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Infantino et le bal des hypocrites

Par Enzo Leanni
5' 5 minutes
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Infantino et le bal des hypocrites

Pendant dix ans, Gianni Infantino a pu compter sur une garde rapprochée particulièrement conciliante. Ses souhaits ont toujours été exaucés et les soupçons étaient rapidement balayés d’un revers de main. Jusqu’en juillet 2026 quand, grisé par le Mondial, le président de la FIFA s’est emballé et a ouvert une brèche pour ses ex-alliés devenus rivaux. Voire traîtres.

Comment un « je crois que c’est une idée intéressante » peut-il se transformer en « la décision d’abandonner ce projet était absolument nécessaire » ? Entre 2021 et 2026, les idéaux d’Arsène Wenger ont décidément bien changé. Après avoir défendu l’organisation d’un Mondial tous les deux ans, pour l’amour du jeu et pas du tout de l’argent, évidemment, le Français a enfilé sa cape de chevalier blanc pour se ranger du bon côté de l’Histoire face à la polémique d’une potentielle vente de parts de la Coupe du monde à des investisseurs privés. Fidèle soutien de Gianni Infantino depuis plusieurs années, Wenger croit désormais « fermement en une FIFA indépendante qui sert notre sport avec engagement, transparence et intégrité ». C’est cela, oui.

Sacré carré VIP.
Sacré carré VIP.

C’est quand les rats quittent le navire que l’on peut mesurer à quel point ils sont nombreux. Carlos Cordeiro, conseiller principal du président Infantino, avait senti le vent tourner avant les autres et claqué la porte en clamant s’opposer « catégoriquement » au projet. Louable. Dans cette même quête de pureté, Kevin Lamour et Mattias Grafström, respectivement numéros 3 et 2 de l’instance mondial, ont publiquement critiqué l’idée, histoire de ne pas être associés trop longtemps avec leur boss. On n’oubliera cependant pas qu’il ne s’étaient pas privé d’avancer dans l’ombre pour gravir les échelons, au point – pour le Suédois – d’apparaître comme la figure idoine de l’après-Infantino.

Même Sepp Blatter s’offusque

Celui qui est aimablement surnommé le « Rastignac du Valais » n’a pourtant jamais vraiment caché ses intentions. On n’a pas attendu la fin juillet 2026 pour se rendre compte que le président de la FIFA n’aime rien de plus que la richesse et que ses multiples projets vont plus souvent dans le sens du profit que du jeu, il suffit de prendre, pêle-mêle l’ouverture de la Coupe du monde à 48 pays, en espérant l’étendre à 64, la création d’un Mondial des clubs repoussant la programmation de la CAN 2025 avec un mépris occidental à peine dissimulé, confier l’organisation de la Coupe du monde aux États-Unis ou à l’Arabie saoudite, offrir un prix de la paix à Donald Trump… Retourner sa veste après dix ans d’un règne où l’argent est la valeur cardinale semble donc bien hypocrite de la part de tous ces dirigeants qui viennent de se découvrir une bonté.

Infantino n’avait aucune raison de se précipiter dans une telle aventure. Maintenant, ses opposants ont les cartes en main pour le faire tomber.

Guido Tognoni, ancien cadre de la FIFA

La sincérité n’est pas ce qui guide Sepp Blatter. Après avoir chuté dans une sombre affaire de corruption, le Suisse, qui a occupé le siège de big boss du foot mondial de 1998 à 2015, se fait désormais passer pour un apôtre du romantisme, assurant que le football  « n’appartient à aucune individualité ou institution, il appartient au peuple » et que si le projet d’Infantino arrivait vraiment à son terme, ce sport « perdrait son âme » et se transformerait en « structure entrepreneuriale à but lucratif ». Ce n’est évidemment jamais ce qu’il a voulu. Ni lui ni ses prédécesseurs, Stanley Rous (en place de 1961 à 1974, connu pour avoir aidé l’Angleterre à remporter le Mondial 1966) et João Havelange (1974-1998), véritable fondateur de la culture mafieuse au sein de la FIFA. Celle-ci est toujours si présente, que Guido Tognoni, ancien cadre de l’instance, s’interroge davantage, auprès de La Dernière Heure, sur le timing de l’affaire que sur le fond : « Pourquoi Infantino a-t-il lancé un plan comme ça, moins de deux semaines après la Coupe du monde ? Il n’avait aucune raison de se précipiter dans une telle aventure. Maintenant, ses opposants ont les cartes en main pour le faire tomber. »

Le renouveau, ce n’est pas pour maintenant

Ils ne vont pas s’en priver. Les nombreuses critiques essuyées par le patron de la FIFA depuis une dizaine de jours permettent de se rendre compte qu’il n’avait, jusque-là, traversé aucune réelle tempête. Bénéficiant d’une certaine mansuétude après la fin de règne chaotique de Blatter, il a avancé ses pions sans vergogne. Réélu par applaudissements en 2023, il s’avançait vers un nouveau mandat sans rival en 2027, mais s’est brûlé les ailes, tout seul comme un grand. Plusieurs fédérations ont déjà retiré leur soutien au président sortant : la Finlande, le Pays de Galles, la Serbie, et la Suède, avant que l’Angleterre ne suive. De son côté, le président de la Fédé jordanienne a accusé Infantino de chantage et pourrait donc emmener dans son sillage des pays moins « puissants », toujours en difficulté au moment de s’ériger contre le boss en raison d’intérêts politiques et financiers. « On ne dit pas que les pays africains sont pour ou sont contre (le projet de vente des parts du Mondial, NDLR), mais on ne doit pas rejeter cette proposition sans l’étudier. Si j’avais été un Européen, je n’aurais peut-être pas cette idée, mais je vis une autre réalité », expliquait le président de la Fédération des Comores, Saïd Ali Saïd Athouman, à L’Équipe.

Mattias Grafström est tapi dans l’ombre.
Mattias Grafström est tapi dans l’ombre.

2027 pourrait-elle être l’année du changement ? Si Gianni Infantino ne redresse pas la barre – alors qu’il vient de convoquer une réunion de crise avec l’espoir de conserver une dernière chance – sans doute. De renouveau ? Aucunement. Le président de l’UEFA Aleksander Čeferin, en guerre larvée contre celui de la FIFA, compte d’ailleurs s’allier avec Nasser al-Khelaïfi pour faire front. Un jeu d’influences qui ne ferait pas franchement de bien au foot, le vrai. Le boss du PSG n’est, de toute façon, pas réputé pour un amour du ballon rond dénué de tout profit. Pas plus que Mattias Grafström ou Victor Montagliani, dont le nom revient sans cesse pour occuper le siège qui pourrait être laissé vacant l’an prochain. En voyant le verre à moitié plein, on se dit que le prochain président, quel qu’il soit, réussira à perpétuer l’héritage de l’instance pour de longues années, jusqu’à lui-même rencontrer Judas lors de la prochaine crise.

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Par Enzo Leanni

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