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Zinédine Zidane : « Moi je n’ai rien demandé, je voulais être chauffeur-livreur »

En 2013, bien avant de devenir sélectionneur de l'équipe de France, Zinédine Zidane se confiait pour la première (et seule fois) à So Foot. Réputé brillant sur le terrain mais insipide en dehors, commentateur indigent et bête à sponsors, il avait envie de se confier un peu plus en longueur afin de montrer qu’il n’était peut-être pas tout à fait le Zizou que l’on croyait connaître. Rencontre avec le plus grand joueur français de ces 40 dernières années.
Initialement paru dans le numéro 108 du magazine So Foot, « spécial N°10 », paru en juillet 2013
Il a le regard sombre du type qui n’est pas content. « Combien d’écart ? », « deux buts », rétorque, penaud, l’un de ses coéquipiers du jour. Zinédine Zidane hoche la tête. Il prend la balle, passement de jambes, un, deux, et du gauche loge une chiche en pleine lucarne. Cela a beau être un tournoi organisé par Orange, l’ancien joueur du Real n’a pas l’intention de se faire cogner par des types de CFA. Même à 41 ans. Et le lendemain, il remet le couvert. Tout cela se passe au Z5, le complexe d’urban foot qu’il a monté avec ses frangins à Aix-en-Provence. Cette fois, c’est un tournoi international organisé par Adidas, et Zidane est censé faire ses premiers pas d’entraîneur auprès d’une team de minots qu’il a lui-même formée. Après trois matchs, il troquera sa place sur le banc contre un poste de titulaire. Particularité : les règles ne sont pas celles de l’urban (des histoires de surface de réparation dans lesquelles on ne peut rentrer) et le ballon rebondit « normalement ». « Les mecs qui jouent avec la semelle tout le temps et des ballons qui ne rebondissent pas, pour moi, c’est pas du foot. Au foot, le ballon rebondit », argue-t-il. Avant d’essayer de venir à bout d’une équipe tchèque bien tankée. En vain.
Pendant deux jours, celui qui se présente de lui-même comme « Zizou » va se montrer affable, vanneur à table comme sur le terrain, loin de l’image du type tellement réservé qu’on avait fini par croire qu’il n’avait absolument rien à dire. Il s’émerveille comme un gamin lorsqu’il raconte ses échanges avec Christian Gourcuff sur la gestion d’une équipe dans le cadre de sa préparation du diplôme d’entraîneur, prend des nouvelles de Lionel Charbonnier et accepte, en fin de journée, de jouer le jeu du long entretien. Avec une inquiétude : « J’espère ne pas décevoir …»
Zinédine, il faut que tu t’expliques vraiment, maintenant : pourquoi Enzo Francescoli ?
Enzo Francescoli c’était… pfff… Je l’ai découvert quand il est arrivé à Marseille… J’étais dans le stade, et je l’ai vu, je me suis dit : « Je veux être Enzo Francescoli ». Sa façon de jouer, sa classe, ses buts, il était à la fois efficace et beau à voir jouer, il était l’élégance, et moi, j’étais un gamin… J’ai tout regardé, des cassettes, tout, c’était mon idole…
C’est toujours plus romantique d’aimer l’antihéros…
Et pourquoi pas Maradona? Tu es de la génération de ceux qui ont adulé Diego…
J’avais 14 ans en 1986 et 14 ans, c’est l’âge où tu comprends. Je l’ai vu Maradona, et ce qu’il a fait en 86, personne n’a jamais réussi ça pendant une Coupe du monde. Mais je ne sais pas, sans doute que j’aimais bien l’idée d’avoir comme idole un type qui n’était pas adulé comme étant le meilleur joueur du monde. Il y a un côté savoureux là-dedans : on a l’impression de réparer une injustice et en même temps, c’est toujours plus romantique d’aimer l’anti-héros… Et puis, Maradona, c’était ce que je ne pourrais jamais faire, alors que Francescoli, c’était ce que je voulais faire…

Dans les grands n°10 français, il y a toi, et Platini. Mais toi, tu as fini ta carrière avec le n°5. C’est dommage, non ?
Je n’ai pas vraiment eu le choix. Le président du Real considère que le foot, c’est de 1 à 11 ; les numéros farfelus, c’était non, il n’en voulait pas. Et je suis d’accord avec lui. Si bien que quand je suis arrivé à Madrid, il n’y avait que le numéro 5 de libre, celui de Manuel Sanchís, donc je l’ai pris. Après, dans le jeu, j’ai toujours voulu être celui qui mène l’équipe, toujours, depuis tout petit, j’ai fait du foot pour jouer n°10, il n’y avait que ce poste qui m’intéressait. Tout simplement parce que c’est celui pour lequel j’ai les qualités requises et notamment ça. (Il montre son œil) Je vois les choses avant les autres, je les sens, c’est inné, ça a toujours été comme ça d’aussi loin que je m’en souvienne. Ce n’est pas un phénomène surnaturel, non, c’est… je ne sais pas, je vois les actions, je vois ce qu’il faut faire, et quand je suis affûté physiquement, j’arrive à faire ce qu’il faut. Malheureusement, ce n’est pas toujours le cas. Aujourd’hui par exemple, je ne suis plus assez frais et en forme pour réussir les meilleures passes, les meilleures actions. Mais je continue de les voir avant tout le monde, ça, ça n’a pas disparu.
Il y a eu des moments dans ta carrière où tu voyais mais où tu ne pouvais pas ?
Pas mal, oui. Par exemple, après la Coupe du monde 98, j’étais complètement à la rue. J’ai voulu profiter de cette victoire, et j’ai mis huit mois à m’en remettre, huit mois pendant lesquels il a fallu travailler physiquement pour revenir à mon meilleur niveau, parce que j’en étais loin à ce moment là. Même chose sur la fin : les deux dernières saisons à Madrid, quand on ne gagnait rien, c’était dur, physiquement, je n’y étais plus… Quand je rentrais chez moi et que je n’avais pu aider l’équipe à bien jouer, j’étais anéanti et je mettais beaucoup de temps à m’en remettre, ça ne disparaît pas en une heure. Dans ces moments là, j’ai souffert… Tu as beau voir, si tu n’es plus là physiquement…
C’est le sentiment qu’on a quand on regarde le film Zidane, un portrait du XXIe siècle, de Parreno et Gordon. On a même l’impression que les réalisateurs passent à côté de leur film : pour moi, c’est comme si tu avais voulu te suicider en mondovision.
Je comprends ce que tu veux dire, et je suis un peu déçu par ce film aussi, mais pas pour les mêmes raisons. Parreno et Gordon, je les ai vus longtemps pour préparer ce film, ils m’ont « vendu » leur histoire avec le cœur, ça me parlait, la façon dont ils avaient envie de le faire, les caméras, le son, ça me plaisait, et puis, au final, je suis déçu, mais pas par eux, par moi : je n’ai pas donné ce qu’il fallait. Ce match, c’était un match de merde. Après, il y a l’expulsion… De leur point de vue « cinématographique », il se passe quelque chose, un truc dramatique, mais j’aurais quand même aimé qu’il y ait quelque chose qui tienne davantage de l’émotion footballistique, ç’aurait été mieux si ça avait été un beau match de Coupe du monde…
Michel Platini explique que le foot aurait été bien meilleur si des joueurs comme Ronaldinho ou toi étiez restés dans l’axe et n’aviez pas été déportés à gauche.
La vérité, c’est que j’ai toujours eu une tendance naturelle à aller à gauche. Je ne sais pas à quoi c’est dû, c’est comme ça. Je n’ai jamais pu déborder parce que je n’allais pas assez vite, mais j’ai toujours aimé partir de la gauche, rentrer vers l’intérieur et avoir le choix, soit de la passe, soit de la frappe. Toutefois, même si je me décentre, mon poste de prédilection, c’est dans l’axe. Et le n°10, le vrai, joue dans l’axe, c’est comme ça, c’est une tradition, c’est le losange, c’est comme ça que j’aime le football, je suis d’accord avec Platini sur ce point. On n’a jamais vu un n°10 à gauche. Mais au Real, j’ai quand même dû m’y plier, pour ne pas nuire à l’équilibre de l’équipe. Il y avait Figo à droite, et Morientes et Raul au centre. Il y avait un tableau noir, j’avais un rôle à respecter, c’était très clair, je l’ai fait : je devais occuper le couloir gauche en phase défensive et je pouvais rentrer en phase offensive, il n’y avait pas de « Zidane, tu fais ce que tu veux ». Tu joues pour une équipe et la moindre des choses, c’est de ne pas casser son équilibre.

Le Real Madrid serait un cas particulier ?
Pas tout à fait. Avec le temps, tu constates aussi que les schémas tactiques des équipes se sont complexifiés, et ce que quel que soit le championnat. Autrefois, tu avais le 4-4-2 et c’était à peu près tout. Mais depuis une dizaine d’années, les coachs ont réfléchi à des systèmes de plus en plus élaborés, avec des changements de schémas en cours de match, etc. Tout ça a contribué à excentrer le meneur de jeu. Aujourd’hui, quel numéro 10 joue vraiment dans l’axe ? Il n’y en a plus. Özil joue souvent sur le côté, alors que c’est évident que c’est un meneur qui a longtemps joué dans l’axe. Il y a une réalité statistique qui conforte tout le monde dans ces nouveaux dispositifs tactiques : désormais, la plupart des attaques viennent des côtés, et les buts sont de plus en plus souvent inscrits sur coup de pied arrêté.
C’est au Real que tu as vécu ces transformations tactiques ?
En fait, c’est en Espagne que j’ai connu un football plus ouvert, que j’ai pu voir ce qu’était le « jeu ». En Italie, c’était nettement plus tactique. Chaque entraînement, c’était une trentaine de minutes de jeu sans ballon. Uniquement du travail de positionnement. Et il faut bien le dire : souvent, on gagnait les matchs grâce à notre supériorité tactique. Je me souviens d’une demi-finale de Ligue des champions contre l’Ajax, par exemple. Devant, ils avaient un joueur qui allait à 2000 à l’heure, Tijjani Babangida, un Nigérian. Eh bien toute la semaine qui a précédé le match, on a travaillé des phases pour que deux joueurs, chez nous, coupent les courses de ce gars. Le premier devait aller au contact, et le deuxième devait être en deuxième rideau à 10 mètres seulement derrière, pas plus. C’était très précis. Et ça a marché. On a éteint le mec, et on a gagné.
Je coupais mes pâtes. Grossière erreur ! Je me suis fait déchirer ! Mais c’est bien, c’est comme ça que tu apprends la culture d’un pays.
Comment s’est passée ton intégration à la Juventus ?
Je me suis fait bizuter dans le vestiaire, tu penses bien ! À l’époque, je portais des chaussettes Achille. Tu sais, les chaussettes basses et flashy. Bon et ben je peux te dire qu’en Italie, les chaussettes ne sont jamais courtes, ni colorées. (Rires) Après l’entraînement, j’ai retrouvé mes chaussettes découpées en lamelles, et scotchées sur mon casier. Ils m’ont expliqué que les chaussettes c’était uni, et à mi-mollets. Plus jamais je n’ai remis de chaussettes Achille.
C’est tout ?
Non, il y a eu les pâtes.
Quoi les pâtes?
Je coupais mes pâtes. Grossière erreur ! Je me suis fait déchirer ! Mais c’est bien, c’est comme ça que tu apprends la culture d’un pays.
Ça t’a plu Turin, la ville ?
La ville… À Turin, tous les soirs, à 7 heures, j’étais en pyjama, et je trouvais ça normal, c’était ça, ma vie à Turin. (Rires)
On m’a raconté aussi que parfois tu mettais un bob et tu allais, incognito, jouer des petits matchs avec des immigrés algériens. C’est une légende ?
Non, c’est pas une légende. En fait, je mettais un bob et j’allais jouer avec eux, mais je ne l’ai fait que deux fois. Et c’est Edgar Davids qui me motivait pour ça. Lui, il était fou, il faisait ça hyper souvent : il prenait sa voiture et quand il voyait des mecs jouer sur un parking, bam, il s’arrêtait et il jouait avec eux. Il me disait toujours : « C’est pour eux qu’il faut jouer, c’est ces matchs là qui sont importants », et moi je lui disais : « Ok, mais on a des entraînements, on joue dans un club de haut niveau, on ne peut pas se blesser ». Et en même temps, je l’admirais d’être capable de faire des trucs comme ça.

Tu as dit dans El País : « C’est la mauvaise pression qui t’oblige à être le meilleur du monde. À mes enfants, je leur dis qu’ils peuvent jouer sans avoir à être les meilleurs du monde… » Que voulais-tu dire par là ?
Je ne sais plus. (Rires) Non, plus sérieusement, il y a un temps pour tout. Et quand tu es jeune, il faut s’amuser. Avoir la pression d’être le meilleur trop tôt, ce n’est pas sain, ça viendra plus tard. Pour moi, longtemps, le foot ça été un truc entre copains, pour s’amuser. Jusqu’à la Juve, en fait. Quand je jouais en France, c’était encore un truc entre potes, même à Bordeaux. Mais en Italie, là, j’ai appris la gagne. Et dans ma carrière, voilà, j’ai gagné, mais parfois, je ne me suis pas amusé. C’est comme ça, il y a un moment, il faut faire un choix, et moi, dans ma tête, ça a toujours été clair : je voulais gagner des titres, je jouais au foot pour ça, et j’en ai gagnés. J’ai toujours été un mauvais perdant, mais pas au sens où je casse tout quand je perds – d’ailleurs, je n’exulte pas quand je gagne non plus. C’est tout à l’intérieur, mais je déteste perdre. Encore maintenant, tu peux le voir dans mes yeux.
Dans tes yeux, on peut lire une grande tension intérieure.
Oui, parfois, ça bout. J’ai pris des rouges, beaucoup pour un n°10. Tu veux savoir combien ? J’en ai pris 14. Exactement 14, et je n’en suis pas fier. Mais voilà, je suis un homme et, souvent, à l’intérieur, c’était un volcan. Et je ne me laissais pas faire.
Revenons sur le jeu. Albertini a dit un jour, à propos de l’équipe de France : « On a accouché d’un monstre ». En 98, vous étiez devenu une équipe très tactique, mais aussi une équipe qui jouait avec trois milieux défensifs. Comment tu as pu t’épanouir dans un tel schéma, toi ?
Il y a une grosse méprise sur cette équipe de 98. J’entends souvent dire qu’on était une équipe défensive. C’est faux. C’est même tout le contraire. On était une équipe très physique, mais pas une équipe défensive, et d’ailleurs, on jouait 20 à 30 mètres plus haut que la plupart des équipes. Les gens regardent les noms et disent : « Vous aviez une équipe défensive ». Mais c’est archi-faux, on pressait très haut sur l’adversaire, on était très offensifs, au contraire. Karembeu, il était presque ailier droit. Liza montait beaucoup aussi. Finalement, le seul joueur vraiment défensif, c’était Deschamps, qui était le plus en place tactiquement, mais Deschamps, il jouait toujours vers l’avant. Même chose pour Vieira ou Boghossian : toujours vers l’avant.
Avec Deschamps, on se connaissait bien, on jouait ensemble à la Juve et c’est vrai que dès qu’il récupérait le ballon, il essayait de me toucher.
La grande force de France 98, c’était la complémentarité Deschamps-Zidane, non ?
Avec Deschamps, on se connaissait bien, on jouait ensemble à la Juve et c’est vrai que dès qu’il récupérait le ballon, il essayait de me toucher, mais ce qui a véritablement fait notre force, ce n’est pas le duo Deschamps-Zidane, c’est le fait qu’on avait des joueurs exceptionnels à chaque poste. Et que le tout était très bien orchestré par Jacquet. On oublie quand même que Jacquet a pris un risque immense. Pour laisser la place à des mecs comme moi, il a sorti des Cantona, des Ginola, ce n’est pas rien, il fallait oser quand même !
Pourquoi ça a merdé ensuite ? Vous n’arriviez plus à imprimer le rythme physiquement ? Vous étiez lassés de la victoire ?
C’est une suite de choses. En 2002, on s’est un peu éparpillés, d’abord, et puis, cela faisait quatre ou cinq ans qu’on n’avait pas perdu, et la première défaite a été une catastrophe qu’on n’a pas su gérer. Tout a été remis en cause après le match perdu contre le Sénégal. Alors que, fondamentalement, c’est aussi un match où on n’a pas de chance : on frappe le poteau, la barre, on peut tout aussi bien gagner… Après cette défaite, c’était un tout autre tournoi, on n’avait pas Pirès, je me suis blessé, et on n’est jamais revenus à la surface. On avait les trois meilleurs buteurs des grands championnats européens (Trezeguet pour l’Italie, Cissé pour la France, Henry pour l’Angleterre, NDLR), mais on n’a pas mis un but. Il faut le faire, quand même… Après, on ne s’est jamais vraiment relevés. 2004, c’était un peu mieux, mais ce n’était pas ça, et 2006, idem.
2006, vous allez quand même en finale…
Comme souvent dans ces cas là, il faut un déclic. Et là, ça a été l’Espagne. À l’époque, le refrain partout en Espagne, c’était : « On va mettre Zidane à la retraite ». Ils nous ont chauffés, et on était quand même un peu orgueilleux, on se disait : « Va falloir les défoncer ». On leur a mis 3-1 et là, derrière, on a le Brésil, c’est l’idéal, quelque part, pour nous. Le Brésil, c’est spécial. Quand tu les joues, tu n’as rien à perdre. Le foot, c’est eux. On dit que ce sont les Anglais qui l’ont inventé, mais ceux qui aiment le ballon le savent : le foot, ce sera toujours le Brésil. Ils ont montré la voie. Ce n’est pas toujours efficace, mais tu t’en fous, c’est tellement beau quand ils jouent. Zico, Sócrates, Junior, 82, 86, quand je vois ce maillot jaune, c’est tellement magnétique. Je suis obligé de regarder. Parfois, je n’en peux plus de voir du foot à la télé, mais si c’est le Brésil, impossible de ne pas regarder… Et à chaque fois que j’ai joué contre eux, j’ai été transcendé. Même si tu me fais jouer un match de vétérans contre le Brésil, je serai bon. Ce maillot, ces joueurs, tout ce que ça représente ; tu as envie de leur montrer que t’es fort, toi aussi.

Tu parlais beaucoup du Brésil avec Ronaldo et Roberto Carlos, à Madrid ?
Énormément. Et ce qui me fascinait, c’est qu’ils vivaient à Madrid comme ils vivaient chez eux. C’était la fête, la rigolade, décontractés. Certains matins, ils arrivaient au centre d’entraînement avec les mêmes fringues que la veille, tu savais alors qu’ils n’avaient pas dormi, et Roberto Carlos s’approchait de moi et me soufflait : « Zizou » sous le nez. Le mec s’amusait quoi. C’était une telle force de la nature que sur le terrain, ça ne l’affectait pas ! Rien n’était grave pour eux, c’était comme s’ils n’avaient jamais de soucis, comme si rien ne les dérangeait jamais.
Toi, pour le coup, tu t’étais montré beaucoup plus sérieux dans l’optique de 2006.
J’ai commencé six mois avant la Coupe du monde, dès janvier. Un régime d’ascète. Je me couchais tous les soirs à 21h30, je ne buvais même pas un Coca-Cola. Et je bossais, je bossais, le physique, la muscu, j’avais un prof, un programme précis.
Avec Thierry Henry, on a sauvé l’honneur, il y a finalement eu une passe décisive, ce n’est pas zéro ! D’ailleurs, quand il a marqué, ce jour-là, je suis allé le voir et je lui ai dit: ‘ »Enfin, ils ne pourront plus le dire ! ».
En parlant de musculation, Deschamps nous avait dit un jour que le préparateur physique de la Juve se moquait de toi parce que tu n’avais pas de pectoraux…
Tu me vois torse nu aujourd’hui, tu rigoles encore ! Les pectoraux, j’en n’ai jamais eus, je crois que je n’en aurai jamais, c’est trop tard maintenant ! Mais bon, c’est pas grave, hein, on joue pas au foot avec les pecs’…
Quand tu as fait ton retour en 2006, il y a eu des rumeurs de dopage. À la Juve aussi.
(Tranchant) Des conneries : je ne me suis jamais dopé, j’ai toujours été très clair là-dessus. Et j’ai toujours fait en sorte de ne pas alimenter la rumeur.
Revenons à l’équipe de France. Comment expliquer que Thierry Henry et toi, ça n’ait jamais fonctionné ?
Je ne sais pas. Je n’ai aucune réponse à ça, c’est un mystère. C’était un très bon joueur, il allait vite, il prenait les espaces et moi, je sais faire une passe, et même de bonnes passes, et pourtant… Au moins, il y a eu une passe décisive (contre le Brésil en 2006 justement, NDLR), ce n’est pas zéro, on a sauvé l’honneur, en quelque sorte ! D’ailleurs, quand il a marqué, ce jour-là, je suis allé le voir et je lui ai dit : « Enfin, ils ne pourront plus le dire ! » On a joué quoi, 30 matchs ensemble ? J’ai dû lui mettre des caviars qu’il n’a pas concrétisés et il a bien dû faire des super appels mais j’ai merdé les passes… C’est pas possible autrement…

Jean-Louis Murat a dit à ton propos : « Zidane dans une équipe, c’était comme avoir Jimi Hendrix qui arrive dans un groupe et quand on lui propose d’être le leader, il dit qu’il va se contenter des maracas »… Tu vois ce qu’il veut dire ?
Je ne sais pas si Murat connaît bien le foot, mais s’il le connaît, il se sera aperçu que j’étais quand même un leader sur le terrain. Toujours, et sans jamais avoir besoin de beaucoup parler. C’était inné. Après, c’est vrai, il a raison, je n’ai jamais été un leader en dehors, mais je ne voulais pas l’être. Ça ne m’intéressait pas. Moi, quand le match était fini, je voulais profiter de ma famille, rentrer chez moi, me reposer. Je n’avais aucun besoin d’exister en dehors du terrain. Pour moi, le terrain se suffisait à lui-même.
Quand on te voit à la télé, on a l’impression que tu es coincé, que tu n’as rien à dire, alors que quand on te connaît un peu mieux…
Quand il y a les caméras, je me ferme, c’est comme ça, je sais pas pourquoi, j’imagine probablement que ma famille regarde, et ça me stresse, mais je sais bien que c’est dommage, dans le fond, je suis un mec bonnard, (rires) mais il faut un contexte où je sois à l’aise…
Il y a une grande méprise : on ne peut pas considérer l’homme politique comme un problème et le footballeur comme une solution.
Tu comprends qu’on puisse malgré tout te reprocher ton manque d’engagement, notamment politique ?
Non, je ne comprends pas. Déjà, parce que je fais beaucoup de choses en dehors du terrain. Je m’engage pour des causes qui me touchent, mais je le fais pour le faire, pas pour qu’on en parle. Et pour ce qui est de la politique, moi, je ne me suis jamais pris pour un autre. Quand je fais quelque chose, je le fais à fond. Mais quand je ne m’estime pas à la hauteur, quand je ne sais pas, quand je ne suis pas compétent, je n’éprouve pas le besoin de la ramener. Et même : je ne veux pas qu’on vienne me chercher. Ça me fait marrer quand les gens disent que je n’ai pas d’avis. J’ai un avis, évidemment que j’ai un avis, des convictions. Mais pour s’attaquer en public à un sujet politique ou même à un politique, il faut être prêt, il faut être armé, et je n’ai pas ces armes rhétoriques là. Et en quoi le fait que je sois un footballeur connu donnerait à ma parole une importance quelconque ? C’est absurde. On attend beaucoup de nous parce qu’on est des hommes publics. Soit. Mais il y a des limites : la limite, c’est le terrain, puisque je suis footballeur. Il y a une grande méprise : on ne peut pas considérer l’homme politique comme un problème et le footballeur comme une solution.

C’est Joey Starr qui avait dit un jour : « Quand il y a Zidane président écrit sur l’Arc de Triomphe, il faut assumer ».
Mais moi, je n’ai rien demandé. Je voulais jouer au foot, avoir une famille… et j’ai joué au foot, et j’ai quatre enfants, j’essaie déjà d’être bon à la maison. (Rires) Je n’ai pas fait du foot pour être connu, je n’ai pas fait ça pour ça ! Moi, je voulais être chauffeur-livreur.
Chauffeur-livreur ?
Oui, chauffeur-livreur. Quand j’étais petit, il y avait un mec qui venait livrer les petits magasins à côté de l’endroit où on jouait, et à chaque fois, il nous demandait de l’aide. Certainement parce qu’il avait peur que si on continue à jouer, on casse quelque chose. Bref, à chaque fois, il nous donnait un petit quelque chose. J’aimais bien ces moments là, j’aimais l’aider et je m’étais dit que, plus grand, je ferais ça. Il y a des mômes qui veulent faire pompier, moi, c’était chauffeur-livreur.
J’ai toujours voulu être le meilleur joueur du monde, et j’ai toujours travaillé pour ça. Mais je n’ai pas été le meilleur, c’est tout.
Et si tu avais été chauffeur-livreur…
Je serais le même homme aujourd’hui : quelqu’un de réservé, qui préfère être parmi les siens. Je pense d’ailleurs que les gens m’ont aussi apprécié parce que je ne la ramenais pas à chaque fois. En dehors du terrain, je suis Monsieur Tout-le-monde, et même si, bien sûr, je ne le suis plus – j’en ai bien évidemment conscience –, je fais tout pour le rester malgré tout. J’ai conscience d’avoir compté dans la vie de certains gamins ; ce que j’ai fait, une Coupe du monde, un championnat d’Europe, une Ligue des champions, ce n’est pas rien naturellement, mais je n’ai jamais pris la grosse tête, j’ai toujours su d’où je venais et qui j’étais. Je suis comme ça, quoi qu’on en pense. Je suis sincèrement humble. Sans faux semblants. Je n’ai jamais pensé être le meilleur joueur du monde, par exemple. Je faisais partie des bons joueurs, mais tu ne m’entendras jamais dire que j’étais le meilleur. Tout simplement parce que je ne le pense vraiment pas. Et puis je trouve ça… Je n’ai jamais aimé me mettre en avant, je me suis protégé contre ça… Tous ces joueurs qui pensent être les meilleurs, ça doit être dur pour eux aujourd’hui. Tu imagines, quand tu es persuadé que tu as été le meilleur, et que tu ne l’es plus ? Quelle souffrance ! Je n’envie pas ces mecs là.
Et pourtant, tu me disais tout à l’heure que tu voulais être le meilleur.
Mais attention, je n’ai jamais manqué d’ambition! J’ai toujours voulu être le meilleur joueur du monde, et j’ai toujours travaillé pour ça. Mais je n’ai pas été le meilleur, c’est tout. D’ailleurs, en Espagne, il y a eu un débat pour savoir si je faisais partie des cinq meilleurs joueurs du monde et quand on m’a posé la question, j’ai répondu sincèrement : « Si je n’étais pas Zinédine Zidane, je ne mettrais pas Zinédine Zidane dans ce classement ». À la limite, je fais partie des vingt, peut-être. Mais pas des cinq.
Et qui tu mettrais dans les cinq, alors?
Dans les cinq, j’en mettrais plus ! (Rires) Je mettrais Maradona, Pelé, Cruyff, Di Stefano, Platini, Messi, les deux Ronaldo, et… Francescoli.

France-Italie se jouera à guichets fermés
Par Franck Annese, à Aix-en-Provence
Initialement paru dans le numéro 108 du magazine So Foot, « spécial N°10 », paru en juillet 2013.




















































