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Toko Ekambi : « Quand ça insulte ta mère alors qu’elle est au stade… » 

Propos recueillis par Clément Gavard et Léo Tourbe, à Rennes

Débarqué à Rennes en provenance de l'OL cet hiver, Karl Toko Ekambi a pris de la distance avec l'OL et le Groupama Stadium. Dans sa maison de la banlieue rennaise, le Camerounais nous a reçus une heure et n'a évité aucun sujet : Lyon, les supporters, son enfance, le Cameroun, la mort de son père... Entretien ultime.

Photo: Dave Winter/Icon Sport
Photo: Dave Winter/Icon Sport

Tu as marqué sur un bel enchaînement contre le PSG avant la trêve*. C’était ton premier but en Ligue 1 depuis septembre. Comment as-tu traversé cette période de disette ?

Honnêtement, je l’ai bien vécu. Parce que ça fait 3-4 ans que je ne joue pas attaquant. On attend toujours de moi que je marque énormément, mais si on regarde bien, pour mon poste, je mets pas mal de buts. On me parle toujours de marquer, mais j’ai des consignes différentes de la part de mes entraîneurs. Marquer, c’est un plus. Et j’arrive à le faire. Il ne faut pas m’en vouloir quand je ne marque pas. Moi, je ne m’en veux pas parce que je ne suis pas dans une position où je peux marquer à tous les matchs. Ce n’est donc pas mon objectif premier quand je commence une rencontre.

Quelles sont ces consignes ? Pourquoi es-tu moins en position de marquer que d’autres ? 

Parce que je suis milieu de terrain ! À Rennes, on joue en 4-4-2 (en 3-4-3 contre Paris et Lens, NDLR), ce n’est pas la même chose que lorsque je suis ailier, plus proche du but. Là, je suis vraiment au milieu, au niveau de Baptiste (Santamaria) et des autres milieux. Je suis loin des buts, je n’ai pas été formé à ce poste-là et je suis amené à énormément défendre. Donc c’est différent. On ne reproche pas à Bourigeaud de ne pas marquer, et pourtant on joue dans la même position dans ce système. Si mes entraîneurs me mettent dans cette position, c’est parce que je peux aider l’équipe. Et comme je suis un joueur d’équipe et que je suis prêt à tout pour mes coéquipiers quand je rentre sur le terrain, ça ne me dérange pas. Je kiffe parce que mon rêve, c’était d’être professionnel, d’être sur un terrain de foot, en Ligue 1. Donc je ne vais pas bouder parce qu’on me met sur le côté, alors qu’il y en a qui sont sur le banc. 

Tu parles de Bourigeaud, mais dans les faits, tu remplaces plutôt Martin Terrier, qui marquait beaucoup (12 buts toutes compétitions confondues avant sa blessure en janvier). Pourquoi lui y arrivait-il ? 

J’en ai marqué 18 l’année dernière. C’est un poste difficile. Si Martin a été si bon et a autant marqué, c’est parce que c’est un grand joueur. Sur 19 équipes de Ligue 1, les milieux gauches ne marquent pas les buts que Terrier a mis parce que c’est un excellent joueur.

Quand on me dit que je ne suis pas technique, ce n’est pas injuste. C’est de l’incompétence. Technique, ça veut dire quoi ? Est-ce que ce sont les dribbles, les contrôles, les passes ? Qui est le juge ?

Contre le PSG, tu as été maladroit sur plusieurs situations avant ton but. Trouves-tu ça injuste quand tu lis que tu n’es pas un joueur technique ?  

Non, ce n’est pas injuste. C’est de l’incompétence, c’est tout. Je vous donne un exemple : lors du match contre Paris, je pense que j’ai été l’un des joueurs rennais qui a perdu le moins de ballons. Technique, ça veut dire quoi ? Est-ce que ce sont les dribbles, les contrôles, les passes ? Qui est le juge ?

Les supporters ont leur avis, les journalistes aussi…

(Il coupe.) Un journaliste, peut-être qu’il connaît moins le football que d’autres personnes. Un supporter, il connaît forcément moins le football que les gens qui sont dans le foot. Si ça vient de gens incompétents, ça ne me dérange pas.

Parfois, ce genre de critiques peuvent venir d’anciens joueurs devenus consultants et qui ont donc été dans le foot. 

Bien sûr, mais ça dépend de qui juge. Je peux rater une action, et un autre joueur de mon équipe loupe la même chose, ils ne vont pas dire qu’il n’est pas technique. Mais quand c’est moi, ils vont dire que je ne suis pas technique. 

Pourquoi ? 

Aucune idée. Avant Lyon, on n’a jamais dit que je n’étais pas technique. Si tu n’es pas technique, je pense que tu ne peux pas jouer à Villarreal, par exemple. C’est impossible. Si j’ai été recruté par Villarreal, c’est qu’il y a une raison. Ils ne m’ont pas recruté sur un match. 

Tu insinues donc que tu souffres d’une mauvaise réputation ? 

Bien sûr que oui. 

Et donc ce serait dû à quoi ? 

Je n’en sais rien, et ce n’est pas mon problème.

Tu n’as pas d’explication ?

Je n’ai même pas envie de savoir. Moi, je fais mon travail. Allez voir mes stats de buts depuis le début de ma carrière, je trouve que c’est fort pour un joueur « pas technique ». Je suis passé dans énormément de clubs, j’ai rarement été remplaçant. Et j’ai eu beaucoup d’entraîneurs avec des philosophies différentes. Ils m’ont tous fait jouer, et quand on leur posait la question, ils ont tous dit que j’étais technique. Ils dirigent 30 joueurs dans leur effectif et pourtant ils me mettent dans le onze.

Donc si t’es dans le onze, c’est que t’es forcément au niveau, c’est ça ?

Voilà. Après, la technique dépend vraiment de qui la juge. Il y a des matchs où Kylian Mbappé va manquer énormément de trucs, mais on ne va pas dire qu’il n’est pas technique. Je pense que la plupart des gens qui jugent le football auraient aimé être à la place des joueurs. Peut-être qu’ils n’ont pas réussi parce qu’ils n’étaient pas techniques.

Tu as choisi de rejoindre Rennes en prêt en janvier. Avais-tu besoin de te sentir désiré ? 

Je n’avais pas besoin de me sentir désiré parce que je connais mes qualités. Si j’ai 6-7 offres concrètes sur la table en janvier, c’est que je suis un bon joueur. Il y avait Rennes, le Celta Vigo, des clubs anglais et de pays plus lointains. J’ai eu le choix. Mon arrivée à Rennes s’est très bien passée. Je connaissais Florian Maurice, des joueurs du vestiaire m’ont appelé quand ils ont vu dans les médias qu’il y avait des contacts. Je suis content de mon choix. Ce n’était pas prévu que je parte de Lyon. J’ai entendu beaucoup de choses, mais c’est moi qui ai demandé à quitter l’OL. Le club et le coach ne voulaient pas que je m’en aille, mais j’ai insisté.

 

(Photo : Hugo Pfeiffer/Icon Sport)
(Photo : Hugo Pfeiffer/Icon Sport)

La dernière image que l’on a de toi sous le maillot de Lyon, c’est le soir de cette défaite contre Strasbourg où tu tapes dans une poubelle en sortant. Qu’est-ce qui se passe dans ta tête à ce moment-là ? 

C’est de l’énervement. On est des humains, on a des humeurs. Quand votre photo est partout dans le stade, en grand, que lorsque vous touchez un ballon vous êtes sifflé… C’est dommage parce que je trouve que le club a un peu laissé faire. On sort de l’hôtel, on voit nos photos. On arrive devant le stade, la sécurité laisse les supporters passer et nous caillasser. Ça fait beaucoup. Si l’OL est à cette position, ce n’est pas de ma faute. Ce n’est pas celle de Moussa (Dembélé), ni celle d’Houssem (Aouar) non plus. 

De qui est-ce la faute ? 

Tout le monde. Parce que quand on gagne, c’est tout le monde. Si on prend mon cas personnel, la saison dernière, je pense que je ne suis pas un joueur qui n’a pas fait son travail. Je n’ai pas compris pourquoi on a été sifflé en début de saison. C’est un ras-le-bol, c’est tout. Et il y a l’impression de ne pas être soutenu par le club. 

Par le club, tu veux dire l’institution ou juste les supporters ? 

L’institution, bien sûr. Les supporters, je m’en fous. Honnêtement, j’en ai rien à foutre. Bizarrement, ceux qui sont pris pour cible, ce ne sont pas des Lyonnais. Je ne vais pas dire le mot fort auquel je pense, mais voilà…

Quel est ce mot ? 

Je ne veux pas le dire, mais c’est bizarre. Ce sont toujours les mêmes profils qui sont ciblés. 

Houssem Aouar est lyonnais, né dans la ville et formé au club, et pourtant il est aussi pris à partie. 

Il est formé au club, mais il est autre chose aussi.

C’est-à-dire ? Tu insinues que ce serait du racisme ? 

Le problème, c’est que ce sont toujours les mêmes joueurs qui sont ciblés. Maxwel Cornet, Bertrand Traoré, etc. 

Léo Dubois a lui aussi été ciblé, par exemple. 

Oui, mais lui, c’est autre chose. Il a eu des réactions envers les supporters. Mais sinon, ce sont toujours les mêmes profils qui sont ciblés, là-bas. 

As-tu été explicitement victime de racisme à Lyon ? 

Moi, je n’ai pas cité de mot. C’est vous qui l’analysez… Ce sont toujours les mêmes profils qui sont ciblés à Lyon, c’est tout. Et c’est la vérité. Après, ils font ce qu’ils veulent, c’est leur problème. C’est derrière moi, honnêtement. 

Et donc, attendais-tu plus de soutien de la part de Jean-Michel Aulas, par exemple ? 

Non, le président m’a défendu. Le coach aussi. J’ai parlé avec lui après le match de Strasbourg, après l’incident. C’est un homme, Laurent Blanc. Le président Aulas, je l’ai aussi eu téléphone, pas de problème. Mais on ne peut pas tout maîtriser, on ne peut pas tout gérer. Surtout pas une bande de sauvages dans les tribunes qui insultent des mamans. J’ai perdu mon père, ça insulte mes parents alors que je suis sur un terrain de foot. Quand certains membres du club m’envoient des lettres recommandées pour me mettre une amende, m’enlever ma prime d’éthique parce que j’ai tapé dans la poubelle… Ce n’est pas du soutien, ça. 

De qui parles-tu précisément ? 

(Il soupire.) Je ne dirai pas de nom. 

Vincent Ponsot ? 

Je ne dirai pas de nom. Ce ne sont pas des hommes. Ça montre qu’ils sont contre moi, comme les supporters. Et ce n’est pas bon pour le club. Parce que moi, j’adore le club. J’adore le président. J’adore mes coéquipiers, tout se passe bien avec eux. Mais il y a des choses à changer. Je suis parti, et pourtant ça ne va pas mieux.

Je ne pense pas rejouer à Lyon. Je n’espère pas en tout cas.

Avant cet épisode de la poubelle, avais-tu déjà envisagé de partir ? 

Je me le suis déjà dit. Ça fait deux ans que je suis sifflé. Et pourtant l’année dernière, j’ai fait mon travail. Les supporters, ce n’est pas ma priorité. Quand ça insulte ta mère alors qu’elle est au stade… Quand ça met des photos de toi dans la ville avec écrit « dégagez »… Mon enfant sait lire. Ça devient compliqué au bout d’un moment. Quand tu te fais cambrioler, que tu demandes au club de te mettre la sécurité devant chez toi pendant les matchs et qu’il ne donne pas son accord, alors qu’il le fait pour d’autres joueurs… Ça devient bizarre, tu te poses des questions. Les mêmes personnes qui m’enlèvent ma prime d’éthique. Malgré ça, je suis resté et je n’ai jamais rien dit.

Est-ce que ta famille t’a déjà parlé de ces banderoles ? 

Ma mère. Elle était au stade quand on gagne et que je mets un doublé (lors d’une victoire 6-1 contre Bordeaux en avril 2022, NDLR). Et je suis copieusement insulté par les deux kops : « Toko, nique ta mère. Toko, nique ta mère. » Chanter ça alors que ma mère est là… J’ai envie de donner du plaisir aux vrais supporters, les gens « normaux » dans les autres tribunes qui m’applaudissent, me soutiennent et viennent voir un match de foot. Tu peux ne pas apprécier un joueur, tu peux le siffler, le provoquer, etc. Mais quand ça va loin avec des insultes, c’est différent. 

Quelques jours après ce match, tu célèbres un but face à Montpellier en adressant un « chut » au virage Nord, ce qui a scellé la rupture. Regrettes-tu ce geste ? 

Non, je ne regrette pas. Contrairement à eux, j’ai fait un geste.

Est-ce que tu estimes quand même qu’il y a des choses que tu aurais pu mieux faire ? Ou différemment ?

Non, non. J’ai même été trop calme. Je vous le dis, ça a duré trop longtemps. Je n’ai jamais fait d’interviews. Est-ce que vous m’avez entendu parler ? Trois ans à Lyon, je n’ai jamais parlé.

Dans L’Équipe, après le Final 8 de C1 en 2020, tu t’es quand même livré sur cette injustice que tu ressentais à ton égard. 

Après le Final 8, dès que je touchais la balle et que le gardien faisait un arrêt de fou, ça disait « oh il est nul ». J’ai mis un poteau (contre le Bayern), et alors ? C’était prévu qu’on aille en demi-finales de Ligue des champions ? Ça arrive. Il n’y a pas que moi qui rate des occasions, on en rate tous. Mais quand c’est moi qui en rate une, j’ai niqué le match. Alexandre Lacazette, il en est à presque 20 buts, c’est énorme, mais il a aussi raté pas mal d’occasions. Ça arrive, c’est comme ça. Quand un joueur a une cible sur lui, ça devient de la bêtise. Pour mettre 18 buts et 7 passes décisives en une saison, je pense qu’il faut quand même être un bon joueur.

Est-ce que ça t’arrive quand même de faire ton autocritique ? 

Bien sûr ! Comme tous les joueurs. Mais je le fais avec des professionnels. Après chaque match, on fait de la vidéo avec le club, et moi je le fais aussi en parallèle avec mes agents. Donc j’ai deux avis différents. Je sais ce qui est bon, je sais ce qui n’est pas bon. Je sais quand je fais des mauvais matchs. Et j’en fais plein. Mais j’en fais aussi des bons. 

Tu ne te vois pas retourner à Lyon, où tu es sous contrat jusqu’en 2024 ? Non, je ne pense pas rejouer à Lyon. Je n’espère pas en tout cas.

Est-ce que tu as pris du plaisir à jouer au foot depuis que tu es à Rennes ? Quand tu es arrivé, tu as dit que ça te ferait du bien d’évoluer dans un club ambitieux, qui a envie de jouer… (Il coupe.) Ça, c’est une phrase qui a été détournée. Je n’ai pas attaqué Lyon en disant ça. On m’a juste demandé pourquoi j’avais fait le choix de Rennes. J’ai dit que c’était parce que c’est une équipe qui joue au football, qui est ambitieuse, et que ça fait plaisir de jouer dans une équipe comme ça. C’est la vérité ! J’ai aussi pris du plaisir à Lyon.

Tu dis que tu t’en fous des critiques, mais n’admets-tu pas que les sifflets ont une incidence sur ton niveau ? 

Un joueur qui est touché, forcément il va le montrer. Pourquoi j’ai continué à jouer ? Parce que je m’en fous. Quand on me parle de mon début de saison soi-disant catastrophique. J’ai mis quatre buts, deux passes décisives, ce n’est pas catastrophique.

Tu as eu un trou ensuite…

Ça arrive ! L’année dernière, j’ai mis 18 buts, j’ai eu un trou. Du début de saison, jusqu’en octobre je crois, je n’ai pas marqué. Et j’ai manqué deux mois parce que j’étais à la CAN. Donc j’ai eu un trou. Et l’année d’avant où j’ai mis 14 buts, j’ai eu un énorme trou aussi. Tous les joueurs ont des trous. Citez-moi un joueur qui marque à tous les matchs. Aux dernières nouvelles, je ne suis pas au Real Madrid, je ne suis pas un Ballon d’or. Heureusement que j’ai des trous. Si je n’avais pas de trous, je ne serais pas ici, on ne serait pas en train de parler. 

 

(Photo Philippe Lecoeur/FEP/Icon Sport)
(Photo Philippe Lecoeur/FEP/Icon Sport)

Avant ta carrière de joueur, as-tu été un supporter qui se rend au stade ? 

Non, j’ai peut-être été deux fois dans un stade avant d’être joueur pro. Avec mes parents, on regardait les matchs à la télé quand on pouvait, c’est tout. 

Tu es né à Paris et tu as grandi dans le 13e arrondissement. Tu n’allais même pas au Parc des Princes de temps en temps ?

J’y suis allé une fois, le Paris FC avait été tiré au sort et on avait pu entrer sur le terrain avec les joueurs. C’est peut-être un signe du destin, mais c’était un PSG-Sochaux (il a joué au FCSM de 2014 à 2016, NDLR), et je donnais la main à Wilson Oruma. C’était ma première fois dans un stade de foot, mon premier match. 

Il paraît que tes parents ne voulaient pas trop que tu fasses du foot ton métier. Pour quelle raison ? 

C’est dur de tout miser pour être footballeur professionnel. Les parents qui ne te poussent pas vers la difficulté, il ne faut pas leur en vouloir. Il faut savoir que je n’habitais pas à côté du Paris FC. Mes parents travaillaient du matin au soir, limite ma mère je ne la voyais même pas, car elle travaillait comme une folle pour nous, pour nos besoins. Elle n’avait pas le temps de m’accompagner porte de Montreuil. Le foot, c’est très difficile : beaucoup essaient, beaucoup échouent. J’ai joué avec énormément de joueurs au PFC ou en région parisienne, je pense qu’on doit être 3 sur les 300 que j’ai croisés à être passés professionnels.

On ne m’a jamais ouvert les portes. Je n’ai pas peur de les casser et je continuerai à les casser.

À quel moment as-tu su que tu avais la possibilité de devenir footballeur professionnel ? 

Entre 15 et 17 ans, j’ai arrêté le foot. À l’époque, l’équipe des U16 nationaux descend. Soit je joue en PH, soit il faut changer de club, changer ses habitudes, démarcher pour faire des essais… Je n’ai pas la motivation, donc j’arrête pendant une année complète. Puis, à partir de janvier, je reprends le foot dans le club de mon quartier en bas de chez moi, le FC Gobelins (aujourd’hui Paris 13 Atlético, NDLR). Ça se passe trop bien pendant 6 mois, je dois mettre 25 buts. Mes ex-entraîneurs au Paris FC me poussent alors à revenir pour jouer en U19 nationaux, on me dit qu’il faut passer un essai, même si le coach me fait comprendre avant l’opposition qu’ils n’ont pas besoin d’attaquant. On gagne 3-0, je mets 3 buts et il me dit finalement de rester avec eux. On ne m’a jamais ouvert les portes. Je n’ai pas peur de les casser et je continuerai à les casser. Je ne dois rien à personne et c’est pour ça que je me contrefiche de l’avis des gens. Je sais comment ça a été difficile d’arriver ici, donc je ne vais pas pleurer. 

Qu’est-ce qui s’est passé pendant ta pause sans foot ? Ça t’a manqué ? 

Non, je jouais avec mes potes dans le quartier ou sur le terrain du Paris Atlético. C’est le plaisir, c’est la jeunesse, il n’y a pas de supporters, pas de journalistes, tu prends du plaisir quand tu joues. (Il se marre.) 

Est-ce qu’on peut toujours aimer le foot comme avant quand on est dans le milieu ? 

On ne peut pas l’aimer pareil, ce n’est pas possible. On est professionnels, il y a les résultats qui sont en jeu, les objectifs, plein de choses qui font qu’il y a cette obligation d’être performants. Quand tu es jeune, tu es dans le plaisir pur et simple. Il y a beaucoup de choses qu’on ne maîtrise pas. Et nous, on est au centre du truc, c’est pour ça que je dis que c’est un spectacle dont nous sommes les acteurs.

As-tu vécu les plus belles émotions de ta carrière en sélection, avec le Cameroun ?

C’est clair. Je crois qu’un an après ma première sélection, on fait la CAN au Cameroun (en 2017, NDLR) et on la remporte, c’est l’un des plus beaux souvenirs de ma carrière. Il y a aussi ce but de la qualification au Mondial contre l’Algérie, une autre CAN à la maison, la Coupe du monde récemment… Généralement, en sélection, ce qui est bien, c’est qu’il y a rarement ce côté négatif. C’est rare, c’est un grand moment et ça arrive seulement trois ou quatre fois dans l’année, c’est pour ça que c’est merveilleux.

Tu n’as jamais été malmené par le public camerounais en sélection ? 

Personne, mais après il y a la pression. Il y a beaucoup plus de pression qu’en club. Là, c’est un pays qui est derrière nous, ce n’est pas une ville. Je ne saurais pas comment expliquer à quel point c’est différent. La CAN au Cameroun, vous ne pouvez pas imaginer la pression, mais ça reste des moments rares et précieux. 

On parle du terrain, mais es-tu aussi un grand consommateur de foot à la télé ? 

Bien sûr, je suis fan de foot. Quand il y a un match de Ligue 2, je le regarde, que ce soit Paris FC-Grenoble ou Saint-Étienne-Bordeaux. Tous les jours, je vais voir sur mon téléphone s’il y a des matchs. Ça m’arrive de regarder la D1 turque, aussi. Et j’apprends. Ce n’est pas parce que je regarde un match de Ligue 2 que je n’apprends pas.

Tu es arrivé dans le cadre d’un prêt sans option d’achat à Rennes. Ce n’est pas perturbant de ne pas savoir ce qu’on fera dans trois mois ? 

Honnêtement, je veux déjà bien finir la saison. Je veux remplir les objectifs avec Rennes, je veux qu’on réussisse une belle fin de saison et après on verra. Ce n’est pas perturbant, on fait un métier merveilleux. Il me reste 3 ou 4 mois de foot en Ligue 1, putain… C’est dur ? Non, je kiffe.

Le week-end, on me critique, alors que je viens de perdre mon père quatre jours plus tôt. C’était dur de rejouer au foot après ça, mais on a des obligations, il faut le faire.

Tu as conscience que ça peut s’arrêter à tout moment ? 

Ce n’est pas le football qui peut s’arrêter à tout moment, c’est la vie. On a tous perdu des gens, on ne pensait pas les perdre, ils sont morts. Mon père est décédé il y a deux ans, je ne m’y attendais pas. Et pourtant, c’est le cas. Donc je ne vais pas pleurer pour du foot ou pour savoir où je serai dans quatre mois. 

Le décès de ton père, c’est un tournant dans ta façon de voir les choses ? 

Dans ma façon de voir la vie, bien sûr. Je n’ai même pas envie d’entrer dans les détails, mais même à cette époque-là, c’était compliqué à Lyon, hein. J’étais sifflé, on ne m’a pas laissé de jour, on m’a dit de revenir vite…

Tu parles encore une fois du club ? 

Bien sûr. J’ai dû faire un aller-retour au Cameroun en avion privé pour aller voir le corps de mon père. Vous vous rendez compte ?

Mais tu n’as pas pu aller à son enterrement ? 

J’y suis allé, c’était à Paris. Mais on ne m’a pas dit de prendre mon temps, parce qu’on avait match quatre jours plus tard. Et je n’ai jamais rien dit. En trois ans, il s’est passé beaucoup de choses.

Tu aurais voulu une pause à ce moment-là ? 

On est des humains avant tout, on n’est pas des machines. On est footballeurs d’accord, mais on est des humains comme tout le monde. On n’a pas besoin d’expliquer à quelqu’un qu’on a besoin de temps. Rudi Garcia m’a soutenu, il n’y a eu aucun problème avec lui. Mais quand on te dit « Eh, fais vite », tu comprends que chacun pense à lui. Je n’attends rien de personne. Et le week-end, on me critique, alors que je viens de perdre mon père quatre jours plus tôt. C’était dur de rejouer au foot après ça, mais on a des obligations, il faut le faire.

On oublie trop souvent les humains derrière les joueurs selon toi ? 

Exactement. Je ne suis pas là pour changer le monde du foot, mais il faut se mettre à la place des joueurs qui sont des humains. On est joueur quand on met notre costume et qu’on va sur scène pour la durée du spectacle. Et c’est un travail. Tous les hommes travaillent. Supporter, ce n’est pas un travail.

C’est quoi alors ? 

Ce n’est pas un travail, on est d’accord ? Au moment où tu vas au stade, tu viens voir un spectacle. Le football, c’est un travail, c’est le nôtre. Tu peux réussir comme tu peux échouer. On n’a pas le couteau sous la gorge pour gagner, si on perd on ne va pas en prison. C’est pour ça que c’est un travail. On fait des erreurs comme tout le monde. Notre vie, ce n’est pas que le foot, on rentre à la maison et on mange de l’argent ! J’ai parfois l’impression qu’on nous voit comme ça.

Les footballeurs sont souvent considérés comme des privilégiés, entre leur argent, leur statut. Est-ce quelque chose que tu comprends ? 

Ceux qui pensent comme ça ne savent pas ce que c’est d’être footballeur. Encore une fois, on reste des humains, comme tout le monde. La vie, c’est dur, quand tu veux obtenir quelque chose, il faut souffrir. Généralement, quand tu obtiens quelque chose facilement, c’est peut-être du vol. Je travaille, je me forge le mental, je suis déterminé, rien ne va m’arrêter et surtout pas les conneries. Le foot c’est peut-être 10-15 ans, et après ? Après il y a autre chose, c’est pour ça qu’il ne faut pas rentrer dans la psychose. Je fais ma vie, chacun pense comme il veut, j’ai ma perception et ça ne changera pas.

Guéla Doué est sur les tablettes de l’AS Roma

Propos recueillis par Clément Gavard et Léo Tourbe, à Rennes

* L'entretien a été réalisé pendant la trêve internationale, quelques jours avant la défaite de Rennes contre Lens.

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