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Hervé Mathoux : « De ce que j’ai pu voir, les Argentins ne détestent pas les Français »

Propos recueillis par Tristan Claeyssen
7' 7 minutes
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Hervé Mathoux : « De ce que j’ai pu voir, les Argentins ne détestent pas les Français »

L’Argentine a depuis 2022 l’étiquette du racisme collée derrière le T-shirt. Depuis, chants provocateurs, célébrations obscènes, insultes sur le terrain... des comportements qui n’ont pas redoré l’image de l'Albiceleste et de ses supporters. Hervé Mathoux a tenté de comprendre cette douloureuse relation franco-argentine au travers d’un reportage : C’est pas grave d’aimer l’Argentine, diffusé ce mercredi 10 juin à 20h55 sur Canal+ Foot.

Quand avez-vous eu la volonté de réaliser ce reportage ?

Il y a quelques mois, on a évoqué la possibilité de réaliser un reportage sur Enzo Fernández. J’ai très vite entendu autour de moi des avis négatifs, des gens qui parlaient des Argentins comme des racistes et qui nourrissaient une rancœur particulière envers leur pays. Les célébrations argentines après leur titre en 2022 ont légitimement soulevé des questions et des colères qui me paraissent normales, mais je me suis dit que je devais vérifier et comprendre d’où cela venait.

Comment ces chants ont-ils été perçus en Argentine ? Est-ce que ça a provoqué une prise de conscience ?

Les Argentins n’arrivent pas forcément à comprendre les questions liées au racisme puisqu’ils font une réelle différence entre ce qu’il se passe sur le terrain et ce qui est en dehors du rectangle vert. Par exemple dans l’affaire liant Prestianni et Vinícius, les Argentins en ont entendu parler, mais ils laissent énormément de place au doute quant aux propos qui ont été dits. Prestianni a utilisé la carte de l’homophobie pour se défendre, qui est tout aussi condamnable, mais qui pour les Argentins n’a pas la même valeur.

Les Argentins ne comprennent pas que l’on puisse arrêter un match à cause de chants homophobes.

Hervé Mathoux

La réponse classique, c’est de dire que ces chants ou provocations feraient partie d’un folklore. On a déjà eu ce débat en France – sans le régler totalement – mais existe-t-il en Argentine ?

On ne peut pas comparer parce que les publics français et argentins sont ce qu’ils sont. La passion qui se transmet en Argentine est beaucoup plus importante que celle que l’on retrouve en France ou dans d’autres pays d’ailleurs, mais il y a des choses comme les insultes et la violence verbale qu’il ne faudrait pas garder. Les Argentins ne comprennent pas que l’on puisse arrêter un match à cause de chants homophobes, par exemple. C’est quelque chose d’impossible pour eux.

Pourquoi est-ce que la France cristallise ces sentiments ?

De ce que j’ai pu voir, les Argentins ne détestent pas les Français comme on aurait pu le penser. Leurs rapports sont bien différents avec le Brésil – qu’ils considèrent comme leur ennemi numéro un –, l’Uruguay et l’Angleterre, notamment à cause des événements de 1986 (le match Angleterre-Argentine, particulièrement tendu après la guerre des Malouines en 1982, NDLR). Comme on peut le penser naturellement, ils ont un amour pour le jeu défensif, la combativité, et leur style de jeu s’est d’ailleurs transformé au fil du temps pour abandonner un peu le beau jeu au profit d’un football efficace et dur. Mais ils sont aussi admiratifs des joueurs offensifs et des artistes sur le terrain. Quand on voit l’amour qu’ils portent à Messi ou à Maradona, c’est exceptionnel. Pour autant, ils adorent Mbappé, Olise, Cherki et la puissance offensive de l’équipe de France, qu’ils trouvent impressionnante.

Récemment, lors d’un match de jeunes, un joueur a pris soin d’expliquer avant la rencontre que le mot « negro » était couramment utilisé envers l’un de ses coéquipiers sans intention offensante.

Je pense que c’est une bonne initiative de la part du capitaine. Après, il faut rester attentif et s’assurer que le joueur de son équipe a bien conscience de la façon dont le mot est utilisé. Je pense aussi que les Argentins devront forcément s’adapter à un moment. Ils ne pourront pas tout le temps se permettre de laisser un doute dans l’interprétation comme ça, au risque de provoquer des incompréhensions.

 

Et concernant l’utilisation du mot « negro » ?

Il fait l’objet d’une double interprétation en Argentine, mais ce n’est pas uniquement le cas là-bas. La question existe aussi en France. Les gens ont tendance à autoriser le mot « black » et à considérer de façon péjorative le mot « noir ». Dans la compréhension française du mot « negro », il y a forcément un rapprochement avec l’exploitation coloniale, et c’est aussi ce qui peut créer le problème puisqu’en espagnol, à l’origine, il n’y a pas cette connotation. Je me souviens notamment d’un match du PSG face au club turc de Başakşehir, où les deux équipes avaient pris la décision de quitter le terrain après que l’arbitre de touche avait utilisé ce mot (envers Pierre Achille Webo, NDLR). Finalement, l’enquête n’a rien donné et l’arbitre a été totalement blanchi puisqu’il a utilisé ce mot, qui veut dire « noir » en roumain, uniquement pour désigner une personne sans vouloir la dénigrer. Les joueurs ont parfois du mal à quitter un terrain quand l’un de leurs coéquipiers est insulté ou insulte un joueur adverse ; là, c’était un arbitre, donc c’était plus « facile ».

Quand Fernández revient tout penaud dans le vestiaire de Chelsea et qu’il doit s’excuser devant ses partenaires, je pense qu’il a certainement touché du doigt la différence culturelle.

Hervé Mathoux

Comment comprendre que des joueurs évoluant depuis des années en Europe reprennent parfois ce lexique sans anticiper les conséquences ?

Quand Fernández revient tout penaud dans le vestiaire de Chelsea et qu’il doit s’excuser devant ses partenaires, je pense qu’il a certainement touché du doigt la différence culturelle entre ce qui est bien perçu en Argentine et ce qui est difficilement compréhensible par le public ailleurs dans le monde. Il faut comprendre que les vestiaires argentins ont très peu de mixité, avec plus de 90 % de joueurs argentins. De temps en temps, il y a un Colombien ou un Brésilien noir, mais il y a assez peu de diversité dans les vestiaires. On a donc des joueurs qui arrivent en Europe et qui se retrouvent immergés dans un vestiaire avec beaucoup de joueurs de toutes nationalités et de toutes origines. Mais j’imagine que, lorsqu’ils rentrent dans leur contexte local, qu’ils se retrouvent avec des chansons de supporters et dans l’euphorie de la victoire, ils se retrouvent effectivement replongés dans le monde dans lequel ils ont grandi, avec les valeurs qu’on leur a inculquées. Et dans cette culture argentine, il y a des chants sans limites, où l’on peut dire un peu tout ce que l’on veut. Je pense que, dans l’euphorie du moment, ils oublient cela.

Ce problème de racisme touche-t-il de la même manière d’autres pays d’Amérique du Sud ?

Je n’ai pas eu l’occasion d’avoir des informations sur cela. Tout ce que je sais, c’est qu’en Amérique du Sud, les Argentins sont ceux qui ont le plus cette réputation de joueurs agressifs, avec une grinta parfois excessive, mais acceptée. Et, en dehors des questions liées au racisme, je ne pense pas qu’il faille changer cette culture de la gagne qu’on leur inculque depuis petits et qui fait qu’ils sont forcément animés de quelque chose de particulier. Toute leur formation fait d’eux les joueurs qu’ils sont, avec leur engagement et leur hargne. Lorsque je discutais avec des entraîneurs, on me disait toujours qu’un défenseur argentin serait forcément bon, notamment parce qu’on lui a inculqué des valeurs de combativité.

Après ce reportage, aimez-vous vraiment le maté ?

J’avoue que je ne suis pas revenu d’Argentine avec cette nouvelle passion. Ils ont quand même tendance à charger assez fortement le maté, et ce n’est pas forcément ma tasse de thé.

Avez-vous été contraint de vous faire tatouer la célébration de Dibu Martínez sur la jambe ?

(Rires.) Non, non, j’aurais dû me cacher dans la rédaction (de Canal+) si j’avais fait ça.

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Propos recueillis par Tristan Claeyssen


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