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Lionel Mpasi : « Ce poste de chasseur me va bien »

À 31 ans, Lionel Mpasi s’apprête à disputer la Coupe du monde avec la République démocratique du Congo, une compétition que les Léopards n’ont plus disputée depuis 52 ans. Et pourtant, même en étant le quasi-homonyme de la Pulga, rien n’aurait pu prédire un tel destin à cet ancien surveillant de lycée passé par une période de chômage.
Comment as-tu vécu cette qualification historique de la République démocratique du Congo pour la Coupe du monde ?
Ce long parcours a commencé en 2023, juste après les qualifications pour la CAN. C’était éprouvant, mais on savait qu’on était obligés de gravir de telles montagnes pour y parvenir. La finale des barrages face à la Jamaïque s’est disputée à plus de 1 600 m d’altitude (victoire 1-0 après la prolongation à Guadalajara, au Mexique, NDLR). On a été critiqués par rapport au rythme du jeu, mais les gens ne se rendent pas compte de ce que c’est de jouer dans ces conditions. On a eu beaucoup de maîtrise, beaucoup d’occasions… Plus le match passe, plus tu te demandes « Et si on ne le faisait pas ? » Quelque part, c’est encore plus gratifiant de se qualifier comme ça que de finir premier de son groupe.
Avant ce match crucial face à la Jamaïque, y a-t-il eu un moment où tu as eu des doutes ?
Clairement… On fait une bonne première partie des qualifications avant le match nul face au Sénégal à la maison. On les reçoit, on gagne 2-0 à la pause et on passe du rêve au cauchemar en se faisant accrocher… Ça nous a mis un coup, on a beaucoup douté mais ça a été un tournant pour notre équipe. On a voulu montrer qu’on avait échoué face à la nation favorite pour la première place du groupe mais que si on pouvait aller à la Coupe du monde par les barrages, on allait le faire. Dieu merci, on a réussi à l’image de notre sélection : avec discipline et résilience.
Justement, qu’est-ce qui caractérise cette équipe congolaise ?
Depuis l’arrivée de Sébastien Desabre en 2022, tout a changé : on a tout de suite eu une réunion durant laquelle il nous est rentré dedans, en nous disant que nous n’avions pas conscience de ce que nous pouvions représenter pour un pays comme la RDC et que les résultats n’étaient pas normaux. Quand je suis arrivé en équipe nationale un peu avant lui, on n’arrivait pas à gagner, même un match amical ! Il a créé une force de groupe qui nous suit, un ADN qui nous a déjà aidés à tenir tête à de grandes équipes comme le Sénégal et le Maroc, ce qui va nous servir pendant la compétition. Ce sera un vrai test, là on pourra voir si on a réellement progressé parce qu’on va jouer contre les meilleures nations du monde.
Concrètement, quels sont vos objectifs ?
On veut montrer à toute la planète que oui, en RDC on a de bons joueurs de foot, qu’on sait être disciplinés. On prendra les matchs les uns après les autres mais forcément, on a envie de sortir des poules et d’aller le plus loin possible.
Si tu m’avais dit il y a cinq ans que j’allais disputer une Coupe du monde, je t’aurais ri au nez !
Qu’est-ce que ça te fait de te frotter au gratin mondial en tant que gardien ?
Déjà, si tu m’avais dit il y a cinq ans que j’allais disputer une Coupe du monde, je t’aurais ri au nez ! Quand je regarde d’où je viens, cette possibilité est incroyable, je ne sais pas encore si je réalise. Tout s’enchaîne : le maintien avec Le Havre, la petite semaine de repos, la préparation… J’en prendrai conscience quand on arrivera aux États-Unis (entretien réalisé fin mai, NDLR). C’est une fierté incroyable, je n’ai pas eu un parcours simple. La résilience est un terme qui aura accompagné ma carrière.
À propos de ton parcours, tu as traversé une période de chômage entre 2015 et 2016…
Je n’avais pas de club, j’allais courir avec mes potes tard dans la nuit, vers deux ou trois heures du matin et j’essayais de garder la ligne. J’ai eu la foi, Dieu et mes proches m’ont beaucoup aidé, sans eux, j’aurais abandonné depuis bien longtemps. Quand je suis arrivé à Rodez en 2017, le club évoluait en CFA, j’ai été surveillant dans un lycée parce que j’avais un contrat pro d’un an que j’ai perdu à son issue, j’ai donc repris le statut d’amateur. Financièrement, c’était compliqué. Ça m’a forgé, et si je n’avais pas eu tout ça, je serais bien différent.

Comment as-tu vécu ton job de surveillant dans un lycée en parallèle de ta carrière ?
C’est une expérience qui m’a beaucoup apporté en tant que personne mais aussi en tant que footballeur. Quand tu sors de centres de formation comme celui du PSG et celui du Toulouse FC, deux clubs de Ligue 1, t’es déconnecté de la réalité. Je n’avais jamais bossé avant, pour moi le travail se résumait à se lever le matin et à jouer au foot. J’ai pris connaissance de la vraie vie, celle dans laquelle il faut se battre au quotidien pour gagner son pain.
Se relancer à Rodez, ça a été finalement le meilleur des choix ?
Rodez, c’est simple, humble et familial. Je suis arrivé sans rien connaître de la région ni personne, et pourtant je suis tombé sur un groupe de joueurs qui était génial. En amateur surtout, on faisait des fiestas tous les week-ends (sourire). Ça a créé une relation particulière avec la ville qui m’a aidé à tenir. Quand je suis arrivé avec ma fracture du tibia, tout s’est passé comme si je n’étais pas blessé : pendant six mois je me soignais tout en faisant entièrement partie du groupe. Je me disais que j’étais mieux là même si je n’étais pas sur le terrain plutôt que d’arrêter le foot comme certains de mes copains qui n’ont pas retrouvé de club. Mon passage là-bas m’a fait le plus grand bien car j’ai pu remettre les pieds sur Terre. J’étais gardien numéro deux pendant trois ou quatre ans, de la CFA à la Ligue 2, dans une équipe qui gagnait, dans une région où je me plaisais, où la qualité de vie était top.
Fait surprenant pour un gardien, tu as inscrit le but de l’égalisation pour Rodez face à Lorient en Ligue 2 en octobre 2025 (3-3). Quel souvenir en gardes-tu ?
C’est l’un des plus beaux moments de ma carrière. On obtient un corner sur un truc tiré par les cheveux, et comme on travaille beaucoup les coups de pied arrêtés à Rodez, je suis monté. Mohamed Bouchouari tire, et je sais que Bouch’ a un coup de pied incroyable, donc je me place vers le point de peno. Je tape une course vers le premier poteau, je saute, et je ne sais même plus comment j’ai mis la tête. Je me retourne, et je pars glisser sur les genoux car j’en ai toujours rêvé. Tous les mecs étaient autour de moi, ils n’en revenaient pas et me traitaient de fou ! (Sourire) C’est un moment que je souhaite à tout gardien.
Je n’ai jamais été le meilleur, je n’ai jamais été comme Mike Maignan que j’ai côtoyé au centre de formation du PSG. Lui, c’était un gardien avec un fort potentiel sur qui on a tout de suite misé.
Cette saison, tu as dû jongler entre le statut de titulaire avec la RDC et celui de doublure avec Le Havre. Comment as-tu géré cette différence ?
Le poste de numéro deux résume un peu toute ma carrière, car j’ai toujours dû travailler dur pour chercher les choses. Il faut savoir monter dans le bon train. Je l’ai fait à Rodez, même si tout n’a pas été rose non plus. Je n’ai jamais été le meilleur, je n’ai jamais été comme Mike Maignan que j’ai côtoyé au centre de formation du PSG. Lui, c’était un gardien avec un fort potentiel sur qui on a tout de suite misé. Ce poste de chasseur me va bien, c’est aussi à l’image de l’éducation que j’ai eue et de ma mère : elle s’est toujours battue pour qu’on soit dans les bonnes conditions. Je m’étais blessé pendant la CAN 2023, Dimitri Berthaud m’a remplacé le temps que je me remette. Il a été bon, donc j’ai réitéré le schéma de bosser et d’attendre mon tour, car j’avais un peu perdu ma place de numéro un en sélection. Je suis arrivé au Havre en tant que numéro deux, c’était très clair. Pour autant, je me suis dit que j’arrivais en Ligue 1 à 31 ans, ce que je trouve magnifique, et que j’allais travailler pour répondre présent quand on allait faire appel à moi, comme quand j’ai remplacé Mory Diaw pendant que le Sénégal disputait toujours la CAN cette saison.
Mory Diaw, tu le connais depuis tes années au PSG…
On a une relation très spéciale, on se connaît depuis qu’on a quinze ans. On s’est toujours suivis et on a toujours été en concurrence, mais ça a toujours été sain parce que Mory, c’est mon frérot. On a le même type de carrière, et se retrouver au Havre, c’est dingue ! L’année dernière, il était venu à Rodez pour prendre ma place, on a fait la fin de la saison ensemble. Il a signé au HAC, et juste après, on m’a proposé ce challenge aussi. Il n’y a pas de hasard dans la vie. On a été complémentaires toute la saison, je pense que notre relation a aussi joué dans le maintien du Havre, tout s’est fait dans de bonnes conditions.

Tu as vécu une fin de saison assez folle entre la course au maintien : entre une CAN, la lutte pour le maintien et donc cette Coupe du monde. Comment jongler avec tout ça ?
Je ne te cache rien : ce n’était pas évident du tout avec la fatigue et les décalages horaires. C’est la course, ça ne s’arrête jamais. Quand je rentre de la CAN, le coach Didier Digard me donne plusieurs jours de repos. Mais j’ai préféré revenir plus tôt parce que je savais que j’allais pouvoir jouer. Ensuite, la finale des barrages pour la Coupe du monde est arrivée, soit le plus grand rendez-vous de ma carrière jusqu’ici. Il y a eu le retour tardif en club après un détour par le Congo, ça a été difficile à gérer aussi. Je n’ai pas trop pu célébrer car en rentrant, il fallait se remobiliser pour assurer le maintien, ce qui est tout aussi important qu’une participation à la Coupe du monde. C’est une histoire qui finit bien, mais rester sous tension jusqu’au bout était délicat.
Tu as quand même pu célébrer cette qualif’ historique en RDC avec la population. Quelles sensations ça procure ?
Je n’avais jamais vu des gens aussi affectés par une qualification. Ça fait 52 ans qu’on n’est pas allés à une Coupe du monde, ma mère n’avait même pas 10 ans… Quand on a atterri, on a senti que l’attente avait été longue. On a fait une parade de l’aéroport au Palais du peuple qui se situe à 30 minutes en voiture sans embouteillages : cela nous a pris cinq heures ce jour-là. On a été reçus par le président après avoir vu des scènes de joie immenses. On était tous éteints à la fin de la journée, mais ça restera gravé à vie dans ma tête.
Nous sommes des ambassadeurs du pays : lorsque nous jouons, nous sommes en mission.
Quand on a en tête la situation géopolitique et sanitaire du pays, représenter la RDC en Amérique du Nord cet été a sans doute une connotation particulière…
On sait qu’on a un impact très fort en RDC, c’est pour ça que lors de la CAN 2023 on a notamment porté un brassard noir en demies (face à la Côte d’Ivoire, 1-0 NDLR). Nous sommes des ambassadeurs du pays : lorsque nous jouons, nous sommes en mission. Le coach nous rappelle souvent qu’on joue pour tout un pays, pour tous ceux qui souffrent des conflits à l’Est ou pour ceux qui souffrent de la maladie.
Avant de porter le maillot des Léopards, tu as joué en équipe de France avec plusieurs catégories de jeunes. Qu’est-ce qui explique ton choix de sélection nationale ?
J’ai toujours regardé l’équipe nationale, j’ai connu des aînés de chez moi, du 77, ou avec qui j’ai été formé comme Marcel Tisserand. Quand tu grandis en France, dans un centre de formation d’ici en étant performant dans ton club, tu es envoyé directement dans les équipes de France des jeunes. Dès que j’ai pu rejoindre les rangs de la RDC, j’ai foncé. Cédric Bakambu m’avait notamment contacté pour me demander si j’étais chaud ! On lui doit beaucoup en sélection, c’est comme un grand frère. Il a fait un travail colossal pour que les jeunes viennent en sélection.
Quel lien entretiens-tu avec la RDC ?
J’ai toujours eu la culture congolaise, je parle lingala depuis tout petit. Mon grand-père maternel est en RDC, je n’ai pas eu la possibilité de m’y rendre avant de porter le maillot de la sélection, car ma mère trouvait que c’était trop dangereux. Je ne l’avais vu qu’une fois quand j’avais deux ou trois ans, alors quand j’ai pu le rencontrer ainsi que le reste de ma famille à ce moment-là, j’ai été très ému. J’ai pu recréer ce lien, j’y suis aussi retourné pour un Noël en famille, j’ai pu découvrir Kinshasa en dehors de la sélection. Je me suis tout de suite senti comme chez moi, même si c’est différent des coutumes européennes. Les gens se lèvent plus tôt, la circulation est difficile, et c’est un peu plus chill là-bas.

Cette année, vous avez été éliminés de la CAN par l’Algérie au terme d’une prolongation irrespirable. Tu y repenses encore ?
C’est frustrant et décevant de sortir de cette manière, on réussit à les tenir tout le match mais on prend ce magnifique but d’Adil Boulbina à la dernière minute. Après, j’avoue qu’on avait un objectif important qui arrivait très vite. C’était un mal pour un bien de sortir à ce moment-là, on a pu se concentrer sur les barrages ensuite. Ça a été différent de la première CAN, j’avais plus confiance en moi, et ça a été une expérience collective qui nous a permis de créer quelque chose de fort.
En 2021, tu as subi des insultes racistes lors d’un match de Ligue 2 contre le Toulouse FC, l’un de tes anciens clubs formateurs. Peux-tu revenir sur ces évènements ?
C’était très dur, j’ai ressenti beaucoup d’injustice et j’étais très remonté. Avec du recul, on est là pour véhiculer une bonne image. Le foot est fait pour rassembler, c’est sans doute ça qui m’a profondément affecté aussi.
Ces violences en tribune, c’est un sujet dont tu parles avec tes coéquipiers ?
Sur les terrains ou sur les réseaux sociaux, c’est sûr qu’on est très exposés à tout type de violence. On en a parlé y a pas longtemps avec les gars du groupe parce que certains Congolais ne sont pas contents de la liste du sélectionneur. Mais on essaie de rester concentré sur ce qu’on a à faire et sur ceux qui nous aiment. Je me souviens de Cédric Bakambu et des autres anciens qui nous ont suggéré de supprimer les réseaux sociaux pendant la compétition pour s’éloigner des critiques et des insultes. Même si on dit que ces choses-là ne nous touchent pas, on reste des êtres humains avant d’être des footballeurs.
Justement, comment te prépares-tu à la médiatisation de la Coupe du monde et à la forte exposition que cela engendre ?
Je compte garder mes routines, je serai dans la chambre avec Arthur Masuaku. On va jouer au Uno et à la Play’ avec les gars, créer notre bulle et se couper des réseaux. De mon côté, je lis beaucoup, je vais ramener ma Bible. J’ai lu un livre très intéressant qui s’appelle Le Pouvoir du moment présent (d’Echkart Tolle, NDLR) qui parle de se concentrer sur l’instant T. Au HAC, une préparatrice mentale m’envoie aussi des références pour travailler sur cet aspect. Il va falloir profiter de tous les instants là-bas.
Le meilleur buteur du Havre signe librement à RennesPropos recueillis par Suzanne Wanègue




















































