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Sinayoko : « J'avais une faim que les autres n’ont pas »

Propos receuillis par Hugo Geraldo
11' 11 minutes
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Sinayoko : « J'avais une faim que les autres n’ont pas »

Longtemps dans l’ombre, Lassine Sinayoko a pris une nouvelle dimension cette saison. En bon leader offensif, l’attaquant de 26 ans a assumé ses responsabilités pour guider l’AJ Auxerre, son club formateur, vers son maintien en Ligue 1. Et maintenant ?

La dernière fois qu’on t’as vu sur un terrain, c’était à Lille où ton doublé a offert à l’AJA le maintien en Ligue 1. Que s’est-il passé ensuite, quand le rideau est tombé ? C’est un moment qui m’a procuré beaucoup de sensations, on maintient le club, en plus de cela, j’inscris les deux buts décisifs. À la suite de cela, on a savouré, on s’est déconnecté, on est partis en vacances afin de décharger toute la pression que l’on a accumulée durant l’année et de passer à autre chose. À présent, je suis focus sur la prochaine saison.

Je n’ai regardé qu’un seul match de la Coupe du monde 2026, c’est l’équipe de France face à la Suède.

Lassine Sinayoko

À quel moment tu commences à penser à la reprise ? En toute honnêteté, on a bénéficié d’une rallonge de congés avec le Mondial. Pour ma part : je me suis complètement déconnecté du football durant trois semaines, du sport en général, même mes agents, je ne leur parle plus durant cette période. Je vais t’avouer une chose : je n’ai regardé qu’un seul match de la Coupe du monde 2026, c’est l’équipe de France face à la Suède. J’ai repris la préparation physique depuis une dizaine de jours, j’essaie d’alterner entre travail et passer du temps avec mes proches.

On t’a senti beaucoup plus assumé dans le rôle de leader offensif. C’est quelque chose que tu recherchais ? C’est dans mon tempérament. Comme on dit, c’est soit tu as ça au fond de toi et tu le développes au fur et à mesure, soit tu ne l’as pas. Je pense que c’est compliqué de le devenir. J’ai endossé ce rôle grâce au club, au staff, qui m’ont mis dans les meilleures conditions afin que je puisse être performant. Dans ce genre de situation, tu ne peux que mettre du cœur dans ce que tu réalises sur le terrain.

Il y a eu un moment précis où tu as compris que tu avais désormais ce statut ? Il n’y en a pas eu vraiment un précis, je dirais que cela s’est senti sur plusieurs épisodes de la saison. Si je devais choisir un moment marquant : c’est lors de la défaite face à Lens dans les derniers instants, tout le vestiaire était dépité à la suite de ce faux pas qui était évitable. Le coach Pélissier m’avait dit : « Je crois plus en toi que tu ne crois en toi-même. » Sans oublier nos longues discussions par la suite qui m’ont donné un énorme gain en confiance.

 

L’été dernier, ton nom a commencé à circuler ailleurs. Comment on gère ces moments où tout s’accélère ? Ce n’est pas la chose la plus évidente et cela a été dur à assimiler au début mais de par mon entourage, ma famille, mes coéquipiers, j’ai pu garder la tête froide et avancer dans un projet auquel je croyais aussi. On ne s’en rend pas compte – moi le premier car je n’aime pas justifier des mauvaises performances par des excuses extra-football – mais inconsciemment ça trotte dans une partie de ta tête. Je dirais que cela va plus loin que le football, c’est la vie en général : parfois tu dois faire des choix, certaines choses ne se réalisent pas, tu y repenses. Il suffit de se retrousser les manches et de regarder droit devant soi.

Est-ce que tu lis ce qui se dit sur toi ou tu essayes de t’en protéger ? Au début de ma carrière, j’allais sur Twitter, je regardais les commentaires qui se faisaient sur moi mais tu te rends compte que c’est trop méchant (rires). On est des humains, il y a certaines choses qui affectent, tu ne sais même pas si le mec derrière le compte sait de quoi il parle, parfois ce n’est pas constructif, cela ne va pas te permettre d’avancer. Que ce soit les bons et les mauvais commentaires, ils vont gonfler ton ego ou bien te faire perdre confiance en toi. J’ai arrêté d’y prêter attention depuis un certain temps. Vaut mieux rester focus sur ses objectifs, profiter des vacances, et se remémorer les bonnes perfs que l’on a réalisées.

À quel point un bon début de saison peut-il avoir un impact sur la suite pour un joueur ? Franchement, le plus important dans un premier temps : c’est la préparation. C’est quelque chose qu’on néglige, et moi le premier, je n’aime pas cette période-là. Mais j’ai compris à quel point elle était importante, parce que c’est ça qui va conditionner tout le reste de la saison. Une mauvaise préparation, ça peut engendrer des blessures, de mauvaises performances : à la 70e, tu commences à être KO, ou même si on a besoin de toi pendant 20 minutes et que tu n’as pas les jambes, c’est que tu n’es pas prêt physiquement. Ce sont des trucs que j’ai découverts avec l’âge, avec l’expérience. Une très bonne préparation permet d’habituer notre corps à souffrir pour le reste de la saison. Jean-Marc Furlan nous disait que pour un joueur, le plus important, c’est les 10 premiers matchs et les 10 derniers matchs. Après, ça ne veut pas dire que le reste des matchs n’est pas important, mais i tu démarres bien, inconsciemment, tout le reste de la saison, tu seras en confiance. Et si tu finis bien, c’est encore mieux, parce que tu pars en vacances sereinement.

Quand tu veux être un leader, tu dois tirer tout le monde vers le haut.

Lassine Sinayoko

Tu as rejoins l’AJA à l’aube de tes 18 ans, sans avoir fait de centre de formation. Est-ce que tu as eu l’impression d’être en retard sur les autres ? Sur certains aspects, oui, si je prends ma propre histoire. Je suis arrivé au centre fin 2017, en novembre (il jouait auparavant à l’Entente Sannois Saint-Gratien, NDLR). Quand j’ai commencé à m’entraîner, j’ai vu les retards que j’avais. Le plus flagrant, c’était sur le plan tactique : la manière de presser, de se placer, c’est les différences du haut niveau. Les autres, ils s’entraînaient tous les jours, parfois même deux fois par jour. Nous, en club amateur, on s’entraîne trois fois par semaine. Donc si tu combines ça sur une année, ça fait beaucoup d’entraînements en moins et forcément, tu as un retard. Mais ça a aussi quelques avantages : j’arrive plus tard, mais j’arrive aussi avec une faim que les autres n’ont pas. Et c’est ce qui a fait ma force, encore aujourd’hui. Je suis quelqu’un qui presse beaucoup, qui court beaucoup, j’ai compensé par la grinta, dans un premier temps. Après, sur le plan technique, il n’y avait pas trop d’écart. Juste les jongles (rires), ce n’était pas mon point fort au départ. En revanche, dès que le ballon était au sol, c’était différent.

Dix ans plus tard, tu es un ancien du groupe. Tu te vois comme un grand frère ? Ouais, bien sûr, encore plus cette saison. La saison précédente, il y avait des joueurs plus expérimentés que moi qui jouaient ce rôle-là. Là, je n’ai pas eu le choix. Et j’aime ça et j’avais envie de le faire. Quand il y a les plus jeunes qui viennent s’entraîner, toujours leur donner un conseil, les aider. Ce sont des choses que Gaëtan Charbonnier, Birama Touré ou bien Mathias Autret ont faites pour moi, donc je suis obligé de le faire en retour. Quand tu veux être un leader, tu dois tirer tout le monde vers le haut. Et ça passe par là, par aider les plus jeunes, par aider tout le monde, et par le dialogue aussi. Lorsqu’ils te voient courir, forcément ils vont courir, parce qu’ils vont se dire : « Comment lui il court, moi je suis plus jeune, je commence ma carrière, et je cours pas ? C’est pas possible. »

 

Un supporter nous a dit qu’après tout ce que tu as apporté au club, il serait prêt à t’emmener de lui-même jusqu’à Munich, au moment des rumeurs qui t’y envoyaient. Qu’est-ce que ça te fait d’entendre ça ? Cela fait forcément plaisir ! Je suis et je serai toujours reconnaissant envers l’AJA et ses membres. Ils m’ont permis de sortir de ma ville (Taverny, dans le Val d’Oise), ils m’ont donné la possibilité de pouvoir exercer le métier de mes rêves. Donc, entendre ce genre de choses fait énormément de bien, surtout à la suite de ce maintien en Ligue 1 acquis dans des conditions qui ne nous étaient pas favorables. J’ai aussi connu des périodes compliquées où je ne faisais pas l’unanimité, mais on ne m’a jamais abandonné. Tout le monde joue au foot pour procurer et avoir des émotions. Savoir qu’on a réussi et obtenir la reconnaissance des supporters, c’est la plus belle des récompenses.

On se fiche de ce que tu as réalisé par le passé. On veut que tu montres de quoi tu es capable et que tu gagnes ta place comme tout le monde.

Lasso

On parle souvent de ce qu’un joueur apporte à un club. Mais selon toi, qu’est-ce qu’Auxerre t’a apporté humainement ? Beaucoup de choses, ils m’ont recruté durant ma jeunesse et m’ont forgé en tant qu’homme et footballeur. J’ai évolué et découvert des facettes de ma personnalité que j’ignorais.

Selon toi, comment détecte-t-on quand c’est le moment de partir d’un club ? C’est relatif à chaque joueur. Il y en a certains qui ont fait toute leur carrière dans le même club. Parfois tes objectifs ne concordent plus, tu cherches à voir plus grand, à te jauger, en gros repousser tes limites. De plus, il se passe certaines choses autour de toi dont tu n’as pas le contrôle, des opportunités se présentent et il faut être rationnel lorsque cela arrive.

Lorsqu’on est considéré comme un cadre dans son club, est-ce qu’on peut accepter de revenir à la case de « simple joueur » dans un autre ? Totalement, en gravissant des échelons, tu te confrontes à un nouveau type de concurrence. On se fiche de ce que tu as réalisé par le passé,. On veut que tu montres de quoi tu es capable et que tu gagnes ta place comme tout le monde. Pour cela, il faut s’affirmer sur le terrain et en dehors. Par exemple, si demain, un joueur cadre de Ligue 2 signe dans un club plus huppé qui dispute la Ligue des champions, il devra forcément accepter son changement de statut.

 

En sélection, tu as aussi ce rôle de leader : porter le maillot du Mali, ça représente quoi pour toi ? C’est la plus belle chose que j’ai connue dans ma vie de footballeur. Le fait de jouer pour sa nation, son pays de naissance, l’endroit où se trouve la majorité de ta famille, c’est incroyable. Dès l’instant où tu enfiles la tunique de ta sélection, tu n’as pas le droit de donner moins de 200 % de tes capacités. Je ne sais pas si c’est pareil ailleurs, car j’ai connu que cette sélection (rires), j’ai été mis dans les meilleures conditions grâce à des joueurs comme Yves (Bissouma), Doudou (Haïdara), Hamari Traoré, Falaye Sacko et j’en passe, qui m’ont fait adhérer au projet. C’est ma famille, je suis quelqu’un qui aime rigoler, m’amuser en dehors du rectangle vert, et cela, je le retrouve quand je suis en sélection.

Nous avons largement les capacités de disputer une Coupe du monde en n’étant pas de simples figurants, j’en suis persuadé et personne ne pourra me retirer cette idée de la tête.

Lassine Sinayoko

Est-ce qu’il y a un rêve particulier avec cette sélection que tu aimerais réaliser ? Bien sûr, plusieurs, le rêve ultime serait de remporter la CAN dans un premier temps. Cela procurerait tellement de joie à notre pays qui connaît une période difficile actuellement. Ce serait la même manière de procurer des émotions au pays car il reste une terre de football et c’est inconcevable de ne pas l’avoir encore remportée avec tous les talents dont on disposait auparavant et à présent. À l’échelle mondiale, ce serait bien évidemment de disputer une Coupe du monde en n’étant pas de simples figurants. Nous avons largement les capacités pour faire une bonne performance, j’en suis persuadé et personne ne pourra me retirer cette idée de la tête.

Quel regard tu portes sur la nouvelle génération malienne ? Sincèrement, c’est une dinguerie, comme on dit. Tous les joueurs qu’il y a, et je ne dis pas ça sans objectivité, quand je vois les néo-internationaux, que je regarde les matchs des plus jeunes, tu te dis que l’avenir ne peut qu’être radieux. Il faut qu’ils continuent à travailler, qu’on les entoure bien et nous n’aurons pas de soucis à nous faire pour les prochaines années car ce qu’ils font, nous n’étions pas capables de le réaliser.

On a vu dans ce Mondial 2026 que les sélections africaines avaient leur mot à dire : cela doit te faire plaisir. Énormément, car le monde entier prend conscience que les sélections africaines ont du talent et peuvent jouer les rôles majeurs dans cette compétition. Quand tu as 9 équipes sur 10 qui passent les phases de poules, c’est satisfaisant. Les qualités et les capacités sont présentes, l’Afrique peut se frotter au reste du monde.

Bleus : trouver le juste milieu

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