- Mondial 2026
- 8es
- Brésil-Norvège (1-2)
Le foot n'a plus le temps pour les contes de Ney

L'histoire aurait pu être belle, mais y croire n'aura pas suffi. Le Brésil sort dès les huitièmes de finale de la Coupe du monde, froissés par une Norvège bien plus consistante que lui, mais voit surtout un rêve - celui de Neymar - se terminer en eau de boudin. Après tout, qui se souvient de la fin de ses rêves...
Les détails sont flous, mais l’image est très nette : un stade plein, rempli de couleurs vives, des spectateurs extatiques, un vent chaud qui caresse les mollets, un chronomètre qui s’écoule pour prolonger indéfiniment ces 90 minutes, un point de penalty, la cage face à soi, un gugus vert qui s’agite en proférant quelques inepties imbitables, et le ballon, ce ballon qu’il faut poser avec tout le soin nécessaire avant de prendre quelques pas d’élan, s’engager, marquer le pas comme d’habitude, jouer avec son vis-à-vis, et placer sa frappe à l’endroit où il n’est pas. But ! But pour le Brésil ! But de Neymar ! But en Coupe du monde !
Le réveil sonne.
Le rêve de Neymar da Silva Santos Júnior s’est bien réalisé mais la réalité est toute autre : si son nom apparaît bien au tableau de score à la 90e+10, son 80e buts en 130 sélections comptera pour du beurre. Non, le Brésil n’est pas champion du monde. Il n’est même pas quart-de-finaliste de la Coupe du monde. Le Brésil est resté à quai face à des Norvégiens en pleine conscience.
Le syndrome du personnage principal
Disons-le : le numéro 10 auriverde a gagné son combat, celui de disputer la Coupe du monde 2026 avec le Brésil, la quatrième à titre personnel. Croisade dans laquelle il était lancé depuis décembre 2024, alors qu’il n’avait plus joué le moindre match ni en club ou ni en sélection depuis 14 mois. Le fond du trou, si vous vous demandez à quoi ça peut ressembler.
Il aura le même rôle et les mêmes obligations que les 25 autres. Il pourra jouer, ne pas jouer, il aura la même responsabilité que les autres.
À ce moment-là, tout le monde était en droit de le prendre pour un illuminé mais à force d’auto-persuasion, de travail, de vlog et de lobby, il a fini par revenir. À Santos d’abord, là où tout avait commencé, puis dans la liste de Carlo Ancelotti, qui pensait sûrement s’acheter une paix sociale en mettant dans son attelage le phénomène paulista. « On a suivi l’état de santé de Neymar toute l’année. On a vu qu’il s’améliorait, il a retrouvé de la régularité et il est en forme, se justifiait l’Italien, dans une de ses 1278 prises de parole concernant l’autre Júnior. On pense que c’est un joueur important. Il aura le même rôle et les mêmes obligations que les 25 autres. Il pourra jouer, ne pas jouer, il aura la même responsabilité que les autres. »

Qu’importe. À 34 ans, celui qui a émerveillé le Camp Nou puis le Parc des Princes s’offrait alors une énième chance de reprendre le fil de son histoire, dans un American Dream déjà poncé mille fois par Hollywood. Avec tous les péripéties et pirouettes scénaristiques nécessaires : l’opération en décembre pour lancer le compte à rebours, une embrouille avec le fils de Robinho pour rappeler les failles du personnage, une re-renaissance sur le terrain avec le Peixe au printemps, une blessure au mollet en pleine prépa, les matchs face au Maroc et Haïti passés casquette sur la tête et fesses sur le banc, et le retour, enfin. Face aux figurants écossais, quand le résultat était déjà scellé, le Ney a pu croquer dans un quart d’heure de jeu, fait de sourires, de dribbles, de coups de pied arrêtés. Sans trop en faire, et sur un rythme de sénateur.
Si Neymar rentre, on passera en 7-3-0, vous verrez.
Dans cet arc narratif, ce match contre la Norvège était censé être un tournant. Le moment de grâce. Tous les éléments étaient en place : un 0-0, un penalty manqué par un second rôle (Bruno G. d’après son nom au générique) et un méchant infranchissable (Ørjan Håskjold Nyland, ouh ça fait peur). La 67e minute sonnait alors son heure, le vengeur démasqué entrant en scène. On attendait de voir Ståle Solbakken mettre en œuvre ses consignes (« Si Neymar rentre, on passera en 7-3-0, vous verrez », conscient de son pouvoir comique). Il n’en fut rien. De 0-0, on est vite allé à 0-2, avec un doublé d’Erling Braut Haaland, sorte de deus ex machina ayant échappé à ses gardes du corps pour foutre en l’air cette performance oscarisable.
Le cauchemar du Brésil continue
Pendant que le chasseur nordique portait ses coéquipiers sur ses épaules, célébrait d’un sourire mi-angélique mi-automatique et donnait le tempo à ses rameurs, Neymar tombait à genoux, paumes vers le ciel et idées perdues. Tout ça pour rien ? Tout ça pour quoi, surtout. Tendre le bâton pour se faire battre par les sceptiques ? « Neymar était d’abord une énigme, puis un espoir, et maintenant une source de honte pour l’équipe nationale. Sa sélection a actuellement causé plus de problèmes qu’elle n’en a résolus », grommelait par exemple Globo, quand le président Lula en personne le décrivait comme « le premier joueur au monde appelé pour faire du télétravail ». Manuel Neuer pourra confirmer, Zinédine Zidane servira d’exception : les retours en sélection sont rarement une partie de plaisir. Pas pour Neymar, venu « ici comme un gamin » et qui a fait ce que tout footballeur aspire (occuper le devant de la scène), mais pour la Canarinha.

Le rêve de son crack a charrié tellement d’attentes, tellement de fantasmes, tellement de débats, que la Seleção en a oublié ses vrais problèmes. Ceux qui devraient obliger tous les entraineurs et les scientifiques de ce pays à se demander comment retrouver l’essence du foot brésilien, ce jeu fait de talent, de confiance et de joie. Pendant les 413 minutes passées sans Neymar sur le terrain, le Brésil n’a pas forcément convaincu. Comme s’il ne voulait pas se trouver d’arguments assez solides pour pouvoir justifier sa vie sans Neymar. Vinícius Junior a tenté de prendre le volant, Endrick a couru après le temps, la charnière Marquinhos-Gabriel a cherché à justifier son CV, Matheus Cunha a posé le sien pour être ce 9 tant attendu, mais le maillot jaune n’a jamais paru aussi lourd et vide à la fois. Ce 5 juillet 2026, Neymar a certainement dit adieu pour de bon à son destin international. Peut-être le signal pour tourner définitivement cette page maudite de l’année 2014, période dans laquelle s’est forgée tout l’imaginaire brésilien autour du Ney mais également quand se sont révélés certains démons qui depuis ne cessent de hanter leur histoire moderne.
Les notes de Brésil-NorvègePar Mathieu Rollinger














































