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Faut-il faire le deuil du jeu à la brésilienne ?

Pour son entrée en lice lors de ce Mondial, le Brésil a plus inquiété ses supporters qu’autre chose. Un match nul (1-1) face au Maroc et les questions sur le niveau de la Seleção sont à nouveau sur la table. Mais le constat va bien au-delà du résultat. Si les gestes techniques et les dribbles fantasques des stars brésiliennes ont marqué des générations entières, ce football spectaculaire n’a plus l’air de pointer le bout de son nez aujourd’hui. Alors, où est passé l’ADN du Brésil ?
00h45, dans la nuit de samedi à dimanche. Lucas Paquetá réalise un sombrero sur son adversaire marocain. Ce sera le seul geste fantasque réalisé par un Brésilien lors de cette première sortie en terre américaine face aux Lions de l’Atlas (1-1). C’est bien maigre quand on repense à tous ces joueurs de la Seleção qui dansaient avec le ballon et enrhumaient les défenseurs avec un simple jeu de jambes dont eux seuls détenaient le secret pendant une cinquantaine d’années. Pelé, Ronaldinho, Ronaldo (le vrai) et consorts possédaient un don avec le ballon qui faisait rêver la planète entière avec cet irrésistible joga bonito. Un style de football radicalement différent de ce qu’on connaissait en Europe, puisant ses racines dans la culture populaire brésilienne.
L’art de la feinte
Pour comprendre les origines de ce concept footballistique, il faut aller chercher du côté du deuxième sport national au Brésil : la capoeira, et plus précisément dans l’un de ses mouvements fondateurs, la ginga. Arrivée au XVIe siècle avec les esclaves venus d’Afrique, notamment d’Angola, et pratiquée dans la clandestinité, la capoeira a été pour les Afro-Brésiliens une alternative face à l’interdiction de s’adonner aux arts martiaux, avant de devenir une source d’inspiration pour de nombreux footballeurs. Le roi Pelé lui-même l’a pratiquée dans son enfance. C’est là qu’intervient la ginga. D’après Bamba, professeur au club Jogaki à Paris, ce terme signifie symboliquement « la liberté ». Il s’explique : « Par le mouvement, je peux surmonter les difficultés de la vie. À l’époque de l’esclavage, maîtriser la ginga, c’était une façon que le maître les laisse tranquilles. »
Après quelques minutes d’échange avec le capoeiriste, le lien avec le football s’impose comme une évidence, surtout quand il aborde le terme de « jeu de jambes ». Cette pratique, apprise très jeune par beaucoup de Brésiliens, se reflète directement sur le terrain : elle leur permet d’éliminer les défenseurs avec ce qu’il appelle « l’art de la feinte ». Par le mouvement, les joueurs brésiliens manipulaient leur vis-à-vis et maîtrisaient, grâce à un jeu de jambes parfait, l’art de disparaître dans un dribble.

L’avènement de ce style si emblématique remonte à 1958, en Suède, quand Garrincha, Pelé et Vavá font exploser les défenses avec des dribbles inédits pour le football de l’époque. Feinte de frappe, crochet, sombrero, roulette : les Brésiliens font des choses que le football n’avait jamaisvues, et terminent le tournoi sur la plus haute marche du podium, offrant au pays du foot son tout premier titre mondial. Le foot ginga est né. Ce style va faire la renommée d’une sélection, mais surtout de tout un peuple à travers le monde. Ce qu’on qualifiera plus tard de « joga bonito » devient une religion. Il fait peur, il est imprévisible et, surtout, quasiment indéfendable. Génération après génération, les footeux do Brãsil héritent de cet ADN et glaneront quatre Coupes du monde par la suite entre 1962 et 2002. Depuis, plus rien. Ah si ! Une tarte reçue à domicile en 2014 face à l’Allemagne.
L’européanisation de la Seleção
Si l’on devait dater la dernière vraie génération ginga des Auriverdes, 2006 paraît être la borne la plus raisonnable. Ronaldo, Ronaldinho, Robinho, Kaká, Roberto Carlos, Cafú… Bref, on ne va pas tous les énumérer. Tout ce beau monde détenait encore l’essence même du football brésilien. Comme si le récital de Zinédine Zidane en quarts de finale à Francfort, dans un style similaire, en avait sonné le glas. Depuis, c’est une autre histoire. Si un joueur devait être sorti du lot, ce serait évidemment Neymar, qui prenait même des cartons jaunes à cause de ses fantaisies. Mais dans la sélection actuelle, Ney fait presque figure d’étranger au sein d’un collectif qui pratique davantage un football à l’européenne que ce jeu porté par les gestes techniques. Mais comment le Brésil a-t-il perdu ce qui faisait de lui une sélection unique ?

Frank Henouda, agent implanté au Brésil et qui a longtemps fourni le Shakhtar Donetsk, avec entre autres Fernandinho, Douglas Costa, Willian, apporte sa réponse : « Il y a une trentaine d’années, les jeunes talents ne quittaient pas le Brésil à 18 ans. C’est un fait. Maintenant, ils partent en Europe dès leur majorité, à l’image d’Endrick ou de Vinícius au Real Madrid. » De l’autre côté de l’Atlantique et loin de leur terre, ces phénomènes doivent mettre de côté ce football ginga qu’ils n’ont pas eu le temps d’acquérir pleinement lors de leur formation au pays. En arrivant sur le Vieux Continent, ils intègrent des structures où les entraînements sont avant tout tactiques, où les notions de zone, de carré et de triangle sont primordiales et où le ballon ne devient plus le protagoniste principal d’une rencontre. En effet, à peine la majorité passée, les jeunes joueurs sont encore très modelables, et oublient facilement ce qu’ils ont appris dans leur formation respective quand on les formate pour jouer à l’européenne et à sa demande physique importante. « Ils perdent ce vice du ginga », affirme Henouda.
Et comme si l’exportation des Brésiliens ne suffisait pas à effacer ce mythe, même à la maison, on s’éloigne de cette façon de jouer en important un bout de l’Europe à la maison. Cette saison dans le championnat brésilien, huit des vingt entraîneurs ne sont pas des locaux, et parmi eux, cinq sont portugais. Voir l’Italien Carlo Ancelotti, chantre d’un football plus cynique, prendre les rênes de la Seleção dit tout. Frank Henouda souligne également que « de plus en plus d’entraîneurs brésiliens vont se former à travers des stages en Europe ». Le football devient plus structuré, plus réfléchi, mais beaucoup moins fantasque qu’aux heures de gloire du championnat avec Pelé à Santos ou Garrincha à Botafogo, car désormais, « on laisse moins dribbler les joueurs », selon l’ami d’Edson Arantes do Nascimento et de Jairzinho.
Plus de foot de rue = un foot à la rue
Mais cette perte d’identité footballistique est aussi provoquée à cause d’un problème de société qui touche les grandes villes brésiliennes. Dans notre imaginaire européen, on a toujours cette image d’un sport que tout le monde pratique aux quatre coins des rues du pays. En réalité, ce n’est plus le cas à cause d’un taux de délinquance et de criminalité en hausse depuis une vingtaine d’années au Brésil. En effet, selon les chiffres des Nations unies, le nombre d’homicides au Brésil est passé de 29 301 en 1990 à un pic à 63 788 en 2017.
Aujourd’hui, les choses ont évolué, les parents sont plus méfiants et ne laissent plus les gamins s’amuser dans les rues.
Frank Henouda a vu cette triste évolution et pense que ce phénomène joue sur la formation brésilienne : « Quand j’ai connu le Brésil, les rues des villes étaient beaucoup plus tranquilles. « Les parents n’étaient pas inquiets quand leur enfant était dehors pour jouer au ballon avec ses copains jusqu’à 22 heures. » Il poursuit : « Aujourd’hui, les choses ont évolué, les parents sont plus méfiants et ne laissent plus les gamins s’amuser dans les rues. » Dorénavant, le football se pratique comme à l’européenne. Des clubs, des terrains synthétiques… Fini les tournois de quartier que l’on peut voir dans le biopic de Pelé où les jongles étaient plus admirées qu’une frappe en lucarne.
Un retour aux sources nécessaire ?
Restons factuels. Depuis 2002, le Brésil n’a plus touché le graal. La Seleção et ses supporters ont plus essuyé de larmes que festoyé au rythme de la samba. La déroute contre la Mannschaft en 2014 a été un véritable traumatisme pour toute une génération, et les deux éditions suivantes, deux éliminations en quarts (l’une contre la Belgique avec un Courtois briseur de rêve et l’autre aux penaltys face à la Croatie), n’ont pas permis la grande réconciliation. En enrôlant Carlo Ancelotti pour cette édition américaine, le Brésil ne va certainement pas retrouver ses airs d’antan et son football de fantaisie. D’ailleurs, on l’a bien vu contre le Maroc. Certes, le Brésil paraît discipliné tactiquement, mais aucune inspiration de génie n’est sortie des pieds des seize Brésiliens qui ont pu fouler la pelouse du MetLife Stadium. Et c’est bien dommage, car c’est ce qui a fait la réputation de la sélection.

Après avoir tenté, inconsciemment ou non, de pratiquer un football européen, pourquoi le Brésil ne retournerait-il pas aux bases de son foot si iconique ? De la technique et du joga bonito à foison comme lors des trois Mondiaux remportés par Pelé en 1958, 1962 et 1970, Romário en 1994 ou encore R9 et Ronaldinho en 2002. Et puis, si ça ne se traduit pas par un titre, on prendra quand même un peu plus de plaisir à regarder Raphinha, Matheus Cunha et leurs compères d’attaque. Mais pour cela, il faudrait une énorme prise de conscience de la part de la Fédération brésilienne afin de revoir tout un système de formation, qui finalement profite économiquement aux différents clubs du pays. Car oui, ces pépites qui partent à l’étranger à 18 ans rapportent un max de blé pour leur formateur. Le fric ou le joga bonito ? Le Brésil va devoir faire son choix.
Carlo Ancelotti et Gabriel pointent les lacunes du BrésilPar Evan Margerin
Propos de Bamba et Henouda recueillis par EM.
















































