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À Lens, les fous du volant sont de retour

Un an et demi après leur fermeture en raison de la crise sanitaire, les parcages extérieurs ont à nouveau vibré ce week-end dans tout l’Hexagone. Fourgons, chants, autoroutes, escortes policières, les axes du pays ont vu déferler des milliers de supporters. Les Lensois, eux, goûtaient à cette sensation pour la première fois dans l’élite depuis mai 2015. Ça valait bien une journée de gaudriole du Pas-de-Calais à Rennes sur la vraie route des vacances, celle du dep’.

Aire de Maucomble, dans la campagne normande. Il est 5h28 au milieu de nulle part sur l’A28, à quarante bornes au nord de Rouen. Une poignée de touristes néerlandais et belges finissent leur pause-café et le plein d’essence avant de refiler sur l’autoroute des congés. Sur le côté, l’un des deux fourgons J9 des Turbulens, association de supporters lensois, crache un remix techno de Kim Wilde, Cambodia. « Putain, que c’est bon d’être là » , lâche Thomas, l’un des 23 Calaisiens du jour, mordus du Racing Club de Lens, à avoir pris son baluchon direction Rennes. Les quelques routiers stationnés sur le côté, dans les bras de Morphée, n’ont pas encore un rayon de soleil dans leur cabine qu’une poignée de Lensois a décidé de sonner le clairon pour tous. « En plus, vous avez le Bluetooth ici ?, rage Fabrice. Nous on a un J9 de merde, à chaque changement de ville la radio se coupe, c’est l’bordel. En plus, la vitre avant côté passager ne se ferme plus ! » L’instant pourrait être banal, il est singulier au possible. Dylan, 26 ans, responsable logistique chez Lapeyre, jure ne pas avoir dormi de la nuit, se casse la voix sur un chant et sort la boîte à mouchoirs : « Un an et demi sans parcage, sans plaisir de voir ses potes au stade, c’était trop. Interminable. J’étais trop excité, je n’ai pas réussi à fermer l’œil. Le dep’, c’est une autre manière de vivre ta vie de supporter. »

Chaise de pêcheur dans le coffre


En cette journée dominicale, ils sont 1500 Lensois au total à renouer avec les parcages extérieurs. Exit, pour le moment, les interdictions arbitraires de déplacement, et cette pandémie devenue synonyme de huis clos systématique ou presque depuis le printemps 2020. Enfin, la Covid-19 n’est jamais bien loin. « Vous avez bien tous votre pass et de la batterie sur votre portable ? » , s’inquiète le boss de la section, Jean-François, responsable d’une animalerie. Réponse unanime au milieu d’une discussion entre vaccinés, pas vaccinés, anti-Macron, anti tout, avant que l’un des gars de la clique ne clôt le débat : « On s’en fiche les gars, on est juste là pour le Racing. » La machine se remet en branle, devant eux encore trois heures à bouffer du bitume avant le Roazhon Park, soit autant de temps à s’enquiller quelques verres de punch, whisky ou bière et à refaire le monde dans une bulle bien à eux. Certains sont arrivés au point de rendez-vous à 3 heures, sur le parking de la mairie de Calais, pas vraiment frais comme des gardons. Sorti des bars de Calais Nord, Thomas, avec son look casual, a quand même le réflexe d’amener ses chaises de camping made in Decathlon, « soit celle des dealers ou des pêcheurs » , se marre le supporter.



Des chaises pour le fourgon ? C’est qu’un J9 n’est jamais vraiment un J9 s’il ne déborde pas un peu. Inconscience diront les raisonnables, folie du dep’ répondront les autres, quelques-uns sont casés dans le coffre. « Être à 14 dans un J9, c’est vrai que ça commence à faire beaucoup, glisse Dylan, qui a lui aussi déboursé 60 euros pour être de la partie. Mais ça va nous permettre de créer encore plus de liens. Ces potes-là, je vais avec eux au stade depuis des années et avec la Covid-19, on ne s’est parfois pas vu depuis plusieurs mois. » Les kilomètres défilent, Desireless et son intemporel Voyage voyage tombe à point nommé pour un énième arrêt pipi réclamé par la jeune garde des petites vessies. De quoi rouvrir les archives ? « Tu te souviens du dernier dep' ? » , interroge Valentin après avoir avalé une poignée de biscuits apéro 3D. Ça fuse de tous les côtés. « Paris FC pour le premier match de Haise, Guingamp, Châteauroux. » Analyse fine de Thomas, « des déplacements parfois de merde, hein » . Éclat de rire général, le Lensois égrène « ces années de Ligue 2 où le lundi tu allais te les geler au stade de la Vallée du Cher à Tours pour un vieux 0-0. Ou encore à Quevilly avec une vieille 206 où on était entassés, on ne dépassait pas les 90 km/h en côte. Là c’est kiffant de se dire qu’on va dans un parcage de Ligue 1. »


Au-delà du foot


Le soleil est proche de son zénith, l’escorte policière à quelques encablures de Rennes, sur l’A84, est à vue. Les chants s’intensifient, le chambrage aussi, l’autoroute devient un corridor artésien. Le moment choisi par Geoffrey, dans sa tenue de Sam – « il faut bien des gars sérieux pour amener tout ce beau monde au stade sain et sauf » - pour jouer les vieux de la vieille. Le policier, papa de deux garçons, a connu « Berlin, Leverkusen, Heerenveen » , des déplacements d’un autre temps « où on partait le mercredi à 20 heures pour un match le jeudi à 20 heures et un retour dans la nuit. Ma femme ne me fera pas lever à 2 heures du mat’, mais Lens, oui, et elle le sait (Rires.) . C’est au-delà du foot, on ne va pas seulement d’un point A à un point B pour voir un match de foot, et c’est valable pour tous les supporters de France qui retrouvent les parcages. Il y a la préparation du dep’, les heures de route à chanter, blaguer, discuter et être coupé du quotidien. Que tu foutes du NTM ou du Jul dans la playlist, je m’en fiche, je suis avec les copains. »

"Au début c’est compliqué de leur faire comprendre que je vais faire 1000 kilomètres en une journée pour un match"

Quand bien même les escortes policières « limitent les virées en ville maintenant » , le trentenaire ne compte pas délaisser cette « étiquette de barjot. C’est ce que mes parents disaient quand je commençais à faire des déplacements partout en France il y a une vingtaine d’années. Je suis le seul footeux dans ma famille alors forcément au début c’est compliqué de leur faire comprendre que je vais faire 1000 kilomètres en une journée pour un match. Maintenant j’espère surtout qu’un jour j’y emmènerai mes enfants. Qu’ils découvrent ce que c’est. » En parlant découverte, le Roazhon Park pointe sa truffe au loin. Il est midi, l’heure choisie pour entrer dans le parcage, coller quelques sticks, mettre à mal des cordes vocales moins sollicitées ces derniers mois.



Les frissons parcourent l’échine, quelques stories sur les réseaux sociaux permettent de rappeler à ceux restés dans le Nord, que la passion se vit avant tout dans les gradins. Trois heures plus tard, le Racing a obtenu le nul, quelques fumis ont été craqués, toute la troupe regrimpe dans les J9 en direction du Pas-de-Calais. Certains roupillent déjà, d’autres sont encore chauds comme la braise. Le GPS indique plus de 500 kilomètres avant l’arrivée. Un dernier stop au McDonald’s de Boulogne-sur-Mer, « une commande de 23 personnes d’un coup, ça passe » , assure Jean-François. Il est 23 heures, retour à la case départ. L’aspirateur est à peine passé dans des fourgons rendus plus blancs que blancs que Dylan pense déjà à la suite. « Je vous tien au courant pour le match à Monaco dans deux semaines ! C’est presque comme avant, c’est génial. » On the road again, again…


Par Florent Caffery, entre les autoroutes A16 et A84
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