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Bryan Dabo : « Dans le football, le racisme n'est pas combattu »

L’affaire Vinícius Júnior - Gianluca Prestianni a récemment montré que le football n’avait pas beaucoup avancé dans son combat contre le racisme, qui existe sur le terrain comme en tribunes. Bryan Dabo, 330 matchs pros au compteur et fraîchement retraité, tenait à prendre la parole. Celui qui passe actuellement ses diplômes pour devenir directeur sportif et agent pointe du doigt la responsabilité des instances et déplore que le racisme ne soit toujours pas pris au sérieux dans le foot. Tribune.
« Le dégoût. Ce n’est pas la première fois que Vinícius est victime de racisme. Mais, au-delà de l’insulte raciste prononcée par Prestianni (le joueur reste présumé innocent dans cette affaire, NDLR), qui témoigne aussi d’une forme de jalousie de la part du joueur argentin de voir un joueur noir briller et exulter, le dégoût, je l’exprime aussi pour ce qui s’est passé après le match. Comme à chaque fois, le racisme est condamné à demi-mot. On vient d’abord pointer du doigt le comportement et l’attitude de Vinícius. Une nouvelle preuve que, dans le football, le racisme n’est pas combattu. On condamne l’acte, on dit que c’est pas bien (et encore), mais c’est tout.

Les instances, les clubs, les dirigeants jouent à un jeu dangereux. Si le racisme n’est pas dénoncé avec fermeté, on le légitime d’une certaine manière. Preuve que l’antiracisme est loin de faire l’unanimité dans le football, les déclarations de Mourinho après le match (il est depuis revenu sur l’affaire Vinícius – Prestianni, NDLR), de Luis Enrique ou encore de Chilavert. On cherche à minimiser le racisme, à le justifier, comme s’il s’agissait d’une simple embrouille entre deux joueurs. Vinícius est le symbole, malgré lui, de ce problème. En tant que joueur noir, ce qui dérange, ce n’est pas le fait qu’il soit fort, mais c’est sa personnalité et qu’il ne baisse jamais la tête. On ne peut plus accepter d’entendre des justifications sur la personnalité de Vini. Il est victime de racisme, c’est tout. En justifiant les insultes racistes, ça ouvre la porte à des déboires qui peuvent devenir incontrôlables. Ça veut dire quoi ? Dès qu’un joueur noir célèbre un peu trop un but, on l’insulte de singe ?
Les joueurs ne sont pas seulement bons à taper dans le ballon
Malheureusement, ces actes racistes ne sont pas le fruit du hasard. Le football est le miroir de la société, mais il y a aussi une volonté de dépolitiser le football, de le codifier. On fait en sorte que les acteurs de ce sport se contentent de taper dans un ballon. Aujourd’hui, les footballeurs « engagés » sont de plus en plus rares et, dès qu’ils le sont, ils sont immédiatement réprimandés non seulement par leur club, les fédérations, mais aussi dans les médias, et même par la classe politique. On te fait comprendre une chose : sois footballeur et tais-toi. C’est triste à dire, mais les joueurs sont devenus plus lisses, car beaucoup ont peur de parler, de dénoncer certains problèmes liés au foot mais pas seulement. Pourquoi ? Car ils connaissent les répercussions, on a eu l’exemple d’Anwar El-Ghazi qui a été viré de son club en raison de son soutien à la Palestine.
On réduit les footballeurs au football, on leur enlève leur liberté d’expression, dont tout citoyen dispose, en leur faisant comprendre qu’ils ne sont pas légitimes pour parler de tels ou tels sujets. Et le racisme dans le football est l’une des conséquences directes de cette aseptisation.
On réduit les footballeurs au football, on leur enlève leur liberté d’expression, dont tout citoyen dispose, en leur faisant comprendre qu’ils ne sont pas légitimes pour parler de tels ou tels sujets. Et le racisme dans le football est l’une des conséquences directes de cette aseptisation. Les joueurs doivent se contenter de dénoncer l’acte, mais sans déborder. Pourtant, le racisme est un sujet politique, pas seulement moral. Mais comment voulez-vous que le racisme soit véritablement condamné quand les principaux concernés ne peuvent pas s’exprimer librement sur un sujet qui les concerne ? Ce football dépolitisé et aseptisé fait qu’on en arrive à des « sale singe » prononcés sur un terrain en Ligue des champions. L’antiracisme n’existe pas dans le football, il est juste de façade.
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Se réunir pour trouver des solutions
Depuis des années, les instances, on le voit, ne prennent pas le sujet au sérieux. La première chose à faire, et on le répète depuis la nuit des temps, c’est de sanctionner de manière ferme le coupable d’acte raciste. Et déjà, ce n’est pas le cas. Tant qu’il n’y aura pas de sanction forte qui servira d’exemple, on n’avancera pas et on restera au même point. On attendra le prochain acte raciste, on dira que ce n’est pas bien et puis c’est tout. Évidemment, c’est aux instances d’agir, mais elles ne sont pas les seules à devoir prendre leur responsabilité, ce serait trop facile.
Les clubs, les entraîneurs, les joueurs doivent aussi être fermes contre le racisme et ne pas trembler quand il s’agit de dénoncer un acte raciste, même dans leur propre camp. Le cas Vinícius-Prestianni montre que ce n’est pas le cas, le Benfica a défendu sans réfléchir son joueur, et ce dernier n’a eu aucune prise de conscience. C’est le plus important. Bien évidemment, Prestianni doit être sanctionné et servir d’exemple, mais il doit surtout prendre conscience de la gravité de son acte. Est-ce que c’est le cas ? Pas vraiment. Ça devrait être une honte pour un club comme le Benfica d’être accusé de racisme.
S’il y a un important mouvement de grève sur un week-end des meilleurs joueurs du monde pour lutter contre le racisme, les instances vont bouger, c’est certain.
Face à ça, les joueurs ont aussi leur mot à dire et peuvent exprimer leur mécontentement. Mais ce n’est pas évident. C’est trop facile, par exemple, de mettre sur les épaules d’un joueur victime de racisme, en l’occurrence ici Vinícius, la responsabilité de sortir du terrain et de ne plus revenir. On le sait très bien, le joueur peut avoir un sentiment de culpabilité. Mais, de manière plus collective, les joueurs peuvent agir, par exemple en faisant grève. S’il y a un important mouvement de grève sur un week-end des meilleurs joueurs du monde pour lutter contre le racisme, les instances vont bouger, c’est certain.

Cela nécessite d’être organisé. La création d’un syndicat de joueurs, acteurs du football, antiraciste pourrait être une solution, un peu à la façon de ce qu’ils ont fait en NBA. Un syndicat avec un pouvoir décisionnel pour lutter contre le racisme et être un contrepoids institutionnel aux grandes instances. Maintenant, la question est de savoir si c’est possible à mettre en place : est-ce que les acteurs sont capables de se réunir ? C’est un axe de réflexion dans le football et qui doit être réfléchi par les joueurs : comment peut-on lutter contre le racisme en tant que joueurs, entraîneurs, dirigeants ? »
Tu sais que tu aimes le multiplex le samedi soir quand...Propos recueillis par Tristan Pubert






















































