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Metehan Baltacı : symbole de ces Turcs qui truquent

Par Victor Fièvre, en Turquie
6 minutes

Metehan Baltacı, jeune défenseur de Galatasaray (23 ans), a été arrêté dans l’affaire des paris sportifs, qui remue le football turc. Placé en détention provisoire, il est soupçonné d’avoir truqué des matchs après avoir parié sur ses propres équipes. En partant de son cas, retour sur ce très large scandale.

Metehan Baltacı : symbole de ces Turcs qui truquent

Le banc de touche et celui des accusés n’ont jamais été aussi proches. Metehan Baltacı, défenseur central de Galatasaray, ne pourra pas dire le contraire, lui qui a vu sa carrière prendre un tournant. Alors qu’il était dans le groupe du triple champion en titre de Turquie lors de tous les matchs européens, et qu’il avait disputé 24 minutes en championnat, le joueur de 23 ans a été arrêté le vendredi 5 décembre dans l’affaire des paris. Le scandale secoue le football turc, et son cas représente bien l’ampleur du sujet.

Tout a débuté avec les arbitres, fin octobre. Le président de la fédération, İbrahim Hacıosmanoğlu annonçait que certains pariaient activement, et 149 ont été suspendus. Puis les joueurs ont suivi, et 102 évoluant en première et deuxième divisions ont reçu une suspension pour avoir parié, les sanctions allant de 45 jours à un an. Parmi eux, le nom d’Eren Elmalı, latéral gauche de Galatasaray, est ressorti, puisque l’international turc était l’une des options privilégiées du coach Okan Buruk. Il a écopé de la plus petite sanction, quand son coéquipier, Baltacı, a été suspendu plus sévèrement, pour neuf mois.

Les soucis encore plus sérieux restaient à venir pour le natif du quartier de Fatih, sur la rive européenne d’Istanbul. Le 5 janvier, le parquet d’Istanbul a lancé une vague d’arrestation, avec Metehan Baltacı parmi les 46 personnes concernées. À ses côtés, Murat Sancak, l’ancien président d’Adana Demirspor, qui avait recruté Mario Balotelli avant de faire couler le club dans les bas-fonds, ainsi que Zorbay Küçük, arbitre reconnu de Süper Lig ou encore Mert Yandaş, milieu de Fenerbahçe plus utilisé depuis plusieurs mois. La défense du joueur de Galatasaray ne semble pas avoir convaincu, puisqu’il a été placé en détention provisoire quand d’autres ont été libérés. Au total, onze joueurs professionnels ont été gardés derrière les barreaux, dont Mert Yandaş et Alassane Ndao, attaquant sénégalais limogé par Konyaspor et seul étranger concerné.

Un pari contre sa propre équipe

L’enquête s’appuie sur des messages privés ou encore des informations transmises par les sites de paris officiels. « Le simple fait de parier constitue un délit mineur en Turquie, et non un crime. La manipulation de matchs, en revanche, est un crime », détaille Melda Merve Tekcan, avocate du sport. D’après l’acte d’accusation, Metehan Baltacı aurait parié sur 27 matchs durant son passage à Galatasaray, misant systématiquement sur la victoire de son club. Il aurait aussi parié contre son équipe en 2024, lorsqu’il évoluait à Eyüpspor en prêt, et en 2021, il aurait même misé sur un site de pari illégal. Son cas est donc plus sérieux, car il aurait parié sur sa propre équipe et potentiellement influé sur le résultat.

En Turquie, les paris font presque partie intégrante de la vie sociale. La grande majorité des hommes parient.

Melda Merve Tekcan, avocate

Avant toute cette affaire, Metehan Baltacı était un jeune joueur au parcours prestigieux puisque formé à Galatasaray. « Il avait beaucoup de potentiel, mais qu’il n’a jamais réussi à développer », soulève Caner İşbeğendiren, journaliste pour le quotidien Fanatik. Le défenseur aux cheveux roux a enchaîné plusieurs prêts entrecoupés de retour au bercail, à Iskenderunspor, en quatrième division (2021-2022), à Manisa, en deuxième division (février-juin 2023) et enfin à Eyüpspsor (2023-2024), avec lequel il a obtenu la montée et le titre de champion sous les ordres d’Arda Turan. Lors de ce passage, il aurait parié sur une défaite de son équipe contre Şanlıurfa. Victoire finalement 3-1, alors que lui-même n’avait pas joué à cause d’une blessure. Sur ce match, il assure n’avoir « rien fait pour influencer le score » et avoir seulement « suivi son intuition ».

« J’ignorais que cela constituait un délit »

Lorsqu’Eren Elmalı a été suspendu, l’influent président de Galatasaray, Dursun Özbek, avait plaidé « une erreur de jeunesse », et de nombreux clubs concernés avaient adopté la même position pour défendre leurs joueurs. Si la direction est restée silencieuse concernant Metehan Baltacı, le joueur s’est rangé sur cette ligne lors de son audition. « Après avoir signé un contrat professionnel avec Galatasaray à l’âge de 17 ans, alors que je jouais encore pour le centre de formation en tant que joueur amateur, j’ai parié sur quelques matchs de l’équipe première. À l’époque, j’ignorais que cela constituait un délit du fait de mon statut de footballeur, étant donné que je n’avais que 17 ou 18 ans. » Le membre d’un centre de formation turc pointe l’absence de sensibilisation sur le sujet et ses risques pour les apprentis footballeurs. L’addiction aux paris est d’ailleurs reconnue comme une maladie par l’OMS (Organisation mondiale de la santé).

Certains y voient aussi de la bêtise et un manque criant de maturité chez Metehan Baltacı, décrit comme très énergique, voire un peu enfantin, par des connaisseurs du club. Pour lui, la suite s’annonce compliquée. Il risque un à trois ans de prison s’il est reconnu coupable de trucage de matchs. Le procès n’a pas encore eu lieu, mais le prolongement de sa détention n’augure rien de bon pour lui. Son contrat avait été prolongé cet été, jusqu’à 2028, mais Galatasaray devrait le rompre en cas de culpabilité avérée, d’après le journal Sabah. « En Turquie, les paris font presque partie intégrante de la vie sociale. La grande majorité des hommes parient », souligne Melda Merve Tekcan. Baltacı, avec son salaire de joueur de Galatasaray, ne fait pas exception, quand des clubs de championnats inférieurs ont été littéralement décimés, avec par exemple 17 suspensions à Edirnespor, en quatrième division.

Dans la même prison que le maire d’Istanbul

L’affaire en question concerne surtout les paris légaux. Les sites illégaux représentent la face cachée de l’iceberg, encore plus répandus et plus difficilement traçables. « Les plateformes de paris officielles proposent des cotes plus faibles et des options de paris plus limitées », détaille l’avocate du sport pour expliquer l’attrait pour les paris illégaux, qui promettent des gains encore plus gros en contournant les taxes.

La volonté du président Erdoğan est inébranlable dans cette affaire, dans cette opération d’assainissement. Son soutien nous est essentiel.

İbrahim Hacıosmanoğlu, président de la fédération turque.

Si le dossier était dans les mains de la justice depuis le mois d’avril, c’est d’abord la fédération turque qui l’a rendu public. Hacıosmanoğlu, son patron, a souligné l’implication du président Erdoğan, le 9 décembre : « Sa volonté est inébranlable dans cette affaire, dans cette opération d’assainissement. Son soutien nous est essentiel. » Des dirigeants et anciens dirigeants d’Eyüpspor et Kasımpaşa ont notamment été arrêtés. Ironie du sort, ces équipes évoluent dans le stade Recep Tayyip Erdoğan, à Istanbul. Dans un article, Eren Tutel, spécialiste du sujet des paris pour le média BirGün, décrit Murat Özkaya, président d’Eyüpspor, comme un « figurant instrumentalisé par l’AKP (le parti d’Erdoğan) », car jadis proche de figures du pouvoir et désormais arrêté pour « donner une impression de nettoyage du football turc ». Le coup de balai a envoyé Metehan Baltacı à Silivri, prison où est aussi enfermé depuis mars le maire d’Istanbul, Ekrem Imamoğlu, sous la menace de 2 340 ans de prison pour corruption. Comme lui, l’ex-international U21 attend maintenant d’être fixé sur son sort.

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Par Victor Fièvre, en Turquie

Propos de Melda Merve Tekcan et de Caner İşbeğendiren recueillis par VF.

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