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Les femmes et le foot : pourquoi Guy Roux a tout faux
« Une femme est faite pour mettre des enfants au monde, avec un bassin plus large. Et le foot n’est pas fait pour les bassins larges », a affirmé Guy Roux lors d’un entretien accordé à L’Est éclair la semaine dernière. Si la remarque choque ou provoque, elle est scientifiquement fausse, en plus d’être le reflet d’une rhétorique sexiste de longue date : tenir les femmes à l’écart des terrains de football.

On croirait la phrase tout droit sortie du siècle dernier, tant elle semble datée, désuète, anachronique. Dans un entretien pour L’Est éclair, pourtant donné à l’aube de 2026, Guy Roux, ancien entraîneur emblématique de l’AJ Auxerre, s’est laissé aller à une théorie déroutante : les femmes ne seraient morphologiquement « pas faites » pour le football.
Pas vraiment à son coup d’essai, l’homme au bonnet de 87 ans s’était déjà illustré dans le domaine en mai dernier, au jubilé de Djibril Cissé qui regroupait d’anciens joueurs : « Vous voulez que je vous fasse une comparaison audacieuse ? On dirait un match de football féminin », commentait-il en faisant référence à une rencontre disputée sur un rythme assez lent. Cette fois, l’affirmation est d’une autre teneur, puisqu’elle se gorge d’une analyse pseudoscientifique : « Une femme est faite pour mettre des enfants au monde, avec un bassin plus large. Et le foot n’est pas fait pour les bassins larges », lâche-t-il avant de remettre une pièce dans la machine : « Si vous me demandez si les rencontres féminines sont spectaculaires, je vous renvoie aux matchs de D1 qui se disputent devant 800 spectateurs. »
On préférait encore quand il faisait son "Quoicoubeh"...https://t.co/bKjsOfclqE
— SO FOOT (@sofoot) February 2, 2026
Grosse fumisterie
Face à ces élucubrations, un petit détour scientifique s’impose. Pour Guillaume Millet, professeur en physiologie du sport à l’université de Saint-Étienne, il y a bien une différence biologique entre homme et femme au niveau du bassin : « L’angle entre l’extérieur du bassin et le genou est plus fermé chez les femmes, parce qu’elles ont un bassin plus large. » Pour autant, cette donnée n’a aucune incidence recensée dans les performances footballistiques. « Aucune étude ne peut le démontrer, affirme-t-il. Et même si ça jouait, ce serait vraiment à la marge. » Comble de l’ironie, pour Vincent Detaille, médecin de l’équipe de France féminine de 2017 à 2025, cette spécificité physiologique serait même un atout : « Cette plus grande taille de bassin rend les femmes plus laxes, elles ont plus de mobilité que les hommes. »
Cette plus grande taille de bassin rend les femmes plus laxes, elles ont plus de mobilité que les hommes.
Aujourd’hui, la seule différenciation existante – et pertinente au regard de la performance sportive – concerne des études sur la composition musculaire. « Les femmes ont en moyenne moins de force et courent moins vite que les hommes, car elles ont moins de fibres musculaires rapides pour fournir un effort explosif », explique Guillaume Millet. Mais ces écarts biologiques sont à faire valoir dans les deux sens : les femmes peuvent quant à elles se targuer de qualités physiques que les hommes n’ont pas : « Elles sont meilleures en endurance avec une meilleure capacité à maintenir une performance plus élevée dans la régularité. » Pour Vincent Detaille, certaines bénéficient même d’un « boost de performance durant la période des règles », grâce aux fluctuations hormonales.
Petit goût de XIXe siècle
Ce que révèle surtout la sortie de Guy Roux, ce n’est pas une méconnaissance scientifique, mais une logique sociale : dire que les femmes ne sont « pas faites » pour le football, c’est déplacer la question sur le terrain biologique, là où les vérités semblent plus immuables et les contestations moins discutables. « Ce discours, c’est ramener l’impossibilité de faire du sport pour une femme à des considérations biologiques et physiologiques. C’est une dynamique essentialisante : on considère que la femme ne peut pas faire de football en raison de facteurs naturels, qu’elle ne peut rien y faire », développe Béatrice Barbusse, sociologue du sport.
Le foot est un sport par essence à dominance masculine. Dans ceux qui le dirigent, dans ceux qui l’entraînent, dans ceux qui l’arbitrent, ceux qui le commentent, ceux qui l’écrivent…
Loin d’être un cas isolé, ce discours bien rodé prend racine dans une histoire sexiste de longue date. « Ce type d’argument là, c’est récurrent, c’est classique, ça fait plus d’un siècle que ça existe, on peut trouver quasiment les mêmes idées dans des discours de médecins de la fin du XIXe et du début du XXe siècle », poursuit la sociologue. Avec en toile de fond, une idée toute nette : « Maintenir les femmes dans l’espace privé, en particulier à l’intérieur du domicile, si possible dans la cuisine. »
Forte comme un homme
Quand Guy Roux affirme dans ce même entretien que « les meilleures joueuses sont taillées comme des garçons », il ne fait que prolonger cette logique. « C’est une vision en plein dans les stéréotypes de genre. Corporellement, pour lui, la femme qui joue au foot n’est pas une femme. Les attributs qu’il assigne à la personne qui fait du football ne peuvent être que des attributs qu’il considère comme masculins », indique Béatrice Barbusse. Autrement dit, être une femme et forte au foot, c’est forcément devoir se calquer dans le moule de la norme masculine, ou se soustraire à sa féminité.

Ce dérapage s’ajoute à une série d’épisodes survenus en cascade : la suspension de Daniel Bravo après une sortie sexiste visant Gaëtane Thiney, le retrait de la journaliste Vanessa Le Moigne, contrainte de s’éloigner des terrains après un déferlement de cyberharcèlement. « On avance parce qu’il y a des choses qui progressent, mais le chemin est encore très long parce qu’on part d’extrêmement loin. Le champ sportif est un des champs sociaux – avec la politique et l’entreprise – avec les fondements les plus profondément virilistes et sexistes », note Béatrice Barbusse.
Et le football, malheureusement, s’en fait le triste étendard : « Il fait partie des sports les plus sexistes parce qu’il est fortement genré, comme les sports automobiles, la moto, le rugby, le cyclisme. C’est un sport par essence à dominance masculine. Dans ceux qui le dirigent, dans ceux qui l’entraînent, dans ceux qui l’arbitrent, ceux qui le commentent, ceux qui l’écrivent… » Et ceux qui en parlent des lustres après l’avoir côtoyé.
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Tous propos recueillis par CM
























































