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Giorgio Chiellini : « Un défenseur doit être pessimiste »

Propos recueillis Andrea Chazy et Lucas Duvernet-Coppola

Ce mardi, c'est l’un des derniers grands défenseurs produits par le foot italien qui a tiré à 39 ans un trait sur sa carrière. En bon représentant de cette espèce en voie d’extinction, Giorgio Chiellini militait en 2021 dans les colonnes du magazine So Foot pour le retour d’un marquage dur sur l’homme, mais aussi pour la création d’une Superligue européenne. Parole à la défense.

Giorgio avec son dernier club de Los Angeles FC.
Giorgio avec son dernier club de Los Angeles FC.

Tu es né à Pise, mais tu as grandi à Livourne, qui, pour les Français, n’est pas vraiment la Toscane de carte postale. Comment décrirais-tu ta ville d’enfance ?

Livourne est une ville maritime connue pour son port. Une ville où il y a des gens vrais, directs. L’été, tu peux profiter du coin allègrement, en faisant un tour en mer ou en te baignant. La vie est comme cela, là-bas. J’y retourne de moins en moins, mais j’y ai beaucoup de souvenirs liés à mon enfance. J’ai eu la chance de vivre chez moi, dans la maison familiale, jusqu’à mes 20 ans. J’ai eu une adolescence normale, j’allais dans une école publique. Rien ne me distinguait de mes camarades de classe, si ce n’est que je m’entraînais avec une équipe qui évoluait en Serie C, puis en Serie B, tandis qu’eux jouaient dans des clubs de quartiers. À l’époque, j’allais à l’école en scooter, et l’après-midi, je me rendais dans le centre-ville jusqu’à 19 heures. À 20 heures, je devais être rentré à la maison pour dîner. Si mon frère ou moi n’étions pas là, alors que le plat était sur la table… C’était soupe à la grimace pour tout le monde. (Rires.)

Quels sont tes points d’attache lorsque tu y retournes ?

Il y a la Baracchina Rossa (la cabane rouge, NDLR), un bar de bord de mer iconique qui se trouve près de là où vit mon père. J’aime y aller le matin et y prendre mon petit-déjeuner, avant d’aller faire un tour par une belle journée ensoleillée. Mais ce que j’aime par-dessus tout, lorsque je suis à Livourne, c’est regarder la mer. Je ne m’en lasse pas, ça me détend énormément.

Lorsque tu avais 16 ans, tu as refusé une offre d’Arsenal. Tout le monde ne fait pas ce choix-là, surtout aujourd’hui…

Avec du recul, je me dis que j’ai été fou de ne pas avoir accepté cette proposition. (Rires.) À l’époque, je n’étais qu’un adolescent qui jouait en Serie C à Livourne. Et me parvient donc cette offre, avec un salaire d’un peu moins de 200 millions de lires par an (environ 100 000 euros), ce qui était énorme… Mais je ne me sentais pas prêt. Et puis, je ne trouvais pas ça bien de quitter mon club formateur, celui où j’ai grandi, pour un montant proche de zéro, car Livourne n’aurait pas touché grand-chose dans l’affaire. En acceptant, j’aurais eu l’impression de les trahir. Après cette offre d’Arsenal, j’en ai reçu un paquet d’autres dans le même genre, mais aucune ne m’a vraiment convaincu. Chaque fois que je recevais ces propositions, je me sentais prisonnier d’une situation commerciale, donc je disais non. Une fois, on m’a même appelé un 31 janvier à 18 heures pour me dire : « Tu dois signer pour l’Inter ! » J’ai refusé. J’étais dans ma quatrième année de lycée (il y en a cinq en Italie), je ne voulais aller nulle part. Aujourd’hui, je m’estime chanceux d’avoir vécu une adolescence normale. Ça m’a permis de cultiver des valeurs et de rester ancré dans la réalité. Il y a tellement de jeunes gamins qui, à l’âge d’être au collège, partent jouer pour de grandes équipes et qui ont cette difficulté à garder les pieds sur terre…

Je n’aimais pas mon exubérance physique, ni le gaspillage d’énergie qui découlait de mes disputes ou de mes différentes protestations. Petit à petit, j’ai donc fait un travail sur moi pour me débarrasser de tout ce superflu.

Giorgio Chiellini

À Livourne, il y a une sorte d’irrévérence naturelle qu’il n’y a pas à Turin. Est-ce que c’est quelque chose qui a influencé ton jeu d’une manière ou d’une autre ?

(Il réfléchit.) Cette irrévérence m’a sûrement permis d’être une personne qui dit ce qu’elle pense. Sur le terrain, en revanche, je ne sais pas. J’ai toujours cherché à gommer mes défauts, mais j’ai toujours eu en moi cette irrévérence, cette volonté de toujours aller plus loin, de dépasser mes limites, de surmonter les difficultés que je pouvais rencontrer.

Comment essayais-tu de t’améliorer, justement ?

D’un point de vue technique, j’analysais comment s’était déroulée la saison, comment je progressais. Mais je travaillais aussi sur mon comportement envers mes coéquipiers, mes adversaires, l’arbitre, le public… Parfois, les situations auxquelles j’étais confronté sur le terrain faisaient rejaillir quelque chose de différent de ma volonté. Quand je me repassais les images, je n’aimais pas ce que je voyais. Je n’aimais pas mon exubérance physique, ni le gaspillage d’énergie qui découlait de mes disputes ou de mes différentes protestations. Petit à petit, j’ai donc fait un travail sur moi pour me débarrasser de tout ce superflu, et j’ai très vite constaté que j’en tirais un bénéfice au niveau footballistique. Techniquement, j’étais mieux, car j’éparpillais moins cette énergie mentale. Au fil des années, je suis devenu plus lucide, plus calme. En harmonie avec moi-même.

Il est de notoriété publique que tu as besoin de te trouver un « ennemi » sur le terrain. C’était déjà le cas pendant ton enfance ?

Je n’étais pas quelqu’un qui cherchait la bagarre. J’ai toujours été très calme, mais il est vrai que depuis l’enfance, je suis sujet à une sorte de dédoublement de la personnalité : hors du terrain, je suis plutôt timide et réservé, mais dès que l’arbitre siffle le coup d’envoi, je suis capable de tout pour gagner. Quand je suis aspiré par la compétition, je n’ai pas d’adversaires, mais des ennemis. Enfant, même mon frère jumeau, Claudio, en était un. (Rires.) Lui et moi nous sommes toujours affrontés, en tous points.

Comment les choisissais-tu, tes ennemis ?

Si tu t’en cherches un, tu te le trouves. Surtout quand tu es défenseur. Aujourd’hui, ce n’est plus comme dans les années 1980, où tu suivais ton attaquant partout sur le terrain, mais j’ai toujours le même principe : remporter tous mes duels contre mes vis-à-vis. J’ai toujours beaucoup étudié mes adversaires pour chercher comment les contrer au mieux, surtout au début de ma carrière. Pour gagner en confiance sur le terrain, un joueur a besoin de se rassurer en se forgeant ses propres certitudes. Gagner des duels m’a beaucoup aidé.

Pour comprendre un peu mieux ta façon de penser, qu’est-ce que remporter un duel t’apportait ?

Je suis une personne émotive, qui vit les rencontres à fond. Lorsque j’ai eu 16 ans, je suis passé en moins d’un an de jeune footballeur en apprentissage à membre de l’équipe première de Livourne. Au début, je sortais autour de l’heure de jeu, car j’avais des crampes, même en amical ! J’avais 16 ans et je voulais tellement bien faire que je finissais par me crisper tout seul. Je n’étais pas habitué à enchaîner deux, trois matchs de suite à haute intensité physique, face à des adultes qui avaient l’âge d’être mon père. Contrairement à eux, je n’avais pas encore intégré la manière d’absorber la pression d’un match. Rechercher et vivre intensément le duel m’a permis de me canaliser et de me concentrer uniquement sur mon match. Du coup, je pensais moins à tout le reste, par exemple au fait de jouer dans l’équipe première de ma ville, alors que deux ans auparavant, je n’étais encore qu’un simple tifoso.

À l’égard de ces ennemis, tu éprouvais une sorte de « haine sportive » qui te stimulait ?

J’ai toujours eu du respect pour mes adversaires, mais sur un terrain, je suis un compétiteur : j’ai besoin de trouver quelqu’un avec qui rivaliser pour donner le meilleur de moi-même. Les mots « ennemi » et « haine » sont mal connotés, car ils s’appliquent à des sentiments beaucoup trop forts, qui n’appartiennent ni à mes valeurs ni à celles du sport. Mais sur un terrain, si on les entend comme moi je les entends, ce n’est pas antagonique avec la notion de respect, cela t’aide, et c’est tout. Selon moi, la rivalité sportive est une chose qui te rend meilleur, qui t’aide à dépasser tes limites, qui remue en toi quelque chose de profond. Quiconque fait du sport à un certain niveau comprend ce que je dis par là.

Si je dois mettre un nom sur le meilleur ennemi de ma carrière, c’est celui de Zlatan, sans hésiter.

Giorgio Chiellini

Qui a été ton meilleur « ennemi » ?

Zlatan Ibrahimovic. Je l’estime beaucoup, il y a toujours eu du respect entre nous. Je l’ai d’abord « pratiqué » comme coéquipier, lors de ma première année à la Juve, à l’entraînement, et dans un moment où je devais gagner le respect des autres. Je n’ai jamais eu peur de l’affronter, je n’ai jamais fait un pas en arrière face à lui. Pourtant, il avait déjà une force physique hors du commun. On le voyait encore à 40 ans passés, alors imaginez à 24 ce que cela pouvait donner ! Je crois que le fait d’avoir montré que je n’étais pas timoré à l’idée d’aller au duel avec lui a aidé le jeune garçon de 20 ans que j’étais à se faire une place dans un groupe de champions, où il y avait Thuram, Cannavaro, Vieira, Del Piero, Trezeguet, Nedvěd, Buffon… J’en étais pourtant effrayé, au début. Après l’avoir eu comme coéquipier, Ibra est devenu « l’ennemi absolu » lorsqu’il est passé à l’Inter, notre rival, puis simplement « adversaire » au Milan ou en sélection. Avec Zlatan, les face-à-face sont toujours très physiques, car c’est un joueur qui n’a pas peur du duel, au contraire, il aime avoir le défenseur près de lui. Si je dois mettre un nom sur le meilleur ennemi de ma carrière, c’est le sien, sans hésiter.

À la Juve, c’est Deschamps qui t’a replacé dans l’axe. Un repositionnement que tu as d’ailleurs qualifié de « révolution » lors de la saison 2006-2007.

À Livourne, j’avais déjà évolué dans une défense à trois, mais à l’époque, il était rare de voir jouer des équipes dans cette configuration-là. Généralement, je jouais au poste de terzino, arrière latéral. Dans le football d’il y a 15, 20 ans, ce rôle demandait des joueurs très physiques, avec un bagage technique moindre. J’ai rapidement compris qu’il y avait un gap technique important entre ce que je pouvais faire et le très, très haut niveau des spécialistes du poste comme Gianluca Zambrotta ou Dani Alves. L’année de mes 22 ans, j’étais toujours latéral, mais il y a eu des blessés en défense centrale et j’ai donc commencé à évoluer aux côtés de Nicola Legrottaglie, un joueur d’expérience qui m’a énormément appris. Avec lui, je me suis senti à l’aise très vite, et j’ai appris à rationaliser mes efforts : je ne courais plus autant, mais j’étais beaucoup plus efficace dans ce que je faisais.

Pour être défenseur, tu dis qu’il faut être un peu « pessimiste ». Qu’est-ce que ça veut dire ?

Sur le terrain, un défenseur doit être pessimiste, car ton coéquipier peut se louper, ton adversaire peut réussir un coup fantastique, voire impossible à anticiper. Il faut toujours être vigilant, prévoir le pire, c’est le tarif réservé aux joueurs « normaux » comme moi ou Andrea Barzagli. Attention, Andrea a été un immense défenseur, mais nous n’avons pas les qualités de fuoriclasse de Sergio Ramos ou Virgil van Dijk. Eux, ils ont un physique exceptionnel, ils courent deux fois plus vite qu’un attaquant et réussissent à rattraper beaucoup de situations grâce à leurs qualités hors du commun. Nous, nous sommes forts, mais nous n’avons pas la même marge d’erreur qu’eux : nous devons travailler encore plus pour prévenir ce genre de situations. Sinon, on ne peut pas en annihiler certaines.

Quand on te voit jouer, tu as souvent le visage fermé… À quel moment tu prends du plaisir sur le terrain ?

(Il coupe.) Je prends énormément de plaisir à gagner un duel. Quand je parviens à contrer un tir dangereux ou que je sauve un but, j’ai une poussée d’adrénaline. C’est une joie différente de celle de marquer, ce n’est pas comparable, mais les beaux sauvetages dans les matchs importants, je les ai encore en moi. Par exemple, mon but inscrit contre Barcelone en quarts de finale de Ligue des champions m’a procuré beaucoup moins de satisfaction que d’avoir empêché Harry Kane de marquer à la 89e minute. Ce match contre Tottenham (en 2018) avait été très serré. Derrière, il y a d’ailleurs eu cette embrassade avec Gigi Buffon et Barzagli. Un moment fort.

Tu dirais qu’il y a ce besoin d’accepter de souffrir lorsqu’on est sur le terrain ?

Oui. Cela fait partie du rôle. Peut-être que le mot « souffrance » est trop fort, mais tu dois toujours être attentif, sur le qui-vive. L’attention est fondamentale lorsque tu es défenseur, c’est pour ça que je communique beaucoup avec mes coéquipiers, j’essaie de leur transmettre mon énergie. Le football est un jeu d’équipe, ce n’est pas seulement moi contre toi dans un duel. Dans une équipe, chacun doit essayer de rendre son coéquipier plus fort. S’unir les uns les autres, c’est fondamental pour atteindre un objectif commun, qui est celui de gagner.

Quand j’ai commencé à jouer, le défenseur devait seulement passer le ballon deux mètres devant lui et s’occuper de son vis-à-vis, il n’avait pas grand-chose de plus à faire. Aujourd’hui, il joue au football.

Giorgio Chiellini

Tu as fait des études et tu te définis toi-même comme un scientifique. Tu dis aimer en particulier l’arithmétique, car elle « met de l’ordre dans le chaos ». Est-ce que la science peut t’aider sur un terrain, pour prévoir les mouvements des adversaires, essayer d’anticiper la trajectoire du ballon ?

Je ne dirais pas ça de cette manière, même si l’étude et la connaissance de l’adversaire sont primordiales. Et cela se vérifie ces dernières années à peu près partout : désormais, les joueurs disposent d’énormément de vidéos et d’informations sur l’adversaire. Toutes ces datas nous permettent de mieux nous préparer, d’anticiper certaines situations. Mais la beauté du football, c’est sa part d’imprévisibilité : tu ne peux pas tout maîtriser, c’est impossible. Il y aura toujours cette part de situations incalculables où tu dois prendre une décision en un quart de seconde : avancer, reculer, aller sur le ballon, le laisser passer… J’ai eu beaucoup d’entraîneurs, que ce soit à la Juve ou en Nazionale, et c’est toujours pareil : tu te prépares beaucoup, on te dit que lui va faire ça, que toi, tu dois faire ci… Mais une fois sur le terrain, tout est très différent. C’est très rare que tout se déroule comme prévu. Souvent, tu réalises que l’adversaire joue différemment, il peut aussi y avoir un événement imprévu sur un quart de seconde qui change tout. C’est un peu le problème de l’entraîneur, si on peut dire : il prépare tellement la rencontre qu’il en oublie que ce sont les joueurs qui vont sur le terrain. S’ils ne sont pas en mesure de négocier tous ces petits changements, de réagir aux moindres aléas, tout ce que tu as préparé pendant la semaine peut voler en éclats immédiatement. Pour moi, c’est ce qui fait la beauté de ce sport, de comment il évolue : j’ai connu, disons, trois façons différentes de jouer au football dans ma carrière, et je trouve cela beau de devoir s’adapter aux changements que ce sport t’impose. De savoir se renouveler, changer son jeu, découvrir de nouvelles choses. Quand j’ai commencé à jouer, le défenseur devait seulement passer le ballon deux mètres devant lui et s’occuper de son vis-à-vis, il n’avait pas grand-chose de plus à faire. Aujourd’hui, il joue au football. Il participe en rentrant à l’intérieur, il doit renverser le jeu. Certaines personnes ont fait évoluer le football tel que je le pratiquais à mes débuts, et je trouve cela intéressant de devoir s’adapter à ces changements, même à 34, 35 ou 36 ans.

À la Juventus, les choses ont changé, par exemple, avec l’arrivée de Conte. Comment fait-on pour se mettre à la page ?

Le seul secret, c’est de bosser. L’entraînement est l’unique chose qui te permette de t’améliorer, d’être en phase avec ton époque. Il faut écouter, rester en alerte sur de potentielles nouvelles idées, bosser jour après jour, semaine après semaine, car je pense que c’est à force de faire les choses que tu deviens meilleur. Je n’aurai jamais le pied gauche de Messi, ça, j’en suis sûr, mais je suis désormais capable de faire des conduites de balle que je n’aurais jamais imaginé pouvoir réussir à mes débuts.

L’idée d’influer davantage sur le jeu te plaît ?

J’aime l’idée de progresser. J’ai toujours été à la disposition de l’équipe, de ses besoins, y compris de ceux des coéquipiers. S’il faut que je joue plus, je le fais. Mais si l’équipe a besoin que je joue moins, je m’y plie. Leonardo Bonucci, par exemple, est très bon pour faire le jeu, moi pour être au marquage, donc quand il faut faire l’effort sur un adversaire, y compris loin de nous, j’y suis toujours allé. À l’inverse, quand l’adversaire nous offre de la liberté et que je le vois démarqué, je lui donne la balle. Il est arrivé parfois que l’équipe adverse comprenne cela, et que ses joueurs bloquent Leo pour l’empêcher de relancer, tout en me laissant libre. Je devais donc prendre davantage de responsabilités. Quand il est parti au Milan (en 2017-2018), son départ m’a obligé à assumer des initiatives dans les sorties de balle, un rôle que je n’assumais pas auparavant, car c’était lui qui s’en chargeait. Cette année-là, j’évoluais avec Mehdi Benatia, quelqu’un qui était bon au marquage, fort physiquement. Il a fallu que l’on trouve un point d’équilibre, mais au bout du compte, nous étions très complémentaires. Parce qu’on avait envie d’être ensemble, de progresser, de se mettre à la page. C’est la base de tout.

Comment expliquer qu’en Italie, il y ait toujours eu cet art de savoir bien défendre ?

C’est une question difficile, à laquelle je ne crois pas détenir de réponse. Pourquoi les Espagnols ou les Portugais ont-ils toujours été des joueurs techniques ? Pourquoi les Brésiliens produisent des fuoriclasse qui s’exportent partout dans le monde ? Les Argentins produisent des grands défenseurs, mais comment expliquer Messi et Maradona ? Et les Allemands ? Pourquoi sont-ils toujours rigides, compacts, avec une éducation bien à eux ? C’est sûrement dû à la culture du pays, qui évolue bien sûr selon les années, mais qui conserve quand même toujours certaines caractéristiques.

Justement, depuis l’arrivée du guardiolisme, on a l’impression que l’Italie ne produit plus vraiment de défenseurs. C’est un art qui pourrait presque disparaître avec toi.

Ces trois-quatre années de Guardiola au Barça ont marqué un point de bascule pour le football. À partir de là, beaucoup d’équipes ont voulu imiter ce style de jeu, à juste titre, car il faut s’adapter aux évolutions. Mais je pense également que chaque équipe ou chaque nation doit conserver sa propre identité de jeu. Cela ne veut pas dire refuser de se mettre à jour ou de progresser. Aujourd’hui, l’Italie propose un football très spectaculaire et possède des joueurs très techniques, mais je pense qu’elle ne pourra jamais être comme l’Espagne. Parce que les Espagnols ont un certain type de joueurs qu’ils produisent continuellement, avec des aptitudes différentes des nôtres. Nous ne serons jamais comme la France, l’Angleterre, l’Allemagne. Nous devons avoir nos propres caractéristiques et les conserver tout en nous adaptant à la modernité du jeu. En sélection, avec Roberto Mancini, c’est ce qu’on est en train de faire. On a une belle équipe, avec des jeunes qui sont en train d’éclore au plus haut niveau. En ce qui concerne la formation des défenseurs, il faut essayer de leur apprendre à jouer au foot comme on le fait actuellement, sans pour autant mettre de côté ce qui nous a caractérisés pendant longtemps : le duel. Selon moi, on fait trop de tactique et pas assez de duels. On devrait être plus heureux de remporter un duel, qu’il soit défensif ou offensif. D’autres nations ont des joueurs habitués au un contre un, et nous, moins. Je ne dis pas que je détiens la solution miracle, mais je constate et regarde les résultats des dernières années… Et je me dis qu’il nous manque quelque chose à ce niveau-là.

Depuis cette interview, l’Italie a comblé ce petit manque-là.
Depuis cette interview, l’Italie a comblé ce petit manque-là.

En parlant de duels, d’où te vient cette fourberie qui fait partie intégrante de ton jeu ?

C’est certainement dû au fait d’avoir débuté en Lega Pro. Avec des joueurs que vous ne connaissez certainement pas, mais qui ont mené une carrière honnête. Ils connaissaient toutes les astuces pour perturber les mouvements des attaquants. Cela leur permettait, malgré le peu de qualités physiques et techniques qu’ils avaient parfois, de réussir à jouer au football et de réussir à bien faire leur travail. Alors, si tu transposes cela au plus haut niveau… Cette malice, tu arrives à la contrôler de mieux en mieux au fil des années, à en faire une valeur ajoutée. Toucher souvent l’adversaire par exemple, c’est lui faire comprendre que tu es là. Tu l’empêches de faire certains mouvements, tu l’embêtes. J’ai un exemple en tête avec Giampaolo Pazzini. C’est l’un de mes plus grands amis dans le foot. Il est toscan comme moi, nos familles se connaissent. Mais quand je l’affrontais, tout disparaissait. Un jour, il jouait avec un masque sur le visage. J’en ai déjà porté un aussi, je sais donc à quel point cela peut être contraignant. Alors j’ai passé la rencontre à le lui toucher, à le faire bouger. Ça n’a l’air de rien, mais ça l’a empêché de se concentrer sur sa mission première : marquer des buts. Parfois, ce genre de choses, ça n’a pas d’effet sur ton adversaire car il est simplement trop fort, mais cet aspect psychologique a totalement sa place dans chaque duel entre un défenseur et un attaquant. D’ailleurs, ce n’est pas seulement propre aux défenseurs. Quand un attaquant te voit en difficulté, il est prêt à te mordre, à te manger. Demandez à Cristiano Ronaldo, il vous dira la même chose. Certains attaquants regardent quel est le défenseur le plus fatigué ou le plus en difficulté. Derrière, vous pouvez être sûrs qu’ils essaieront de passer par lui jusqu’à parvenir à marquer.

Quand un attaquant te voit en difficulté, il est prêt à te mordre, à te manger. Demandez à Cristiano Ronaldo, il vous dira la même chose.

Giorgio Chellini

Avoir du vice, ce sera possible dans le foot de demain ?

Bien sûr. La malice ne se résume pas à des coups de coude ou des trucs dans le genre. Ça peut être des petites choses plus subtiles, des choses qu’on ne distingue pas forcément si l’on n’est pas sur le terrain… Ceux qui n’ont jamais joué au foot peuvent avoir du mal à le comprendre, mais les autres connaissent les désagréments que cela procure et l’importance que cela peut avoir. Mes premiers coéquipiers à Livourne me racontaient qu’à leur époque – il y a 30 ans –, à chaque corner, ça s’écrasait les pieds, les gars se mettaient de l’huile ou du baume sur les mains pour ensuite toucher les visages adverses… Ce sont des choses qui n’existent plus ! Tout change, le football également, mais la malice existera toujours.

Tu envisages de devenir dirigeant après ta carrière ? On a l’impression que tu fourmilles d’idées à propos de l’évolution du football. Récemment, tu as évoqué le sujet des caméras dans les vestiaires, une nouveauté qui, pour le coup, n’a pas l’air de t’enchanter…

Il faut s’adapter au football moderne et aux nouveaux business qui en découlent. Ce que gagnent les joueurs ne peut être soutenu que si le football enrichit constamment son offre. L’une des dernières innovations en date a été l’introduction des caméras dans les vestiaires. Je les ai presque vécues comme une violation de mon intimité. Je n’ai pas envie d’être en slip devant elles, mais je comprends pourquoi je dois m’y plier. Plus largement, le Covid a été une importante source de stress pour les clubs. J’étais déjà convaincu que nous faisions partie d’une bulle avant cette crise, j’avais déjà dit qu’il faudrait redimensionner le football tôt ou tard, car il y avait un déséquilibre trop important. Une situation comme celle-ci a montré que c’est une évidence. Dans le futur, cette bulle se dégonflera un peu, après avoir gonflé ces deux, trois, quatre dernières années. Ce que j’espère, c’est que ce mouvement s’accompagnera de changements importants. Avec, peut-être, un nouveau format de la Ligue des champions qui pourra privilégier les rendez-vous en Europe. Parce que le grand football, celui qui vend, c’est celui-là. Il y a cinq, six ans, j’avais discuté avec notre président, Andrea Agnelli, et je lui avais dit que j’espérais vraiment pouvoir jouer chaque semaine contre le Barça, le Real Madrid, le PSG, le Bayern… Pour un footballeur de haut niveau, c’est le maximum. Bien sûr, cela peut être perçu comme un abandon des championnats nationaux. Mais petit à petit, on peut aussi penser que les choses changent. On ne peut pas considérer que tout durera toujours en l’état. Les coupes d’Europe et les championnats n’ont pas toujours été organisés de la même façon, ce sont des compétitions qui ont connu de profonds changements ces 20, 30 ou 40 dernières années. Je considère qu’il faut aller de l’avant. Si l’on veut maintenir un standard de football élevé, la seule façon de faire est d’offrir un service toujours plus important. Donc de regarder autour de nous et de voir ce que font les autres sports. Trouver le bon compromis, mettre tout le monde d’accord n’est pas facile, mais je pense que l’objectif de tout le monde – les joueurs, les clubs, les institutions comme la FIFA ou l’UEFA – est de faire grandir toujours plus le mouvement autour de ce sport, de le rendre toujours plus important, mais aussi plus rentable. Parce que c’est aussi ce qui intéresse les nombreuses personnes qui investissent dans le football. Quelque chose changera ces prochaines années.

Tu évoquais l’idée d’une Serie A à seize équipes, par exemple. Pourquoi ?

Pour moi, vingt clubs, c’est clairement trop. Il faudra, dans le futur, davantage jouer en Europe et moins en Italie. Il faudra aussi trouver un accord avec le calendrier des sélections nationales, parce qu’il est juste de leur donner de l’espace. La Ligue des nations existe depuis deux ans, mais pour nous, footballeurs, voyager autant nous conduit à la limite de ce que nous pouvons offrir, et cela se traduit par une augmentation des blessures. Il faudra peut-être revoir le calendrier, mais ça reste une compétition intéressante, bien plus, en tout cas, que de disputer des matchs amicaux. Il faut du changement, trouver un compromis pour améliorer le produit, le faire grandir, parce que maintenant, avec le Covid, nous sommes dans une impasse dangereuse : la perpétuelle croissance a laissé place à l’incertitude. Mais là, beaucoup de clubs ont des problèmes, et on parle ici de clubs de tout premier plan. Imaginons alors pour les autres… Cela devrait tous nous faire réfléchir.

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Propos recueillis Andrea Chazy et Lucas Duvernet-Coppola

Entretien paru initialement en février 2021 dans le numéro 183 de So Foot.

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