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Marcelo Bielsa, l’homme qui en savait trop

Par Léo Ruiz
5' 5 minutes
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Marcelo Bielsa, l’homme qui en savait trop

À bientôt 71 ans, Marcelo Bielsa commencera ce lundi soir à Miami avec l’Uruguay sa troisième Coupe du monde. Si vous l’aviez perdu de vue, rassurez-vous : le Loco n’a pas changé.

Mercredi 10 juin, la délégation uruguayenne a atterri à l’aéroport de Cancún. Le protocole de la FIFA obligeait son sélectionneur, Marcelo Bielsa, à répondre sur le tarmac aux questions de DSports, le média possesseur des droits de diffusion des matchs de la Celeste. Bielsa n’aime pas la FIFA. Il n’a pas donné d’interview – hors obligations contractuelles – depuis 27 ans. Il trouve que la plupart des questions qu’on lui pose sont biaisées ou inintéressantes. Il se méfie des grands médias comme de la peste. Il s’est donc pointé avec ses lunettes et son survêtement de l’Uruguay face à la journaliste Sole Sejas, a regardé par terre, et a rempli son obligation.

«  Un Mondial de plus pour vous, cette fois-ci avec l’Uruguay. Quelles sont vos attentes ?

  • Bueno, beaucoup d’espoir.
  • Comment avez-vous travaillé ces derniers jours, notamment avec tous les joueurs blessés ?
  • Sans problème.
  • Comment va Ronald (Araújo) après son voyage à Madrid (où il est allé consulter un autre médecin pour sa blessure musculaire, NDLR) ?
  • Normal.
  • Mais cet aller-retour express lui a été utile ?
  • On verra avec le temps.
  • Et comment avez-vous préparé le premier match contre l’Arabie saoudite ?
  • Bueno, on a eu le temps nécessaire pour préparer le match.
  • Vous avez déjà votre 11 en tête ou ça va se décider ces prochains jours ?
  • Ça va se décider ces prochains jours. »

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L’interview a duré 38 secondes. Comme toujours avec Marcelo Bielsa, il y a ceux qui se sont indignés – « insupportable », « mal élevé », « hautain » –, et ceux qui ont applaudi, salué l’intransigeance du personnage avec ses ennemis – les ennemis de la justice et du jeu. Les plus fidèles ont ressorti les vidéos de Bielsa hors de lui à la Copa América 2024, se plaignant des menaces d’expulsion des autorités américaines, du silence complice des dirigeants du football mondial, de l’état déplorable des terrains d’entraînement. De ce que vivent ces derniers jours les Japonais, les Iraniens, les Sénégalais, le photographe irakien, l’arbitre somalien Omar Artan.

À la recherche du bonheur

Marcelo Bielsa aura 71 ans le 21 juillet prochain, un mois tout pile après le match contre le Cap-Vert. C’est sa troisième Coupe du monde (2002, 2010) avec son troisième pays (Argentine, Chili). Peut-être sa dernière. Le football « pur » de son enfance a disparu depuis longtemps. Du football actuel, il pense ceci : il est mort. Pourri, corrompu, volé aux plus pauvres pour satisfaire les intérêts des plus riches. Il faudrait tout faire péter. Et pourtant il est là aujourd’hui, dans sa chambre luxueuse du Fairmont Mayakoba, complexe hôtelier situé à quelques kilomètres de Playa del Carmen, face à la mer des Caraïbes. Il ne mettra probablement pas un pied dans l’une des cinq piscines extérieures de l’établissement : il a trois matchs à préparer. « Pour l’amour du maillot, et pour l’amour du football », a-t-il dit en conférence de presse avant de décoller pour le Mexique, jurant qu’il donnerait toute « la fortune » qu’il a gagnée contre un titre de champion du monde.

Imaginez l’entraîneur d’une équipe qui conditionne le bonheur d’un peuple, et, comme vous savez, à l’intérieur de ce peuple ceux qui possèdent le moins sont ceux qui ont le plus besoin de ces joies pour lesquelles on n’a rien à payer. Ces gens-là disent : “Que le football me rende heureux.”

Marcelo Bielsa

Voilà pourquoi Marcelo Bielsa est encore là. Petit, avec ses potes de la rue Mitre à Rosario, il rêvait de deux choses : être champion avec Newell’s et remporter la Coupe du monde. Joueur limité, il a accompli le premier comme entraîneur dès sa première année sur les bancs. Le deuxième lui tendait les bras en 2002. Son Argentine était brillante, elle avait écrasé les éliminatoires, personne ne lui résistait. Elle s’est fait sortir au premier tour. Bielsa ne s’en est jamais remis. Pas pour lui, mais pour les millions d’Argentins ravagés par la pire crise économique de l’histoire du pays, et auxquels il espérait offrir un moment de répit, une brève joie collective – elle arrivera 20 ans plus tard. « J’entends ici et en Argentine qu’il y aurait peu d’enthousiasme pour ce Mondial, a-t-il médité, toujours avant le départ pour l’Amérique du Nord. […] Dans des pays avec une telle culture footballistique, je doute qu’il n’y ait pas d’attente, d’espoir et de plaisir. Moi je sens ces trois choses, avec en plus le poids de la pression de porter l’espoir des Uruguayens. […] Imaginez l’entraîneur d’une équipe qui conditionne le bonheur d’un peuple, et, comme vous savez, à l’intérieur de ce peuple ceux qui possèdent le moins sont ceux qui ont le plus besoin de ces joies pour lesquelles on n’a rien à payer. Ces gens-là disent : “Que le football me rende heureux.»

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Quand Marcelo Bielsa a accepté l’offre de la fédé uruguayenne il y a un peu plus de trois ans, après l’élimination de la Celeste dès le premier tour du Mondial qatari, il a fait ce qu’il fait généralement quand il arrive quelque part : se débarrasser des stars encombrantes et sur le déclin. Les derniers héros de 2010 – Edinson Cavani, Luis Suárez – ont peu à peu laissé la place aux jeunes, non sans résistance. On (Suárez) a dit que Bielsa ne disait même pas bonjour à ses joueurs. Qu’il ne respectait pas l’ADN du football uruguayen. Qu’il était trop payé. Pour la première fois de son histoire, l’Uruguay a battu à la fois le Brésil et l’Argentine dans les éliminatoires. Il a terminé troisième de la Copa América 2024. Mais, trop irrégulier, il n’a jamais tout à fait convaincu dans le jeu, et s’est fait écraser 5-1 par les États-Unis de Mauricio Pochettino au mois de novembre dernier. Il y a peu d’espoir qu’il remporte la Coupe du monde. Dans un monde du football si peu courageux, c’est peut-être ailleurs qu’on attendra (encore) le meilleur de Bielsa cet été.

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Par Léo Ruiz

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