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« La Bosnie vit une sorte de folie collective »

Propos recueillis par Julien Duez
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« La Bosnie vit une sorte de folie collective »

Avec son gimmick « I am from Bosnia, take me to America », le groupe Dubioza Kolektiv a sorti le meilleur hymne officieux de ce Mondial. Un peu malgré lui, car le morceau en question est sorti il y a 15 ans. Brano Jakubović, coauteur de cet OVNI musical, raconte les origines du phénomène et l’espoir que les Bosniens placent en leur sélection.

Peu après la qualification de la Bosnie, le pays s’est enflammé en chantant « I am from Bosnia, take me to America ». Quand ces paroles sont-elles devenues un slogan ?

Tout a commencé après un concert à Mexico. Un gars qui portait le maillot du groupe nous a invités à voir un match de l’équipe locale qui joue avec les mêmes couleurs (le Club América, NDLR). Deux ans plus tard (en mars 2026, NDLR), ce même gars nous a appelés pour nous prévenir que les BHFanaticos (le groupe de supporters des équipes nationales bosniennes, NDLR) allaient déployer un tifo spécial pour le barrage contre le Pays de Galles. C’était un message où on lisait « I am from Bosnia, take me to America ». Quand on connaît l’humour bosnien, c’était presque une blague parce que personne ne croyait qu’on irait à la Coupe du monde. On a reposté les images sur notre compte Instagram avec le morceau et après la qualification en finale contre l’Italie, tout le monde a commencé à le repartager et c’est devenu une bande-son nationale.

 

Depuis, vous avez ajouté des dates en Amérique du Nord à votre tournée d’été ?

Non, parce qu’on a un programme déjà bien chargé. Mais on a reçu pas mal d’invitations à jouer là-bas. La première est même tombée pendant la séance de tirs au but contre l’Italie. Un Canadien croyait tellement en la qualification de la Bosnie qu’il voulait déjà nous booker pour jouer dans une fan zone. Mais c’est compliqué d’avoir un visa. Il faut compter entre trois et quatre semaines et à ce moment-là, la Coupe du monde sera déjà terminée.

À l’origine, on voulait partager l’expérience qu’on avait vécue pendant la guerre. Pour nous, les Balkans doivent s’européaniser, mais on voit plutôt l’inverse, que c’est l’Europe qui se balkanise.

En fait, vous avez fait face aux mêmes galères qu’Omar Artan, l’équipe d’Iran et des centaines d’autres supporters.

On peut dire ça et c’est dommage parce que notre musique entend se placer au-dessus des frontières. Mais en réalité, les frontières sont aujourd’hui plus présentes que jamais. Ça fait plus de 20 ans qu’on existe et à l’origine, on voulait partager l’expérience qu’on avait vécue pendant la guerre. Pour nous, les Balkans doivent s’européaniser, mais on voit plutôt l’inverse, que c’est l’Europe qui se balkanise. Et avec ce qui se passe en Ukraine avec la Russie, sans oublier la bureaucratie qui freine l’intégration de notre région à l’UE, la situation est assez compliquée.

Dubioza Kolektiv est-il un groupe politique ?

C’est aux auditeurs d’en juger. On nous a déjà traités de nationalistes parce que des politiciens radicaux ont utilisé certains de nos morceaux sans notre accord parce qu’ils comprenaient les paroles dans un sens qui les arrangeaient, un peu comme Donald Trump avec Bruce Springsteen.

Vous vous êtes déjà produits en Amérique ?

Oui, en 2018, on a commencé dans un festival à Austin, au Texas, et on est remonté jusqu’à Toronto. C’est marrant parce que notre public n’était pas seulement issu de la diaspora des Balkans, il y avait aussi pas mal de gens d’Europe de l’Est, d’États-Uniens et de Latino-Américains. Une belle diversité de communautés.

 

Un peu à l’image de votre musique. Si « Take Me to America » sonne très ska, vos autres morceaux oscillent entre le reggae, le punk-rock, l’électro et même le hip-hop, toujours avec une touche de folklore balkanique.

On ne veut pas s’enfermer dans un genre spécifique. Ce qui importe en premier, ce sont les paroles, le message qu’on veut faire passer. La musique vient ensuite naturellement et sert à l’habiller. Au départ, Dubioza Kolektiv était composé de quatre MCs et d’un DJ. La formation originale du groupe vient de Sarajevo et de Zenica (la ville où la sélection bosnienne joue ses matchs à domicile depuis plusieurs années, NDLR), mais par la suite, elle s’est enrichie de musiciens qui viennent de presque tous les pays de l’ex-Yougoslavie.

 

Le morceau qui refait parler de vous aujourd’hui est sorti en 2011 dans un album intitulé Wild Wild East. Il a une place spéciale dans votre discographie ?

Absolument, parce qu’il me ramène à un souvenir d’enfance. J’ai grandi pendant le siège de Sarajevo (entre 1992 et 1996, NDLR) et à cette époque, j’étais un immense fan de Faith No More. Dans mon quartier, un groupe amateur répétait dans un garage et rejouait en boucle leur morceau « Epic ». Avec mes copains, on les regardait avec l’impression d’assister à un concert de Faith No More et en espérant qu’on serait à leur place un jour. Des années plus tard, Billy Gould, le bassiste du groupe, a visité Sarajevo parce qu’il adore les Balkans et avait trouvé notre précédent album chez un disquaire. On l’a rencontré et il nous a dit qu’il voulait sortir Wild Wild East sur son label Koolarrow Records. C’est comme ça qu’on a percé à l’Ouest.

À l’époque, le morceau s’appelait sobrement « USA » et les paroles n’étaient pas vraiment un hymne à la fête. De quoi parlaient-elles ?

En gros, c’est un morceau sur l’émigration, qui parle d’un Bosnien qui se rend aux États-Unis pour tenter d’y trouver son propre rêve américain, avant de comprendre que ce concept n’existe plus et de rentrer chez lui. Quitte à être pauvre, autant l’être chez soi plutôt que chez les autres.

 

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L’émigration fait-elle partie de l’ADN des Balkans ?

En partie et pour des raisons principalement économiques. Mais en parallèle, les Balkaniques sont des gens qui restent très attachés à leur patrie. J’ai moi-même de la famille en Suisse, en Allemagne, en Autriche et aux Pays-Bas et ils souffrent énormément parce qu’ils sont loin de chez eux. Là-bas, ils vivent une sorte de double vie, ils ne s’installent pas vraiment parce que dans leur tête, ils finiront par revenir. C’est pour ça que, par exemple, ils font construire une maison au pays et continuent de louer un appartement là où ils résident. Sauf qu’ils ne reviennent jamais et, après deux-trois générations, ils finissent par espérer que ce sont leurs enfants qui rentreront pour occuper la maison et aider la Bosnie à se développer. Le paradoxe, c’est que les parents parlent couramment la langue et leurs enfants maîtrisent souvent mieux l’anglais et n’ont que des notions de base en bosnien. On le voit avec nos supporters au Canada par exemple.

Depuis la qualification, on ne parle plus de politique et on ne fait plus attention à ce que disent les politiciens qui tirent la couverture à eux le reste du temps.

Et aussi au sein de l’effectif puisque la moitié des joueurs est née et a grandi à l’étranger avec une double culture.

Oui, mais il faut faire la distinction avec un pays influent à l’étranger comme la France. La Bosnie n’a que 3 millions d’habitants, elle a vécu pendant 700 ans sous influence ottomane, puis austro-hongroise et yougoslave. Ce n’est donc pas simple de trouver son identité et de se construire culturellement. Mais ces gamins nés à l’étranger, la plupart du temps de parents qui ont fui la guerre, ils ont la Bosnie dans le cœur. Même s’ils ne parlent pas parfaitement la langue et qu’ils auraient gagné à jouer avec l’Allemagne ou l’Autriche, ils choisissent le pays de leurs parents et de leurs racines. Miralem Pjanić est un bon exemple. Il a refusé le pont d’or que lui offrait la sélection du Luxembourg, où il a grandi, au profit de la petite Bosnie que personne n’aurait jamais vu se qualifier pour une Coupe du monde. Comme s’il y avait cette obligation morale inconsciente de revenir aux racines un jour ou l’autre.

 

La version « World Cup » de votre morceau est plus légère que tout ce dont on vient de parler. C’était voulu ?

Oui, comme le fait de réenregistrer de nouvelles paroles en bosnien pour que les gens puissent davantage s’identifier à la chanson. On y évoque par exemple le but injustement refusé à Edin Džeko contre le Nigeria au Mondial 2014 après un hors-jeu imaginaire que l’arbitre a lui-même reconnu par la suite et qui a provoqué un véritable traumatisme national puisqu’on ne s’est pas qualifiés pour la phase finale. Et puis c’était l’occasion de glisser des private jokes de chez nous, comme le fait que les ćevapis se mangent avec des oignons et les bureks sans fromage, très important !

 

Pourquoi ?

Parce que c’est en Bosnie que le burek a été inventé, même si ce sont les Turcs qui l’ont popularisé. Et chez nous, il est fourré à la viande, point. Tout le reste, fromage, épinards, pommes de terre, on appelle ça des pitas. Ce sont les voisins qui emploient le mot « burek » comme un terme générique, mais nous, nous sommes des puristes et, pour la vanne, on dit que c’est notre devoir de le rappeler.

Qu’attendez-vous de cette compétition ?

Je ne sais pas, mais j’ai déjà remarqué un truc : depuis la qualification, on ne parle plus de politique et on ne fait plus attention à ce que disent les politiciens qui tirent la couverture à eux le reste du temps. Le pays vit une sorte de folie collective parce que le foot nous apporte en premier lieu un espoir pour l’avenir et, juste derrière, un sentiment d’unité nationale.

 

La Bosnie débute ce vendredi contre le Canada, avant d’enchaîner avec la Suisse et le Qatar. Les Dragons peuvent-ils faire mieux qu’en 2014 ?

Chez nous, on dit qu’on est trois millions de sélectionneurs, mais je préfère faire confiance à Sergej Barbarez qui est suffisamment charismatique pour gérer ses troupes. C’est un ancien capitaine de la sélection et une légende de la Bosnie. Je l’aime vraiment beaucoup. À l’époque où il jouait à Hambourg, il était venu voir un de nos concerts, avant de nous inviter pour une tournée des bars à Sankt-Pauli. Vous savez que c’est un excellent DJ ? Il a déjà mixé plusieurs fois à Ibiza avec Solomun, qui a grandi à Hambourg mais est originaire de Travnik.

Donc en cas de beau parcours, vous organiserez un concert en b2b avec Solomun et Sergej Barbarez à Ibiza ?

Non, ce sera plutôt quelque part en Bosnie ! (Rires.)

 

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Propos recueillis par Julien Duez

Photos : Goran Lidzek, Ervin Kalic et Iconsport.


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