- CAN 2025
- Finale
- Sénégal-Maroc (1-0)
« On a perdu le récit narratif de cette CAN »
Dimanche soir, la finale de la CAN 2025, Sénégal-Maroc (1-0), était diffusée en plein air - et plein froid - à l’Institut du monde arabe. Une soirée folle qui a déjoué tous les plans, à commencer par ceux des Marocains venus en masse pour célébrer ce qu’ils imaginaient être leur premier titre après 50 ans. Reportage.

Ce qui devait être un soir de fête n’en fut rien. À l’Institut du monde arabe, dans le 5e arrondissement de Paris, les supporters marocains sont venus en nombre dimanche soir, malgré le froid d’un mois de janvier et malgré les obligations du lendemain. Dans la nuit, les moucharabiehs du bâtiment s’illuminent pour former les lettres « Maroc » et « CAN ». Sur le parvis, devant l’écran géant, dès 19 heures, une foule teintée de rouge s’amasse. Drapeaux sur les épaules, étoiles sur les joues et un nom qui revient sur les maillots : « Bono ». Comme un bon présage. « On travaille demain, mais on sera là jusqu’à 1h du matin s’il le faut », promet Chadi à quelques minutes du coup d’envoi. « Cette CAN, on l’attend depuis 50 ans, c’est notre première finale depuis 2004, elle est pour nous. »
Une histoire de « convergence »
Pour d’autres, la rencontre est quasiment une formalité, tant on pense à l’après. « On est venues ici pour célébrer la victoire avec les gens, être dans la foule », sourient Anaïs et Yasmine qui rêvent déjà du titre, drapeaux sur les épaules. Comme beaucoup, il ne s’agit pas seulement de football, mais aussi de communauté, de liens, d’une ferveur à partager. « C’est important pour nous de représenter physiquement notre peuple, de montrer qu’on est là, d’être ensemble. Et ça fait plaisir de voir que les Français se joignent à la fête. » Un discours en adéquation avec l’idée de l’évènement, pensé comme un moment de croisement culturel. « L’idée, c’est de montrer que le sport est une source d’échange, de contact, de compréhension, qu’il y a entre toutes ces cultures, une harmonie, une convergence : beaucoup de gens ici sont à la fois français, marocains, plus que ça encore », expose Jack Lang, président de l’Institut du monde arabe et ancien ministre de la Culture, pendant que l’hymne marocain est entonné avec ferveur autour de lui.
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Les supporters sénégalais, eux, sont plus rares, mais bien présents : quelques maillots verts ou blancs se devinent, deux ou trois drapeaux flottent fièrement. Ali et Mamadou sont venus encourager les Lions de la Téranga, même s’ils reconnaissent être en infériorité numérique. « On s’est mis à côté de la sortie, juste au cas où », s’amuse l’un d’eux. « On supporte cette équipe pour la culture de la gagne sénégalaise, ils ont la dalle, ils ont l’envie, ce sont des lions », renchérit l’autre. Un joueur préféré ? « Sadio Mané ! », lâchent-ils sans hésitation.
Point de bascule
À 20 heures pile, au moment où le coup d’envoi est donné, l’histoire semble écrite en faveur du Maroc. Ici, ou à Rabat, dans le stade Prince Moulay Abdellah tout éclairé de rouge, tout semble s’aligner avec facilité. La première mi-temps se dispute avec âpreté. Des duels, de l’intensité, des occasions des deux côtés. À l’issue des 45 premières minutes, c’est l’arrêt du bout du pied de Yassine Bounou qui fait encore parler. « Un geste de sauveur », pour certains, « dégâts, dégâts ! » pour d’autres, mais une même idée : le Maroc tient encore son match.
Contester de cette manière, sortir du terrain, c’est du jamais-vu, on assiste à quelque chose d’historique, mais pas dans le bon sens.
Dans le deuxième acte, l’étau se resserre. Une énorme occasion pour le Maroc à la 58e minute (une frappe de El-Kaabi) réveille tout le monde. La foule se prend la tête à deux mains. Et puis, le match bascule. À la 90e minute, le Sénégal voit son but annulé de manière franche, la VAR n’est pas consultée, l’arbitrage qualifié de (trop ?) « sévère ». Au moment de repartir de l’autre côté, sur un corner d’Achraf Hakimi, un accrochage dans la surface fait réclamer aux Lions de l’Atlas une faute d’El Hadji Malick Diouf. Cette fois, la VAR est consultée, le penalty accordé. Les Sénégalais sont fous de rage. Les contestations s’enchaînent, les cartons jaunes aussi. Jusqu’à cette première scène surréaliste, où les Lions de la Térenga quittent le terrain sur demande de leur entraîneur, Pape Thiaw.
S’ensuit un moment de flottement où le chronomètre continue de tourner, inlassablement, jusqu’à transpercer la 110e minute, le tout sous la mine déconfite de l’arbitre de la rencontre, le Congolais Jean-Jacques Ndala Ngambo. « Il va se retrouver interdit de séjour au Sénégal, lui », laisse échapper un supporter, dans une foule sonnée par les évènements, tantôt hilare, tantôt muette. Certains Sénégalais applaudissent, d’autres considèrent que la tournure des événements salit le maillot. « Au niveau de l’arbitrage, les deux perspectives se comprennent. Repartir à la maison avec un goût amer, oui, mais contester de cette manière, sortir du terrain, c’est du jamais-vu, on assiste à quelque chose d’historique, mais pas dans le bon sens », déplore Sacha, supporter du Maroc. Le penalty est finalement tiré par Brahim Díaz, envoyé grossièrement sur le gardien. La liesse marocaine se liquéfie et le match bascule encore un peu plus dans la stupeur, avant d’ouvrir une période de prolongation.

« Le football n’a pas gagné ce soir »
« T’as pas pris des gants, toi ? » Le froid commence à se faire sentir après plus de 100 minutes de jeu, mais la foule ne désemplit pas. Les plus inspirés se sont munis de café ou de thé dans des gourdes revisitées en thermos pour attaquer cette dernière ligne droite. Le Sénégal met le pied sur le ballon, et puis, rapidement, un éclair : le Sénégal ouvre le score dans un (presque) silence de plomb. Seuls au milieu de la foule, deux supporters sénégalais, l’un sur le dos l’un de l’autre, courent, agitent leur drapeau et hurlent un nom : Pape Gueye.
Je me sens volée. J’ai l’impression qu’on a été manipulé, on avait mérité ce penalty et ils nous ont fait culpabiliser, on leur a offert, ils ont eu ce qu’ils voulaient.
Quand le match reprend, le Maroc tente, encore et encore, mais ne semble plus avoir de souffle. Écœuré peut-être, sidéré sûrement aussi. Rien n’y fera, les deux équipes resteront sur le score de 1-0. Et au coup de sifflet final, la douloureuse impression que cette finale s’est retournée contre les Marocains. « Je me sens volée. J’ai l’impression qu’on a été manipulé, on avait mérité ce penalty et ils nous ont fait culpabiliser, on leur a offert, ils ont eu ce qu’ils voulaient… » se désole Leïla. Un pessimisme partagé par d’autres, dégoûtés par la tournure de cette finale qu’ils pensaient promise. « Ce n’est pas le football qui gagne ce soir, on a perdu le récit narratif de cette CAN, il n’y a eu aucune magie lors de ce match », s’attriste Amine.
Les supporters sénégalais, eux, s’en contentent ou s’en amusent. Ils imaginent déjà la deuxième étoile sur le maillot. « Nous, on aime le spectacle, on est des storytellers ! Voilà comment rendre un match vivant, maintenant on va aller faire la fête », s’égayent un père et sa fille. C’est vrai qu’au bout du compte, peu importe la tournure, c’est encore des klaxons et des cris qu’on entend résonner dans les rues parisiennes.
Les bizarreries qui ont rendu cette finale folle (et historique)Par Célia Merckens, à Paris
Tous propos recueillis par CM.
Photos : Institut du monde arabe.









































