- International
- Sénégal
Le Sénégal ne marchera pas seul à New York

Les Sénégalais installés à New York, immigrés, binationaux ou d’origine, auront la responsabilité de supporter l’équipe de Sadio Mané au Mondial. La raison ? Les habituels supporters – les Gaïndés – galèrent à obtenir un visa, comme les supporters de quatre autres équipes qui sont concernés par les restrictions. Reportage à Harlem.
Le soir du 18 janvier 2026, peu importe si la neige tombait à gros flocons, la 116e rue de Manhattan était en feu. Les supporters sénégalais, regroupés massivement devant le bloc qui accueille le siège de l’Association des Sénégalais d’Amérique (ASA), fêtaient la victoire de leur équipe au terme d’une finale épique. Deux mois plus tard, si le vainqueur peut encore changer, aucun de ces Gaïndés n’a oublié les émotions vécues ce soir-là, et au long de la compétition. « Cette controverse, c’est de la parlote pour les gens, mais les vrais Sénégalais, nous, on se concentre sur l’avenir », explique fièrement Elhadji Ndour, alias Black Magic. Le New-Yorkais de 37 ans, ex-karatéka professionnel dans la catégorie poids lourds, voit dans la récente attribution de la CAN au Maroc une source de motivation pour que le Sénégal performe à la Coupe du monde.
Quand les États-Unis resserrent le visa
Le regard tourné vers l’avenir, la communauté sénégalaise de Harlem, où vivent la plupart des Sénégalais à New York, aura pourtant fort à faire pendant la prochaine compétition. Les Lions joueront au moins deux de leurs matchs – dont celui d’ouverture contre la France – au MetLife Stadium, situé à quelques encablures de la 116e. Ce devra se faire dans un contexte moribond alors que les supporters sénégalais font face à des difficultés pour obtenir des visas. Soucieuses de ne pas voir les supporters cap-verdiens, algériens, haïtiens, ivoiriens et sénégalais rester aux États-Unis après la fin de la compétition, les autorités américaines demandent à ces ressortissants de payer une caution comprise entre 5 000 et 15 000 dollars, et remise une fois leur départ définitif du territoire acté.

Cette somme fait office de frontière barbelée pour certains fans de football. Et d’offense mal digérée. « C’est extrêmement dégradant », s’insurge Iyane Thiam, coordinateur général à la Fédération sénégalaise de football et président d’un club amateur de Dakar. Habitué à organiser les déplacements de supporters lors des Coupes du monde, Thiam constate qu’au Qatar et en Russie, « deux pays entre guillemets fermés », aucun problème de la sorte ne s’était produit. « En plus, ils veulent même donner des visas à une seule entrée. Donc ce qui veut dire que même si vous arrivez aux États-Unis, vous allez jouer au Canada, et vous ne pouvez pas retourner aux États-Unis », regrette Thiam, alors que le Sénégal jouera justement son troisième match de poule à Toronto. Tout ça a une répercussion directe sur le nombre de supporters apte à faire le déplacement chez l’oncle Sam. Sur les 700 supporters, entre autres membres du 12e Gaïndé – le plus gros collectif de supporters sénégalais –, seulement 200 pourraient être présents d’après des estimations de Thiam.
La résistance se fera de l’intérieur
Dans ce contexte, la communauté sénégalaise de Harlem se prépare, avec l’appui du consulat, à apporter son soutien aux hommes de Pape Thiaw. À New York, où vivent aujourd’hui plus de 35 000 ressortissants sénégalais selon des données officielles, a récemment eu lieu une réunion avec les différents leaders d’associations. Le but de la réunion, résume Mor Diagne, ancien secrétaire général de l’Association des Sénégalais d’Amérique, était de « préparer l’accueil des Lions ». Beaucoup des supporters sénégalais viendront d’autres États des États-Unis, soutient de son côté Mamadou Dramé, ancien président de l’ASA. L’association sera d’ailleurs la pierre angulaire sur laquelle le consulat, relais du ministère des Sports sénégalais, s’appuiera pour « fonder le 12e Gaïndé ». « Avec les restrictions, ce ne sera pas facile de venir en masse. » L’objectif est donc de « combler ».
Il y a des gens qui ont des visas et qui ont peur de venir.
Revenu se concentrer sur son activité principale, soit aider les primo-arrivants à naviguer à travers le système de visas américains, Dramé atteste de la difficulté grandissante que la communauté sénégalaise rencontre depuis l’élection de Donald Trump. À titre d’indication, le paralégal d’une quarantaine d’années a constaté que les demandes d’aides dans les procédures liées aux titres de séjour ont été multipliées par sept depuis janvier 2025. Et ce climat anxiogène se répercute jusqu’aux Sénégalais voulant venir aux États-Unis supporter leur équipe. « Il y a des gens qui ont des visas et qui ont peur de venir », explique Mor Diagne, constamment en ligne avec des compatriotes qui, de l’autre côté de l’Atlantique, vivent dans la peur que leur visa soit refusé. « Ça n’existait pas avant. »

Faut-il y voir l’ombre menaçante de l’ICE ? Les avis sont partagés quant à l’impact que la police anti-immigration pourrait jouer sur le quotidien des supporters sénégalais. « Certains ont peur que l’ICE soit au stade » explique Diagne, mettant l’accent sur la stratégie de dissuasion adoptée par les autorités américaines. Dramé se veut lui plus romantique, plaçant la passion du football au-dessus des peurs. « Ce que les gosses m’ont dit, dit-il en parlant des Sénégalais nouvellement arrivés aux États-Unis, c’est que même s’ils envoient des conteneurs de l’ICE, on viendra quand même au stade. »
Le football comme vecteur communautaire
Pour les Sénégalais de Harlem, le football est une échappatoire à ce futur morose qui se devine devant eux. Il faut dire qu’ici, comme à Dakar ou à Paris, le football, l’amour de la sélection et de ses joueurs, est un socle communautaire. « Être aux États-Unis ne signifie pas que nous oublions d’où nous venons ni que nous oublions notre culture, résume Elhadji Ndour. Le football est quelque chose qui fait partie de notre culture. » La preuve en est que Black Magic, chargé de la jeunesse et des sports à l’ASA, organise chaque année un grand tournoi entre Sénégalais, répartis dans différentes équipes selon les affiliations de chacun. Parmi les sports comme les arts martiaux ou le basket, le football est toujours le plus suivi et plébiscité. Dans un format type CAN des quartiers, les Sénégalais du Bronx défient ceux de Brooklyn, les livreurs affrontent les travailleurs des restaurants, et un des derbys oppose les célibataires aux hommes mariés. Alors ce n’est pas une histoire de papiers qui les empêchera de vivre ce moment ensemble.
La CAF prête à se plier au Tribunal arbitral du sport ?Par Gustave Muckensturm, à New York
Tous propos recueillis par GM.
Photos : Iconsport et Gustave Muckensturm.



















































