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Jesse Marsch : « Quand je vois le bordel dans mon pays, je me sens plus canadien »

L’année dernière en Toscane, So Foot a rencontré Jesse Marsch, le sélectionneur étasunien du Canada qui entre dans sa Coupe du monde ce vendredi contre la Bosnie. Un type qui fait sa propre huile d’olive, qui a lancé Erling Haaland dans le grand bain, et qui n’a aucun problème pour se payer Donald Trump.
Pour la première fois de son histoire, le Canada va accueillir la Coupe du monde cet été. Dans quel état d’esprit êtes-vous avant cet événement ?
C’est marrant, quand j’ai vu que Thomas Tuchel a été nommé sélectionneur de l’Angleterre à l’automne 2024, il a dû attendre plusieurs mois pour rencontrer son groupe. Moi, j’étais tellement à fond que je voulais bosser direct avec les gars. J’étais super excité. Beaucoup de gens se disaient que j’étais un peu cinglé d’accepter ce poste, et je comprends : il y a la pression des résultats et tout le reste. Dès que je suis arrivé (en mai 2024, NDLR), on a joué les Pays-Bas, la France, puis l’Argentine dès le premier match de la Copa América. Et après ça : le Chili, le Pérou, les États-Unis, le Mexique… On aurait facilement pu perdre nos sept premiers matchs. Mais je connaissais déjà un peu l’équipe, quelques joueurs, et je savais qu’il y avait de bons gars, du talent. Du coup, j’étais content d’avoir l’opportunité d’essayer de transformer ce groupe pour qu’il joue le foot que j’aime. Et les joueurs ont super bien répondu, direct.
C’est quoi le foot que vous aimez ?
Je suis un coach qui mise beaucoup sur le relationnel. J’aime vraiment créer un bon feeling avec les joueurs. Mais sur le terrain, j’aime que mon équipe soit agressive. Je préfère qu’on attaque plutôt que de passer le match à défendre. Et puis, je suis quelqu’un de très confiant. Je crois en mon équipe, en mes joueurs, et en la manière dont on bosse. L’une des clés avec une sélection nationale, c’est que t’as pas beaucoup de temps, donc faut aller droit au but. J’ai commencé par poser clairement mes principes, mes idées, les types d’entraînements qu’on allait faire et l’équipe a super bien réagi. Cette façon de tout structurer étape par étape, ça les a aidés à comprendre direct ce qu’on voulait mettre en place.
Le Canada est l’équipe la plus rapide que j’aie jamais coachée. On a huit joueurs qui peuvent sprinter à plus de 37 km/h. Nous, quand on attaque, c’est “let’s go, rock and roll !”
Ce goût pour l’agressivité, on l’avait découvert chez vous à Salzbourg en 2019, dans une vidéo d’une causerie devenue virale à la mi-temps d’un match contre Liverpool…
Le club faisait un documentaire sur l’équipe parce que c’était la première fois que Salzbourg jouait en Ligue des champions (il est aussi le premier coach américain à avoir gagné un match de C1, NDLR). Un extrait a été diffusé le lendemain sans que je sois au courant, donc j’étais pas super content que ça passe sans mon accord. Liverpool était le tenant du titre, on était à Anfield, mais je n’avais pas aimé que mon équipe joue de manière trop prudente. Gagner ou perdre, ça n’avait pas trop d’importance, je voulais juste qu’on joue comme on savait le faire, et comme on l’a finalement fait en seconde période, malgré la défaite (4-3). Après, l’extrait vidéo, je trouvais que ça faisait un peu trop. Peut-être qu’au club, ils pensaient que mon discours avait tout changé, mais moi, je n’aime pas m’attribuer le mérite de ce que fait l’équipe. Quand ça marche, c’est grâce aux joueurs sur le terrain. Si on se concentre trop sur l’entraîneur, ça enlève l’attention sur ce qu’est vraiment un groupe. J’avais accepté un docu avec le Canada, mais il parlait de moi, de mes relations avec les autres, de mon travail, des entraînements, et de comment on essaie de créer un mouvement autour du foot dans le pays. Je suis le premier Américain à coacher l’équipe nationale canadienne, donc c’est pas rien.
Great insight into the half-time talk from Jesse Marsch in their game vs Liverpool. Interesting to note the emphasis placed group cohesion and re-aligning mentality before addressing any tactical components. pic.twitter.com/unNplaA25U
— Darian Wilken (@CoachDarian) October 3, 2019
Quel bilan faites-vous de vos deux premières années à la tête du Canada ?
On a fait une super première année ! On a atteint les demi-finales de la Copa América pour la première fois, on a battu les États-Unis chez eux pour la première fois depuis 67 ans, et on l’a refait une deuxième fois. On est passés de la 49e à la 30e place au classement FIFA. C’est vraiment positif. Mais ma vision pour l’équipe va bien plus loin que ça.
À quoi ressemble cette équipe ?
Notre style, c’est speed and power ! C’est l’équipe la plus rapide que j’aie jamais coachée. On a huit joueurs qui peuvent sprinter à plus de 37 km/h, ce qui colle parfaitement à ma vision du foot. Nous, quand on attaque, c’est « let’s go, rock and roll ! » On presse, on contrepresse, on s’impose devant l’adversaire. À vrai dire, dans ma carrière de coach, marquer des buts, ça n’a jamais été un vrai problème. Mais là, avec le Canada, on a marqué un seul but sur nos cinq premiers matchs. Pourtant, on a bien joué. L’avantage, c’est qu’on est super solides défensivement. Je pense par exemple à Moïse Bombito, qui joue à Nice. Dans quelques années, il sera énorme.

Au-delà de vos fonctions de coach de l’équipe nationale, quelle est votre mission là-bas ?
J’ai toujours pensé qu’un sélectionneur devait venir du pays qu’il entraîne. Et moi, je ne suis pas canadien. Et vu le climat politique actuel, le fait que je sois américain, c’est encore plus sensible. Ce que j’ai voulu faire dès le départ, c’est montrer à la communauté foot du Canada que je suis là pour aider ce sport à avancer. Ce n’est pas juste une histoire de résultats avec la sélection. Pour moi, c’est aussi construire quelque chose de plus grand, et faire en sorte que la Coupe du monde 2026 serve de tremplin pour offrir beaucoup plus d’opportunités aux coachs, aux joueurs, à tout l’écosystème. Aujourd’hui, l’Association canadienne de foot est relativement fauchée. En clair, il n’y a pas de budget. Des choses intéressantes se passent dans le sport, mais tout ce qui touche à la structure, à l’organisation, au haut niveau doit encore se développer. Pour être honnête, j’ai probablement passé plus de temps à travailler sur le futur du foot dans ce pays qu’à coacher l’équipe.
Vous n’avez pas de centre d’entraînement, ni même de stade national attitré…
Sur mes quinze premiers matchs à la tête de l’équipe, seulement deux se sont joués au Canada. Ça signifie une chose : on manque cruellement d’infrastructures. C’est pour ça qu’on passe pas mal de temps à lever des fonds. On va voir de grandes familles canadiennes, on leur demande de faire preuve de générosité, de faire des dons. Et c’est le bon moment pour ça, parce qu’on a la Coupe du monde à la maison qui arrive. Il nous faut plus de terrains, plus de centres d’entraînement, plus de moyens pour former les joueurs. Quand je suis arrivé, j’ai dit que les équipes de jeunes du Canada étaient moins bonnes que celles de pas mal de pays africains. Et ce n’est pas une exagération. Ça vaut autant chez les garçons que chez les filles. Nous, on veut changer ça. Si vous regardez dans le détail, il y a plus de jeunes inscrits au foot qu’au hockey au Canada. Et pourtant, le hockey, c’est tout dans ce pays. Quand les Maple Leafs de Toronto perdent, la moitié du Canada est en colère. On ne va pas dépasser le hockey, mais on peut clairement faire du foot le deuxième grand sport national.
L’Amérique, c’est une idée multiculturelle, mais elle a été défigurée par trop de racisme et de séparatisme.
On vous a vu diriger plusieurs séminaires de coaching dans tout le pays. Vous êtes une sorte de missionnaire ?
En dix jours, j’ai traversé neuf villes, de Halifax à Vancouver, en plein mois de janvier, la période la plus froide de l’année. Je suis peut-être un bon coach, mais niveau organisation de voyages… Pas sûr que je sois un génie. (Rires.) Pour moi, c’était super important d’aller présenter ce qu’on fait avec l’équipe nationale. Je suis un étranger ici, et je ne viens pas pour dire aux gens comment ils doivent gérer leur sport. Ce que je veux, c’est partager mon expérience, en mode : « Voilà quelques idées de base, si jamais ça peut servir avec vos équipes. » J’ai essayé d’être ouvert, pas de me pointer en disant : « J’ai toutes les réponses. » J’ai aussi posé plein de questions : qu’est-ce que vous attendez d’un sélectionneur ? Comment est le jeu chez vous ? Vos coachs, vos joueurs, ils ont besoin de quoi en plus ? Qu’est-ce que vous voyez, vous, sur le terrain ? J’ai rencontré plus de 2 000 personnes. Le pays est immense, mais partout où je suis allé, j’ai senti que les gens aiment cette équipe nationale, qu’ils veulent qu’elle réussisse. C’est un peu comme en politique : ma mission première, c’est de gagner avec la sélection. Si on gagne, les gens m’aimeront plus qu’ils me détesteront. Mais en tant qu’étranger, je dois surtout écouter, représenter tout le monde, et faire en sorte que le pays se sente fier de son équipe. Au Canada, les gens viennent d’un peu partout, d’Afrique, d’Europe, d’Amérique du Sud… Et tout le monde arrive à s’intégrer dans cette mentalité typiquement canadienne, où l’on prend soin les uns des autres. Quand je vois le bordel qui se passe dans mon pays, honnêtement, je me sens plus canadien. J’aime les États-Unis, mais je suis super déçu de l’état d’esprit politique là-bas en ce moment.
En février 2025, vous vous êtes publiquement opposé à Donald Trump, en lui demandant de « stopper sa rhétorique ridicule » alors qu’il parlait du Canada comme du 51e État des États-Unis. Pourquoi cette prise de parole ?
Le sujet de la relation Canada – États-Unis est encore très anxiogène. Cet épisode sur le 51e État était vraiment insultant, insensible et injurieux envers le peuple canadien. J’ai senti qu’il était vraiment important de parler en leur nom. Surtout en tant qu’Américain et entraîneur de leur équipe nationale. J’en avais parlé à la fédé avant, je leur avais dit que j’allais le faire. Je ne pense pas qu’ils se rendaient compte de l’ampleur que ça allait prendre, mais finalement, je crois qu’ils ont apprécié. Avec Kevin Blue, le président de la fédé, on est souvent sur la même longueur d’onde. Tous ceux qui ne sont pas pro-Trump sont d’accord là-dessus : on ne devrait pas parler d’annexer le Canada. C’est un pays qui a toujours été un allié, un vrai soutien pour les États-Unis. Évidemment, il y a des enjeux économiques, mais faire pression sur d’autres pays pour qu’ils enrichissent le tien financièrement n’est pas une politique soutenable. Certains n’aiment pas que je pense ça, et me qualifient de « woke ». Mais j’ai toujours pensé de manière indépendante. C’est aussi pour ça que je ne me suis jamais aligné avec un parti en particulier. Je ne suis pas un penseur à la chaîne. Je veux réfléchir à tout et construire mes opinions.
Jesse Marsch issues a message to U.S. President Donald Trump 🎙️ "Lay off the ridiculous rhetoric about Canada being the 51st state; as an American, I'm ashamed of the arrogance and disregard we've shown one of our historically oldest, strongest and most loyal allies."#USMNT |… pic.twitter.com/m0ls8F6aAj
— OneSoccer (@onesoccer) February 26, 2025
Vous suivez de près ce qu’il se passe aux États-Unis depuis la réélection de Trump ?
Bien sûr. Ma femme et moi venons de Racine, une petite ville du Wisconsin (un swing-state qui a rebasculé dans le camp Trump aux dernières élections, NDLR), et on a encore plein d’amis et de famille là-bas. Le problème, c’est que les États-Unis sont un pays tellement polarisé politiquement qu’il n’y a pas de pensée rationnelle d’un côté ou de l’autre. Il n’y a que des émotions, et c’est ridicule. Plus personne n’est capable de s’apprécier mutuellement. Ça crée un climat super négatif, peu importe la direction qu’on prend. Au Canada, c’est différent. Je pense qu’on est plus sensibles aux différences des gens, à la manière de se respecter, de se soutenir et même de s’amuser ensemble. Avec ma femme, une des raisons pour lesquelles on vit en Europe, c’est qu’on adore cette idée de passer d’un pays à l’autre : un jour en Italie, le lendemain en France ou en Grèce, rencontrer des gens, découvrir de nouvelles cultures et ajouter ça à ce qu’on est. L’Amérique, c’est une idée multiculturelle, mais elle a été défigurée par trop de racisme et de séparatisme. Et les valeurs qui me touchent correspondent plus à ce que sont les Canadiens. Je pense que c’est pour ça qu’ils m’ont accepté comme je suis, même si bon, si l’équipe perdait, je suis sûr que les gens s’en ficheraient pas mal de ma personnalité.
Quand vous n’êtes pas avec la sélection, vous vivez sur les hauteurs d’un petit village de Toscane, loin du Wisconsin et du Canada. Pourquoi ici ?
Il y a trois ans, ma femme a obtenu la nationalité italienne, du coup on a eu le droit de s’installer dans l’espace Schengen. On avait pensé à l’Italie ou à l’Espagne. Mais en Espagne, il y a trop de fans de foot anglais, et en tant qu’ancien coach de Leeds, je voulais éviter ça. (Rires.) On voulait trouver un endroit où personne ne connaît mon travail et où nous pourrions mener une vie normale. On a trouvé notre petite montagne, avec la plage pas loin. J’adore cette région. Il y a environ 3 000 personnes qui vivent là, réparties sur trois communes différentes. On a appris à connaître les gens du coin, c’est sympa et au calme. On aime vraiment notre vie ici.
Comment gérez-vous cette vie ici avec vos fonctions actuelles ?
C’est un endroit super bien placé ! Ma journée type est la suivante : le matin, je suis dehors à m’occuper du jardin, j’adore ça, c’est ma façon de déconnecter et de me relaxer. Je fais notamment ma propre huile d’olive. Juste à côté de la maison, on a plus de 200 oliviers. On fait aussi de la confiture de figues. Dans notre jardin, on a un peu de tout : des kumquats, des goyaves, des myrtilles, des fraises, des câpres… La prochaine étape, ce sera de tenter de faire notre propre vin. En début d’aprèm, Toronto se réveille, donc c’est à ce moment-là que je travaille avec la fédé canadienne. Le soir, je peux regarder les matchs de nos joueurs qui évoluent en Europe. Je bouge pas mal aussi. J’allais à Marseille et Nice, pour voir Derek Cornelius et Moïse Bombito, et je vais souvent à Munich parce qu’Alphonso Davies est là-bas. L’Italie, c’est un point stratégique. Ce n’était pas fait exprès, mais ça me convient bien. Ah, et je vais souvent en Angleterre aussi : Il y a pas mal de Canadiens binationaux qui jouent dans les différentes divisions anglaises. Sinon, je voyage pour le plaisir. Mon but, c’est de visiter 100 pays.
Vous en êtes à combien ?
Quatre-vingt-deux. Là où je suis né, dans le Wisconsin, les gens ne partent pas beaucoup. Moi, j’ai commencé à voyager parce que j’étais bon au foot, et que je partais en déplacement avec l’équipe de jeunes de la sélection nationale. Je suis par exemple allé à Berlin avant la chute du mur… Le foot m’a vraiment ouvert le monde. C’est comme ça que je me suis intéressé aux cultures, aux langues et aux voyages. J’ai de la chance que ça fasse partie de ma vie, et de celle de ma famille. On a même fait un tour du monde de six mois avec nos sacs à dos, en dormant dans des auberges de jeunesse. Puis nos enfants sont partis vivre au Royaume-Uni : deux sont en études supérieures, et le dernier est encore au lycée à Leeds, à l’internat.
Dans notre jardin, on a un peu de tout : des kumquats, des goyaves, des myrtilles, des fraises, des câpres… La prochaine étape, ce sera de tenter de faire notre propre vin.
Vous retenez quoi de ces expériences sur les bancs de touche européens, à Leeds, Leipzig et Salzbourg ?
La chance d’entraîner dans des grandes compétitions, en Ligue des champions, en Bundesliga et en Premier League. J’y ai aussi appris que le football pouvait être aussi beau que terrible. C’est beau quand vous travaillez avec les bonnes personnes. Et c’est terrible quand les gens deviennent égoïstes, que la pression se fait sentir et qu’il n’est plus question que d’argent. J’ai quitté Leipzig parce que je n’étais pas d’accord avec la façon dont le club faisait les choses. Le club a accompli des choses remarquables, mais les aspects relationnels ne comptent pas assez. La seule chose qui compte, c’est la performance. L’équipe était très forte mais nous n’avions pas les moyens de rivaliser avec les plus grandes équipes européennes. À Leeds aussi, j’arrive en cours de saison (à la suite du départ de Bielsa, NDLR) et finalement je maintiens l’équipe en Premier League. L’année d’après, on me vire avant la fin de la saison. Et après mon départ, l’équipe a été reléguée. Cette pression du maintien a atteint le propriétaire et la direction du club. La pression des supporters et du résultat les a conduits à commettre, à mon avis, une erreur stupide.
L’histoire retiendra que vous êtes le coach qui a véritablement lancé Erling Haaland à Salzbourg…
Erling était prêt, très tôt. Il avait 19 ans. Il sortait du Mondial U20, où il avait planté neuf buts contre le Honduras. Nous, nous allions participer à la Ligue des champions. Lorsque j’ai passé en revue tous les joueurs et les jeunes qui arrivaient avec Christoph Freund, le directeur sportif, qui est maintenant celui du Bayern Munich, je me suis dit que l’équipe était exceptionnelle. Nous avions Erling Haaland, Hwang Hee-chan, Patson Daka, Takumi Minamino, Enoch Mwepu, tous ces joueurs qui allaient constituer la prochaine génération, dont Erling faisait partie. À l’entraînement, il a tout de suite montré qu’il était un phénomène. J’ai dit à quelques amis : « Nous avons la prochaine superstar. » Personne ne me croyait, mais j’étais persuadé qu’il pouvait devenir le meilleur joueur du monde. Ce qui m’a le plus impressionné chez lui, c’est qu’il y a de nombreux jours où il était le premier à arriver à l’entraînement et le dernier à partir. Après les séances, ça lui arrivait de s’entraîner une seconde fois. Pour lui c’était normal, sa routine quoi. Ces détails ont fait de lui ce qu’il est aujourd’hui.

Quand on a coaché en Ligue des champions et en Premier League, on n’a pas de meilleures offres que la sélection canadienne ?
Après Leeds, j’ai probablement parlé à plus de 50 clubs et équipes nationales. La plupart de ces discussions étaient bonnes, mais il n’y avait pas de véritable coup de cœur. Je suis entré en contact avec la sélection du Canada en novembre 2023. Je connaissais un peu le pays puisque j’avais entraîné l’Impact de Montréal en 2012, j’aimais bien l’équipe, mais je voyais que c’était le désordre au sein de la fédération. Je n’étais donc pas vraiment partant au début… Quatre mois plus tard, la fédé a organisé des élections et a embauché une dirigeante, Alyson Walker. Elle a consulté les dossiers, puis elle a démissionné. Elle a tenu un jour ! Puis Kevin Blue a pris le relais, m’a rappelé et m’a finalement convaincu.
Comment ?
Il avait des idées originales, sur comment lever des fonds, sur l’investissement dans l’avenir. En général, quand on est entraîneur, on a pour patron quelqu’un qui s’intéresse au football et qui a peut-être déjà coaché par le passé. Souvent, ils veulent faire votre travail, mais ne souhaitent pas s’exposer, parce qu’ils savent que si les choses ne se passent pas bien, la première personne à partir est l’entraîneur. Je n’ai pas besoin que quelqu’un me dise tout le temps ce que je dois faire. Les meilleures relations que j’ai eues avec les directeurs sportifs ont été avec des gens qui sont plus orientés vers les affaires que vers le football. C’est ce qui m’a convaincu avec le Canada : le sujet principal était de créer une meilleure structure générale. Kevin ne m’a jamais demandé pourquoi j’ai choisi telle compo, pourquoi j’ai fait tel changement et pas un autre. Il n’est pas un expert en football, mais il l’est dans son domaine, en gestion d’organisations sportives. Et il est meilleur que tous les types avec qui j’ai bossé auparavant.
Quand je suis arrivé, j’ai dit que les équipes de jeunes du Canada étaient moins bonnes que celles de pas mal de pays africains. Et ce n’est pas une exagération.
C’est quoi l’objectif du Canada au Mondial ?
Voilà comment le tournoi est structuré : on joue le premier match à Toronto (contre la Bosnie, NDLR), puis les deux suivants à Vancouver (contre le Qatar puis la Suisse, NDLR). Si on finit premiers du groupe, on joue potentiellement deux autres matchs au Canada, encore à Vancouver. Si on finit deuxièmes, on part jouer aux États-Unis. Et si on termine troisièmes, on peut quand même se qualifier, mais pareil, on irait jouer aux States. Donc l’objectif est clair : il faut qu’on finisse en tête du groupe, point. Comme ça, on reste à la maison, et on se donne vraiment une chance d’aller loin dans le tournoi. J’ai de gros espoirs !
COACH GETTING THE CROWD FIRED UP AT CANADA SOCCER HOUSE TORONTO!!! 🇨🇦 #CANMNT #OurGameNow pic.twitter.com/6TSXiJZ9cC
— CANMNT (@CANMNT_Official) June 9, 2026
Vous semblez très optimiste pour une sélection qui n’a jamais gagné un match en Coupe du monde. C’est votre mentalité américaine ?
Je crois qu’on a marqué un seul but en deux Coupes du monde jouées… Mais cette équipe-là, ce sera différent. Il n’y a aucun doute sur le fait qu’il y a plus de talent cette fois-ci. L’expérience ratée au Qatar (trois défaites en poule, NDLR), c’est justement une des raisons pour lesquelles l’équipe a progressé. Quand tu regardes, la Belgique, la Croatie et le Maroc, c’était probablement le groupe le plus costaud. Les joueurs ont appris ce qu’était ce niveau-là, et ils ont pris confiance. Aujourd’hui, la plupart d’entre eux jouent dans de grands clubs. Ce n’est plus comme avant, où même ceux qui étaient en Europe jouaient dans des clubs un peu moyens. Là, le réservoir de joueurs s’est vraiment développé. J’adore cette équipe. Je peux vraiment m’imaginer rester très longtemps. (Il a récemment été prolongé, NDLR.)
Vous n’êtes pourtant jamais resté en place plus de deux ou trois ans depuis le début de votre carrière de coach…
Quand j’ai quitté Leipzig, Red Bull voulait que je prenne le poste de responsable global. En gros, le rôle de Jürgen Klopp aujourd’hui. Un poste incroyable, franchement. Si tu veux faire de l’administratif dans le foot, c’est peut-être le meilleur job du monde. Mais moi, ça ne m’attirait pas trop. Pour moi, ce genre de poste, c’est porter un beau costume, aller dans les stades de Ligue des champions, discuter avec les autres clubs, et tout le monde est pote… Moi, j’aime la compétition. J’aime être sur le terrain. J’aime me battre pour gagner. Cela dit, je comprends aussi que plus tu montes, plus t’as de pouvoir pour changer les choses en profondeur. Et c’est un peu ça, la beauté de ce que je fais maintenant avec le Canada. Je bosse étroitement avec la fédé sur la partie développement, mais je suis encore sur le terrain avec l’équipe. Donc là, j’ai un peu le meilleur des deux mondes : je peux agir en profondeur, mais aussi continuer à vivre le quotidien avec les joueurs. J’ai encore envie d’être sur le terrain tous les jours, de ressentir cette adrénaline. J’ai 52 ans, mais dans ma tête j’en ai encore 35 !
« La Bosnie vit une sorte de folie collective »Propos recueillis Théo Juvenet, à Massarosa (Italie)
Interview publiée dans le So Foot numéro 229 paru en septembre 2025















































