- Mondial 2026
On a retrouvé l’inventeur de la ola

On la pensait mexicaine, popularisée voilà 40 ans par la Coupe du monde 1986 : raté, la ola, essentiel des matchs de foot de sélection par temps de Coupe du monde, est née en 1981 en Californie. Elle s’appelait alors « the wave » et son père, George Henderson - appelez-le « Krazy George » - insiste : « Je ne prétends pas avoir inventé la ola. Je l’affirme ! »
Elle vous arrive droit dessus et, bon dieu, que ce sera bon. Vous allez vous faire avaler tout entier, plancton parmi les planctons, et dans la vague vous ne serez plus qu’un corps qui bouge, fondu dans la masse, avec vos bras en l’air, votre sourire de benêt et la sainte impression de participer à quelque chose de plus grand que vous, ce qui vous ravit, sans trop comprendre pourquoi. Le foot de sélection, lui et ses coutumes : les hymnes, Clément d’Antibes, la ola. Dont voici l’histoire.
Krazy George, pom-pom boy professionnel
Tout le monde la pense venue du Mexique. D’Amérique latine, au minimum : elle porte un nom espagnol. Croyance née de sa première apparition au monde du foot, lors du Mondial 1986 et d’un match d’ouverture au stade Aztèque. Les Européens découvrent alors Burruchaga, les mariachis et le public qui se lève au milieu du match, dans un mouvement de foule qui fait le tour du stade, chorégraphie aussi simple qu’esthétique. La « ola » traverse l’Atlantique et gagne les terrains de foot de tous horizons, puis tous sports, voire au-delà : elle ne vous demande qu’un stade et une paire de mains. Quarante ans plus tard, elle est toujours là, internationalisée : le 7 juin dernier, à quelques jours du Mondial, des milliers de Mexicains habillés aux couleurs de la sélection se réunissaient au Paseo de la Reforma, une avenue de la capitale, pour tenter de battre le « record du monde de la plus grande ola » (157 574 personnes lors d’une course de Nascar à Bristol, Tennessee, en 2008, NDLR), exercice réussi sur près de deux kilomètres à en croire les autorités locales. On l’a vu au Texas, à l’AT&T Stadium d’Arlington, pratiquée par les supporters allemands et ceux de Curaçao. À Atlanta, pendant que l’Espagne butait sur le Cap-Vert. Dans le New-Jersey, dans le premier quart d’heure de France – Sénégal. À 1 600 kilomètres de là, dans la ville de Capitola, la plus ancienne station balnéaire de la Côte Ouest, « Krazy » George Henderson se frottait les mains.

Krazy George est un monsieur de 82 ans avec la voix du Père Fouras, éraillée par les années de stade et les heures à hurler dans son porte-voix, effet secondaire de la profession qui fut sienne pendant 50 ans : ambianceur de stade. « J’ai été le premier et le dernier, précise-t-il par téléphone, dont le numéro est disponible sur son site internet. J’ai inventé ce boulot. Personne aux États-Unis à part moi n’a jamais été embauché comme pom-pom boy professionnel. » Il a effectué cette profession avec énergie jusqu’à l’année dernière, où il affirme avoir dû se « forcer à ralentir un peu. Ma voix s’est vraiment flinguée ces dernières années, ma carrière de chanteur d’opéra est foutue. Je peux à peine faire le job en karaoké. »
Krazy George n’était pas seulement un bon ambianceur : c’était le meilleur de tous. Tout amateur de sport étasunien connaît son visage, tant le bonhomme a œuvré. Football américain, hockey sur glace, baseball, soccer : Henderson aurait pu ambiancer une maison de retraite ou un chat de gouttière si on lui avait demandé. Il dit avoir travaillé avec plus d’une centaine d’équipes au cours de sa vie, laquelle consistait à monter dans sa voiture chaque vendredi pour rejoindre qui avait besoin de lui, en Californie mais aussi partout ailleurs. Il s’installait ensuite en tribune avec sa tenue fétiche, un short en jean – court et élimé – et un t-shirt jaune – très serré – et tapait sur son tambour le plus fort possible pour faire hurler des spectateurs avec son mégaphone. Et puis un jour, alors qu’il avait 37 ans, il eut une idée.
« Je veux que vous vous mettiez à huer, c’est ça le secret »
Né à la fin de la guerre d’un père employé du Département des routes de l’État de Californie, George Henderson fait d’abord du judo à haut niveau à l’université de San José, où il acquiert sa ceinture noire dans une équipe qui dominera pendant des années le championnat national. Ensuite, il devient un « incroyablement médiocre » professeur d’art industriel de cette même université, adoré par ses élèves pour son humeur débonnaire et ses cheveux à la Emmett Brown, mais piètre enseignant – « puis, j’étais Krazy George, un personnage. Ce n’était pas vraiment l’image que l’on se faisait d’un professeur », en dit-il aujourd’hui. À côté des cours, il passe alors ses week-ends dans les travées de l’équipe de football des San José Earthquake, qui le rémunère 35$ par match pour jouer du tambourin dans ses tribunes.
Tout a commencé avec son colocataire, qui lui a un jour mis l’instrument dans les mains en lui disant de faire le plus de bruit possible. Vite, ça marche : en 1975, il quitte le professorat pour travailler avec l’équipe NHL des Kansas Chiefs, à 350$ la rencontre, 50 matchs par an, soit 17 500 $ par an en travaillant trois heures par semaine. « Je me faisais plus d’argent que mes 9 800 $ de salaire d’enseignant à l’année, le choix n’a pas été difficile », sourit-il. En tribune, sa manière de haranguer la foule détonne complètement dans un pays habitué au supporterisme mou, si bien qu’il est enrôlé par à peu près tout ce que le pays compte d’équipes sportives, qui aperçoivent d’abord Krazy George dans les tribunes d’en face, avant de lui proposer d’être des leurs la semaine suivante. L’Américain affirme n’avoir jamais eu besoin de démarcher qui que ce soit pour se voir offrir du travail.
Au début des années 1980, George Henderson est pour ainsi dire dans une période d’ascension fulgurante. Dans le petit monde du cheerleading, il a commencé à se faire un nom. Voilà deux ans qu’il s’est fait une spécialité de faire se lever les spectateurs, rangée par rangée. C’est son truc à lui : à son signal, la rangée qu’il pointe se lève, crie – par exemple – « SAN », puis se rassoit, puis celle à sa droite se lève en criant « JOSE », avant qu’une autre ne conclue « STATE ». En général, Crazy travaille dans des enceintes à moitié pleines, disons 7 000 places sur 15 000, si bien que ses animations finissent toujours stoppées par manque de monde. Cependant, il a remarqué un phénomène étrange lorsque les rangées sont bien coordonnées : un effet de « vague » lui saute aux yeux.

C’est donc tout naturellement que le 15 octobre 1981, alors qu’a lieu un importantissime match de baseball entre les Oakland A’ et les New York Yankees, retransmis partout dans le pays, Krazy George est là, à gérer les encouragements côté californien. Dans un Oakland Coliseum (47 000 places) plein à craquer, les conditions parfaites sont réunies pour tenter son prochain coup en direct. Il alerte quatre rangées à sa gauche de son plan : à son signal, elles devront se mettre debout chacune leur tour en levant les bras et, quand la « vague mourra », arrivée à une rangée qui ne l’aura pas vu venir, concentrée sur le match, et qui d’ailleurs n’en connaît pas à l’époque le principe, il leur donne une consigne : « Je veux que vous vous mettiez à huer. Vous devez huer pour attirer l’attention des responsables. C’est ça, le secret. » Au coup suivant, la vague fait un demi-tour de l’Oakland Coliseum. Au troisième, un tour complet, mais s’arrête parce que ceux qui l’avaient lancé applaudissent de joie. George veut pousser le concept et relance la vague une quatrième fois, qui fera cette fois sept tours d’affilée, « comme une locomotive qui vous fonce dessus », sous le regard ébahi du commentateur TV Joe Garagiola: « Je n’ai jamais vu ça ! ». « The wave » est née.
Un phénomène étudié par des physiciens
Bientôt, elle gagne les universités de la région, puis les différents clubs qui en revendiquent la paternité. Un cheerleader de l’université de Washington, Rob Weller, affirmera par exemple avoir inventé avant Krazy George la vague « verticale » dès la fin des années 1960, allant du bas des gradins jusqu’en haut. À Halloween 1981, elle est vue lors de son premier match de football, une rencontre entre, justement, l’université de Washington et celle de Stanford. Pendant trois ans, elle fonctionne par bouche-à-oreille : une équipe arrive dans une salle qui la pratique et se met à la reproduire la semaine d’après dans sa propre enceinte. La vague essaime.
Si nous nous sommes intéressés aux ondes des stades, c’est parce que, apparemment, les gens se comportent très souvent comme des particules.
En 1984, aux Jeux olympiques de Los Angeles, on la voit notamment le 11 août dans les tribunes du Rose Bowl, à Pasadena, pour la finale du tournoi de football entre le Brésil et la France. Elle gagne l’étranger. L’évènement international suivant de grande envergure est la Coupe du monde 1986, au Mexique, où « the wave » a entre-temps gagné ses galons. « C’est la première fois que des peuples hors-Amérique la découvraient, raconte Krazy George, alors qu’elle tournait depuis un moment dans des matchs de baseball, de hockey ou de NHL. Mais qui regarde la NHL en dehors des États-Unis ? Une fois que ça a été vu à Mexico, le monde entier s’est mis à la reproduire. » La presse anglo-saxonne la surnomme bientôt « mexican wave », donnant des traductions similaires en polonais, turque ou serbe, pendant que la plupart des pays latins l’appellent la « ola ».
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Avec le temps, George Henderson a réussi à identifier les conditions parfaites pour la réussite d’une bonne ola. Selon lui, les sports avec beaucoup de temps morts comme le baseball ou le basketball y seraient plus favorables que le foot, où le public est en général bien plus engagé sur le déroulé du match. Pendant cette Coupe du monde, on l’a d’ailleurs vu naître dans des moments de creux (seconde période d’Espagne – Cap-Vert, première de France – Sénégal). Ensuite, « l’idéal reste les stades ovoïdes, pour pouvoir la commencer dans un virage, dit-il, pour que le reste de la tribune la voie arriver. Il faut aussi prévenir les gens autour de vous quatre ou cinq fois que ça va partir. Enfin, quand la vague meurt, huez. »
En octobre 2002, dans le numéro 419 de la revue Nature, trois chercheurs du groupe de physique statistique et biologique de l’Académie hongroise des sciences de Budapest s’étaient intéressés au phénomène dans une étude intitulée Mexican waves in a excitable medium. Un « projet estival un peu particulier […] devenu plus tard quelque chose de très sérieux » expliquera Illès J Farkas au réseau NPR, l’un des chercheurs, lequel a analysé en compagnie de Dirk Helbing et Tamás Vicsek les enregistrements vidéo de quatorze olas dans des stades de foot de plus de 50 000 spectateurs, leur permettant de dresser un tableau statistique d’une précision d’horloger. 1) La ola moyenne se déplace à une vitesse de douze mètres par seconde, l’équivalent de vingt sièges, la plupart du temps dans le sens des aiguilles d’une montre, à l’exception notable d’une ola de 110 000 personnes dans le stade olympique de Sydney, en 2000, longtemps considérée comme la plus grande de l’histoire. 2) Elle mesure en général entre six et douze mètres de large, une quinzaine de sièges. 3) Il suffit de 25 à 35 personnes pour la lancer. « Si nous nous sommes intéressés aux ondes des stades, c’est parce que, apparemment, les gens se comportent très souvent comme des particules », ajoutera Illes Farkas. Leur étude montre notamment que la propagation du mouvement dans une foule répond au même principe que celui d’un feu de forêt ou d’un signal électrique dans le tissu cardiaque.
#killthewave
Évidemment, comme tout ce qui marche dans ce monde, la ola s’est aussi attiré des ennemis. En 2014, au stade des Nationals de Washington, une campagne #killthewave avait fait parler d’elle, ses militants la qualifiant d’« irrespecteuse », d’« insultante » et de « distrayante », le dernier point étant vrai. Matt LaFleur, coach des Green Bay Packers (football américain), avait même demandé aux fans de son équipe de retenir leur ola lorsque l’équipe avait le ballon. Krazy George, lui, affirme n’avoir jamais connu pareil destin : « the wave » ne lui a apporté que de l’argent et des amis. S’il n’a pas réussi à avoir de places pour le Mondial – « Je la regarderai à la TV » – il passe sa compétition à courir les cachets et multiplie les animations pendant les matchs des USA.
Je crois que c’est une manière universelle de se connecter entre supporters, en fait. C’est un signe d’amour et de respect, qui donne envie d’en faire partie, de faire partie du jeu, quelque part.
La question de sa renommée, elle, ne l’intéresse pas pour un sou. Car la vague lui a aussi apporté des contrats auprès de comités d’entreprise, pour lesquels il donne des speechs motivationnels où les employés finissent par faire la ola. « Je crois que c’est une manière universelle de se connecter entre supporters, en fait. C’est un signe d’amour et de respect, qui donne envie d’en faire partie, de faire partie du jeu, quelque part. » Il ne compte plus les endroits absurdes où il l’a vu engloutir les foules, mais une fois l’a plus marqué que les autres : à Wimbledon. Elle était arrivée jusqu’au box royal : la reine est restée assise, mais Diana s’est levée. Son dernier projet ? Une « ola mondiale » lancée sur internet, où chacun posterait une vidéo de lui-même en train de la faire, avant qu’elles ne soient toutes réunies par un montage « pour demander la bonté humaine ou la paix dans le monde ». Ou la fin du haramball ?

Par Théo Denmat, à Boston





















































