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« Une relation toxique » : Les supporters de l'OM en dépression

Aussi cauchemardesque sur le terrain qu’en coulisses, l’exercice 2025-2026 de l’Olympique de Marseille tend également à laisser des traces chez ses suiveurs les plus fervents. Pour certains, qui ont pourtant tout vécu ou presque en bleu et blanc, la déprime provoquée par le mauvais film de cette saison atteint même des sommets. Paroles de supporters encore plus usés que leurs joueurs.
Il existe, à Marseille, des légendes urbaines plus ou moins vérifiables. Si celle selon laquelle la météo se montre capricieuse après chaque contre-performance de l’OM tient de la galéjade, il reste en revanche beaucoup plus aisé de constater que, dans cette ville où le football se vit avec excès, l’actualité du club infuse sur les humeurs. Ces dernières semaines, les mines grises ont tendance à s’étirer au-delà des mauvais résultats et des lendemains qui déchantent. La faute à un (grand) cirque devenu trop permanent et à une (nouvelle) saison d’espoirs déchus. Celle de trop ? Chez de nombreux supporters, y compris de très longue date, elle a en tout cas entraîné une lassitude, un détachement, voire un désarroi jamais ressenti auparavant. Au point, parfois, d’amener une réflexion sur la relation qu’ils entretiennent avec leur club de cœur et, dans son sillage – et malgré un syndrome de Stockholm assumé qui les amènera à rempiler dès le mois d’août –, le besoin de prendre un peu de distance. Absents au Havre le week-end dernier et a priori muets ce dimanche pour la réception du Stade rennais, ils assument en effet vouloir se protéger.
« Le club ne respecte plus vraiment son peuple » – Lansky, 29 ans, Marseille
« Moi qui suis abonnée en virage, des saisons ratées, à l’OM, j’en ai connu. Là, il y avait cette promesse d’un projet construit, sur la durée et, finalement, on commet exactement les mêmes erreurs. On vire des mecs qui avaient ramené un peu de souffle au club, on casse une dynamique avant même de lui laisser le temps d’exister… Tout ça, c’est aussi malsain qu’un type qui te promet qu’il va changer mais dont les paroles ne sont jamais suivies d’actes. Moi, en tout cas, je considère qu’on s’est fait chier dessus en tant que supporters. Et cette saison, la fatigue a pris le dessus, clairement. Ça ne m’était jamais arrivé. J’ai commencé à prendre du recul vers janvier, février. J’ai même loupé des matchs sans culpabiliser, alors qu’avant, j’allais jusqu’à refuser des trucs pros, parfois très bien payés, pour donner ma priorité à l’OM.
Je crois qu’aujourd’hui, le club ne respecte plus vraiment son peuple. Ce que j’attends de mon équipe, au minimum, c’est qu’elle vaille le coup, et qu’elle fasse rêver la gamine qui sommeille en moi ! Ne pas gagner le championnat, ce n’est pas grave, mais qu’on reste au moins sur le podium, qu’on s’installe durablement en Ligue des champions. L’OM, ça doit nous éblouir, et aujourd’hui ça nous ronge. Un autre truc qui me dérange, aussi, c’est qu’on a oublié le football. On pense business, communication, chiffres, ventes et flocages de maillots. Mais l’OM, ce n’est pas ça. C’est une famille. Une famille dysfonctionnelle parfois, mais une famille quand même. On doit être unis tout en faisant en sorte que chacun reste à sa place, dans l’intérêt du club. Si la réussite de Paris rajoute une couche à mon dépit ? Honnêtement, je m’en balance complètement du PSG. »

« Je vais devoir attendre d’avoir 110 ans pour retrouver une équipe compétitive ? » – Jean-Pierre, 79 ans, Saint-Martin-de-Crau
« Mes premières au Vélodrome datent des années 1970, et j’ai commencé à y aller très régulièrement quelques années avant nos plus belles épopées. Pour moi, cette saison est la pire de toutes. Pas forcément parce qu’on a été plus mauvais qu’avant, mais parce qu’on avait le matériel pour faire un truc, avec un entraîneur crédible, des joueurs capables de rivaliser avec les meilleurs, une équipe qui pouvait regarder Paris dans les yeux sur certains matchs. Pas au point d’être champions, hein, mais je nous voyais au moins les titiller un peu. Et surtout installer quelque chose sur plusieurs saisons. C’est ça qui me tue : tout d’un coup, tout s’écroule. Tu laisses partir De Zerbi à une dizaine de matchs de la fin… mais pourquoi ? Il n’aurait pas fait pire.
À partir de ce moment, les autres remous ont suivi, avec Longoria etc., et là j’ai eu l’impression que c’était fini. Les joueurs étaient venus pour un projet, que tu anéantis finalement en plein milieu de la saison. Comment ça peut tenir ? Avant, quand je regardais les matchs, j’avais le palpitant qui vibrait. Là, j’ai décroché. Encéphalogramme plat. Bien sûr que je continue à suivre, parce que quand tu as le cœur marseillais, tu ne peux jamais vraiment lâcher. Au pire, tu regardes d’un œil. Mais là, je me demande surtout : une équipe compétitive, un entraîneur crédible, des ambitions, de la consistance, je vais devoir attendre d’avoir quel âge pour retrouver ça ? 110 ans ? »
« C’est clairement une relation toxique » – Slah-Eddine, 42 ans, Septèmes-les-Vallons
« Cette année, ce qui est catastrophique, ce n’est même pas uniquement les résultats, mais le désintérêt, la lassitude. On est reparti pour une énième saison de transition et les gens en ont marre. Moi le premier. À chaque mercato, tu vois arriver quinze joueurs, autant qui partent. Impossible de s’identifier, à part à Balerdi… qui finalement est devenu le symbole de la lose de cette équipe… Bref, je ne me reconnais plus là-dedans. Le premier à qui j’en veux ? C’est De Zerbi, parce qu’on a énormément projeté sur lui. Son « chi siamo ? », son discours sur la volonté de s’inscrire dans la durée… Mais bon, finalement, c’était de la flûte. Moi, je voulais un coach qui assume, qui remette le bleu de chauffe quand c’est compliqué, qui reconstruise, pas quelqu’un qui menace de partir dès que ça tourne mal.
Et puis je commence à vouloir me protéger. L’exemple parfait, c’est Lille, la saison passée, en Coupe de France. On égalise en toute fin de match… et je quitte le stade juste avant la séance de tirs au but. Je suis fatigué de souffrir. Parce que c’est clairement ça : on souffre dans notre chair. J’ai des enfants, et je n’ai plus envie qu’ils me voient me mettre dans tous mes états à cause de l’OM. J’essaie d’être plus détaché, moins marqué émotionnellement et psychologiquement par les remous. On ne va pas se mentir, aimer à ce point un club qui me fait tant de mal, c’est clairement une relation toxique. Si je vais me réabonner ? Je pense. Je dis toujours non et, finalement, je reprends ma carte, comme tous les ans depuis 2001. Je suis, en revanche, un peu inquiet sur le renouvellement de génération de nos supporters. Sportivement, les plus jeunes n’ont pas grand-chose à quoi se raccrocher… »

« J’ai enfin pris conscience que l’OM n’était plus un grand club » – Sacha, 37 ans, Marseille
« Moi aussi, comme tout le monde, je vais rempiler la saison prochaine… En vrai, même si on était en Ligue 2, je continuerais à y aller, pour retrouver mes collègues et chanter à fond avec eux. Parce que c’est aussi cette cohésion de groupe qu’on vient chercher en virage. En revanche, la cassure est plus marquée pour moi cette année. Je crois que j’ai enfin pris conscience que l’OM n’était plus un grand club. Pas dans le sens historique évidemment, mais dans son fonctionnement. Une telle instabilité, avec un nouveau projet et de nouvelles promesses tous les six mois, ça n’existe pas dans un grand club.
Cette saison, c’est la première où j’ai vraiment lâché. Je ne regarde même plus les matchs. Pourtant, comme tout le monde, j’y ai cru au début. On ne va pas faire semblant : on a tous pensé au titre à un moment. Au moins à une vraie lutte avec Paris. Et finalement, on a encore trouvé le moyen de se saborder nous-mêmes. C’est ça que je ne supporte plus et, autour de moi, je constate le même ressenti, le même ras-le-bol, avec pas mal de potes qui eux aussi sont dépités. On est devenus la risée du foot français et même européen. Prendre de la distance m’a fait du bien, franchement, je me sens mieux dans ma vie. »
« J’ai donné ma confiance et je tombe de haut » – Laura, 35 ans, Aix-en-Provence
« Ce qui m’attriste, cette saison, c’est surtout d’avoir cru sincèrement qu’on était en train de construire quelque chose. Pour la première fois depuis longtemps, je croyais en la direction. Je me disais qu’on avait enfin compris qu’il fallait arrêter de tout casser, tous les ans. Qu’on allait laisser du temps à un projet. Et finalement, on redescend de plusieurs marches, d’un coup. Ouais, c’est ça : j’ai donné ma confiance et je tombe de haut. Ce qui est paradoxal dans tout ça, c’est que nous-mêmes, supporters, on avait accepté cette nécessité qu’un projet prenne du temps, et qu’il fallait arrêter avec l’intransigeance permanente. Et finalement, l’équipe dirigeante a eu exactement cette intransigeance-là.
Dès que ça a tangué, tout a explosé. Encore une fois. Du coup, cette saison a changé mon rapport au club. Je n’organise plus mon agenda en fonction des matchs. C’est une façon de me protéger. Parce qu’il y a quand même deux, trois trucs vexants aussi. Paris ? Ils peuvent gagner une deuxième C1, rien à foutre. En revanche, voir une équipe de merde comme Lyon devant nous… ça, je ne peux pas. Vivement que la saison se termine, pour que je commence à faire semblant de ne pas regarder le mercato cet été… alors que je vais le suivre assidûment. »

« Les belles émotions sont devenues rares » – Florian, 44 ans, Saint-Mandé
« J’ai grandi à Plan-de-Cuques, près de Marseille. Mes premiers pas au Vélodrome, je les fais en mai 1988 et, depuis mon départ de la région, je traverse régulièrement la France pour y retourner. La saison post-Bielsa, avec Michel et, plus encore, celle où on se maintient lors de l’ultime journée en 1999-2000, à Sedan, ça avait déjà été compliqué. On n’est donc peut-être pas sur le « pire » des exercices, mais au niveau des sensations, 2025-2026, ça reste très, très dur. Moi, la défaite 3-0 à Nantes il y a deux semaines m’a fait péter les plombs. J’ai vraiment eu une sensation de honte, de dégoût, au point de passer une très mauvaise nuit ensuite.
Ça fait des années qu’avec mon père, on se parle à la mi-temps et à la fin de chaque rencontre. Pour nous, c’est une vraie routine, un truc important, qui nous lie. Sur ce match, on a respectivement coupé en cours de seconde période et, pour la première fois, on ne s’est pas appelé au coup de sifflet final. C’est dire l’état de fatigue dans lequel on est. Comment je me l’explique ? Cette année, on avait énormément d’attentes. Peut-être plus que jamais depuis le début de l’ère McCourt, d’ailleurs. Et puis finalement, le château de cartes s’effondre une nouvelle fois… Les belles émotions sont devenues rares. Un jeune supporter de l’OM aujourd’hui, qu’est-ce qu’il a vécu de très marquant ? Quelques mini-épopées européennes – et encore, deux ou trois soirées fortes ? Et dire qu’on va tous replonger la saison prochaine… En tout cas, ça me fait du bien d’en parler, de vider un peu mon sac. »
Antoine Rabillard : « Sur le but de la montée, j’ai chialé comme un gamin »Par Damien Guillou, à Marseille
Photos : Damien Guillou et Iconsport




















































