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- Argentine-Algérie (3-0)
« Marseille, c’est autant l’Algérie que l’Argentine »

Les diffuseurs ont dû s’arracher les cheveux en apprenant que la rencontre entre l’Argentine et l’Algérie tombait à 3 heures du matin, en pleine semaine. Rien de grave pour les Marseillais, qui ont été nombreux à veiller et à peupler les bars clandestins pour voir les exploits de Lionel Messi. On y était.
« Bien sûr qu’on diffuse, il y aura du monde, tu peux passer ! » Les commerçants l’assurent en bombant le torse : le match entre l’Argentine et l’Algérie est une formidable raison de vendre des merguez à 4 euros, des pintes à 6 balles au beau milieu de la nuit, et de prouver qu’à Marseille, tout est différent. À l’heure où plusieurs villes de France instaurent un couvre-feu pour tenir en laisse leur jeunesse, celle-ci fait, encore et toujours, figure d’exception. Vestige d’une certaine idée de la liberté, la cité phocéenne brille de jour comme de nuit en ce début d’été. À partir de minuit, le cagnard – accompagné d’un doux mistral tout au long de la journée de mardi – a laissé place à la lumière bleue des écrans plats.
Maradona, Jul et herbes de Provence
Si New York est la ville qui ne dort jamais, Marseille pourrait bien être son pendant hexagonal tant les télés ont illuminé les rues du centre-ville tout au long de la nuit. Elles étaient si nombreuses sur le cours Julien qu’elles permettaient de voir les fresques comme en plein jour, notamment celles représentant Jul et Diego Maradona à l’entrée du bar Donkey Kong. Si, devant celui-ci, les tréteaux et les chaises en extérieur devaient être rangés à temps, la loi l’exige même ici, il était clair que la fête allait continuer jusqu’au petit matin dans plusieurs établissements du coin.

Elle avait commencé quand le soleil n’était pas encore couché. Pour l’entrée en lice de la France, un groupe de percussionnistes brésiliens était au rendez-vous pour animer la Plaine, au même titre que les feux d’artifice et autres pétards. Une fois la poudre envolée, il fallait encore patienter près de quatre heures pour voir Lautaro Martínez donner le coup d’envoi. Saïd et trois amis en profitent donc pour lancer une partie de rami sur le parvis de la gare Saint-Charles. « La plupart regarderont le match chez eux, en famille, mais c’est plus convivial de le voir avec du monde. Il ne va y avoir aucun débordement. Marseille, c’est autant l’Algérie que l’Argentine », souffle ce jeune supporter des Fennecs au maillot de l’OM floqué Amine Gouiri. Lui et ses potes ont prévu de rallier Noailles pour mater ce match qui en dit long sur la ville, ses habitants et leur rapport au football.
Le quartier algérien est évidemment prêt pour la soirée. Ou presque : avant de voir les champions du monde en titre entrer sur la pelouse de l’Arrowhead Stadium, les clients du Monumental ont bien cru qu’ils n’allaient pas pouvoir rester regarder la rencontre sur place. La télé est sortie sur le trottoir, mais un message inquiétant s’affiche : « Connexion à l’Iphone en cours. » Le temps est suspendu dans la nuit marseillaise, les moteurs pétaradants cessent et les couplets de C’est la cité crachés depuis une enceinte paraissent interminables… Ouf, ça marche, la fête aura bien lieu !
Avantage Argentine
Petit à petit, les snacks de la rue des Dominicaines, dans le 1er arrondissement, se remplissent, la Cantine DZ a évidemment sorti deux grands drapeaux, tandis que le gérant du Monumental a choisi de faire flotter l’étendard au croissant rouge juste au-dessus de la plancha sur laquelle marinent les grillades. Le mélange d’odeurs des différents types de viande, les relents de graillon du G La Dalle d’en face et les vapeurs d’herbes de Provence locales permettent de tuer les deux heures restantes. En remontant, au coin d’une rue où les tags en hommage au Rat Luciano se chevauchent, une âme charitable demande même si on ne chercherait pas quelque chose pour la soirée. Une attention appréciée, mais déclinée, il faut tenir jusqu’à l’aube.
On est confiant pour ce soir et pour la quatrième étoile.
À deux pas de là, deux amis boivent côte à côte, l’un portant le maillot de l’Albiceleste floqué du légendaire 10 de Léo Messi, tandis que son voisin provoque avec une tunique du Maroc au nom d’Achraf Hakimi. Devant le bar Joke’R, c’est un groupe d’une vingtaine d’Argentins qui attend impatiemment l’entrée en lice de sa sélection. « On est confiant pour ce soir et pour la quatrième étoile », clame Cristian, supporter de River Plate à peine arrivé en France pour une semaine de vacances. Une heure avant le coup d’envoi, cette joyeuse bande est invitée à entrer : les portes seront désormais fermées jusqu’au coup de sifflet final, aucune interdiction de fumer et de boire et bonne ambiance garantie au rythme des « Argentina, Argentina ».
Entonné à pleins poumons, l’hymne est finalement interrompu par le videur, tout comme l’explosion de joie sur le but de Messi refusé pour hors-jeu. Il n’est pas question de réveiller la ville, sauf quand c’est le patron lui-même qui sort le mégaphone pour donner un air de Vélodrome au bar, devenu établissement clandestin. Ça parle fort, ça transpire, ça se déhanche sur des musiques locales, ça fume de tous les côtés et ça explose à chaque fois que le numéro 10 apparaît à l’écran. Les prières « Messi, Messi, Messi » résonnent jusqu’au Vieux-Port et une tournée de shots est lancée dès son troisième but. Au même moment, à Noailles, c’est beaucoup plus calme dans les snacks pas officiellement ouverts. « C’était trop fort, soupire Karim, qui s’apprête à partir au travail après cette nuit blanche. Il n’y avait rien à faire contre Messi, il est vraiment injouable. Ses contrôles, ses passes, pfiouuu ! » Cette nuit, plus que jamais, Marseille, c’est l’Argentine.
Par Enzo Leanni, à Marseille, by night










































