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Times Square : au carrefour de leurs ambitions

Par Théo Denmat, à New-York, baby
7' 7 minutes
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Times Square : au carrefour de leurs ambitions

Times Square, ses hot-dogs à 20 dollars, ses bouches d’égout fumantes, ses écrans géants publicitaires, ses néons sur la façade des théâtres, ses porte-clefs criards, ses statues de la Liberté miniatures, ses types déguisés en gorille, ses sans-abris, ses supporters français. Times Square, quoi.

C’est un grand n’importe quoi, comme d’habitude, mais cette fois-ci sans doute un peu plus que les autres. En arrivant à Times Square, lundi soir (cette nuit, pour le lecteur) dans un New York de fin d’après-midi, n’importe quel esprit cartésien aurait fini le visage en Picasso : le sourire aux oreilles, la bouche ouverte jusqu’aux pieds, les yeux écarquillés à la Tex Avery. Dans un Mondial dont on critique à raison, du moins pour sa partie étasunienne, le manque d’unicité et d’engouement général propre au fait qu’il se dispute sur un territoire grand comme Pluton, il apparut vite évident que bien sûr, c’était là qu’il fallait être. Times Square, la place des touristes en recherche d’image d’Épinal ou en manque d’idées, il y a tant à voir, à New York. Ainsi, l’endroit où tout le monde se retrouve par défaut est fort logiquement devenu depuis le 11 juin le cœur de réacteur de cette Coupe du monde avec le stade Aztèque, l’épicentre des festivités autant que le rendez-vous incontournable de tous les groupes de supporters.

La dynamique fut lancée par les supporters brésiliens et marocains, samedi, et depuis, l’endroit regroupe tout ce que ce Mondial compte de diasporas étrangères, touristes et supporters en vadrouille, en particulier ceux n’ayant pas obtenu de billets pour se rendre au stade, parfois à l’autre bout du pays. Quitte à zoner quelque part, autant le faire à New York. Lundi, donc (toujours cette nuit pour le lecteur), les supporters français s’y étaient donné rendez-vous à 18h40, et ils tombèrent sur une grappe de supporters argentins, installés à la lumière de néons depuis plusieurs heures, avec leurs drapeaux flottant au vent et leurs peintures sur le visage. À peu près au même moment sont arrivés quelques centaines de supporters algériens, suivis d’une masse moins organisée de Sénégalais. Les quatre nations occupèrent leurs espaces avec respect, presque sans mélange, comme les branches d’une canopée se frôlent sans jamais se toucher. La situation dégénéra à minuit, mais cette histoire raconte l’avant, là où dans le temple du fake, il y eut beaucoup de vrai.

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L’architecture, d’abord : Times Square, comme son nom l’indique, est un rectangle – bien qu’il soit en réalité plus proche d’un « nœud de papillon », note son Wikipédia – traversé par la 7e Avenue où coulent les voitures de passage, taxis et livreurs à vélo. Une place, donc, lieu de ralliement parfait, qui donne en plus aux visiteurs ce qu’ils sont venus chercher : l’impression d’être enfin arrivés en Amérique. Comme le Hollywood Walk of Fame de Los Angeles, on y pénètre précédé d’images de films, de l’attaque du Bouffon vert dans le Spider-Man de Sam Raimi aux scènes embarquées dans Taxi Driver ; le Godzilla de 1998 marchant sur la ville ; Will Smith seul avec son chien, dans Je suis une légende. L’endroit arrive sans s’annoncer, dans ce Manhattan où tous les bâtiments sont des gratte-ciels et chaque passage piéton un marathon. Ce pourrait être la rue d’avant ou la rue d’après, mais c’est ici. « C’est Times Square, t’es sûr ? » demande un Français à un ami. « Mais oui, gros, je te dis ! » En effet, Times Square, en chair et en os.

Scolari, Pelé et Minnie Mouse

Évidemment, la Coupe du monde débarquant, la place s’est transformée. Les vendeurs de hot-dogs cuisent des saucisses avec des maillots sur le dos, espérant gratter quelques dollars de pourboire supplémentaires. Les photographes sauvages mitraillent les passants drapés de leurs tenues de match avant de leur proposer le cliché contre l’équivalent d’un SMIC. Les commerces aussi se sont adaptés : les boutiques de souvenirs hors de prix proposent désormais des babioles liées au football, en plus des porte-clés New York Police Department et des Oscars en toc. Ici des magnets ballon de foot, là une statue de la Liberté brandissant un carton et, plus étonnant, une boutique de spécialités portugaises proposant des boîtes de sardines aux couleurs des nations engagées dans la compétition. Il y a évidemment des gens déguisés, deux gorilles noirs de deux mètres de haut et trois de large, musclés comme Akinfenwa, une sorte de Samsam, le héros du quotidien cosmique, une statue de la Liberté sur échasses, mais surtout une étonnante invasion de Sonic (des hommes à l’intérieur du costume) et de Minnie (des femmes), en particulier devant la boutique Disney. Ces dernières se baladent avec la tête du costume relevée sur leur front, pour mieux respirer, avant de la laisser retomber dans une grande inspiration quand un enfant en maillot se présente dans leur périmètre de travail. Certains parents se font avoir : après tout, le budget est déjà explosé.

Après s’être éraillé la voix pendant trois quarts d’heure ou par simple volonté de quiétude, tout le monde finit à un moment par pénétrer dans l’attraction footballistique incontournable de Times Square : Pelé Soccer, autocatalogué « Meilleur magasin du monde », avec ses lettres vert fluo et son fronton avancé au-dessus du trottoir, comme s’il tendait le cou pour rejoindre les chants argentins de l’autre côté de la route. Construit en 2019 à la place d’un centre d’accueil pour visiteurs et sur les cendres de l’Embassy Theatre, le lieu est le vaisseau amiral de la marque Pelé Soccer, une entreprise de reventes de produits de sport. Dans les faits, après un seuil construit de telle sorte que les clients ont l’impression de pénétrer sur la pelouse d’un stade, vous y trouverez les maillots d’une centaine d’équipes différentes (l’extérieur EDF uniquement disponible en XS, XL et 3XL, pour 100$, une affaire), des crampons et quelques écharpes, celles du PSG comprises. Derrière le comptoir, la vendeuse confie que le best-seller du moment reste le Brésil domicile, preuve que la réputation fait plus que les résultats. Au fond, un écran géant diffuse les matchs en cours, en l’occurrence Arabie saoudite – Uruguay.

À l’extérieur, quelques centaines de mètres plus loin, un studio aux vitres en verre attire lui aussi la foule : voilà le « FOX One Chief World Cup Cube ». À l’intérieur, deux Américains, Austin Franklin et Kevin Akoto, ont été tirés au sort lors d’un concours pour rester enfermés pendant cinq semaines à regarder dans leur intégralité les 104 matchs de la compétition. Dos au public, assis dans de larges canapés marron face à leurs deux écrans de télévision, les deux hommes jettent parfois un regard en arrière, zieutent leur téléphone, scrollent, se font livrer à manger. Ils seront probablement les rares individus à voir la totalité des rencontres disputées. Ils sortent d’Espagne – Cap-Vert et de Belgique – Égypte, et vont se manger Iran – Nouvelle-Zélande. À les voir comme des lapins en cage, on se demande quel est le pire entre regarder et être regardé. Et puis on se souvient que l’affaire est surtout une opération de communication de la plateforme de recherche d’emplois Indeed : chacun d’entre eux est payé 50 000 euros, de quoi faire avaler les matchs nuls.

Sur la place principale de Times Square, les Français ont déplié un drapeau géant sous lequel s’est fait engloutir la ministre des Sports, Marina Ferrari, de même que les parents de notre ami Christophe Gleizes, Sylvie et Francis Godard. « Génial », dira-t-elle plus tard. Il se dit que 360 000 personnes foulent chaque jour en moyenne la place, soit près de 131 millions par an, faisant de Times Square la deuxième attraction la plus visitée par les touristes aux États-Unis derrière le Strip de Las Vegas. Sur chaque dollar dépensé par les visiteurs à New York, 22 centimes en moyenne le seraient là. Au premier étage du Hard Rock Cafe, Denilson, Felipe Melo et Luiz Felipe Scolari font coucou à la foule. Des sans-abris errent au milieu du vacarme, encore plus invisibles que d’ordinaire. Au parfait confluent des cercles français, sénégalais, argentins et algériens (les deux derniers cités s’affrontent demain à Kansas City), des femmes portent le voile, assises sur des chaises de fortune. Elles semblent venues comme on se promène au parc, avec leur flegme apparent et leur bébé en poussette : ses minuscules jambes repliées sur son torse, les doigts de pieds recroquevillés comme s’il s’accrochait au plus féroce des chevaux, il dort au milieu du boucan environnant. Il rêve probablement d’un grand biberon de lait ou d’une finale de Coupe du monde, c’est selon.

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