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Dominik Szoboszlai : « Le PSG est un cauchemar »

Pour devenir capitaine de sa sélection et cadre du Liverpool d’Arne Slot, Dominik Szoboszlai est passé par l’éducation à la dure de son père et l’exil de Hongrie à l’adolescence. Rencontre au pays avec un amoureux de la valeur travail.
Venir ici à Telki, au centre d’entraînement de la sélection hongroise, ça change les idées ?
Je crois que c’est important de bien distinguer les deux, la sélection et le club. Mon rôle à Liverpool est très différent de celui que j’occupe en sélection, où je suis capitaine. Et ça vaut pour tout le reste : mes coéquipiers ne sont pas les mêmes, le cadre n’est pas le même, les enjeux ne sont pas les mêmes… En fait, quand je viens en Hongrie, je ne peux pas me permettre d’apporter tout mon « bagage » de Liverpool, d’autant que les matchs s’enchaînent et qu’il faut constamment basculer sur celui qui vient. Ce n’est pas seulement vrai pour le football, d’ailleurs. Ainsi est la vie, n’est-ce pas, toujours regarder devant… Mais pour revenir à la question, oui, ça fait vraiment du bien de revenir à la maison. Il y a un sentiment de paix ici, c’est comme une remise à zéro. Tu vois ce moment où tu rentres chez toi, tu pousses un grand soupir, et tu te dis : « Enfin je suis là ! » ? C’est exactement ce que je ressens avec la sélection. D’un coup, tout se met en place : la langue, l’environnement, les visages familiers du complexe d’entraînement, les coéquipiers. C’est très réconfortant, quoi qu’il se passe pour moi en Angleterre.
C’est quoi tes premiers souvenirs de foot ?
Chez moi, debout devant la télé, à écouter l’hymne de la Ligue des champions. Cette compétition, j’ai toujours voulu la jouer. J’ai aussi une image dans la tête, celle de la première fois où je suis sorti jouer au football avec mon père. Je devais avoir environ trois ans. Mes souvenirs de cette époque ne sont pas très précis, mais la légende familiale raconte que le ballon n’était jamais très loin de mes pieds quand j’ai commencé à marcher. Bon, et puis après, il y a eu le Fonix.
Mon père a donné à chaque enfant du club une balle de golf. Pourquoi ? Parce que si tu as les mains prises, tu ne peux pas attraper le maillot des adversaires !
Le Fonix ?
Oui, c’est le club où j’ai grandi, dans ma ville de Székesfehérvar (à 50 kilomètres de Budapest, NDLR). Mon père l’a fondé avec deux amis à lui, à la base pour moi et leurs enfants à eux, parce qu’ils n’étaient pas vraiment à l’aise avec la façon dont on faisait travailler les jeunes joueurs en Hongrie au début des années 2000. Mon père était lui-même footballeur, il a joué pour Videoton (finaliste malheureux de la C3 en 1985, le club a entre-temps été rebaptisé Fehérvar FC), puis il est devenu entraîneur, et disons qu’il avait des idées un peu folles. Un exemple : quand un joueur te passe devant sur le terrain, ton instinct peut te pousser à lui tirer le maillot. Bon, mon père, lui, voulait nous débarrasser de ce genre d’habitudes, alors il a donné à chaque enfant du club une balle de golf. Pourquoi ? Parce que si tu as les mains prises, tu ne peux pas attraper le maillot des adversaires ! Pour le reste, il était essentiellement focalisé sur le développement des compétences techniques. Enfant, je devais dribbler ou slalomer entre des bouteilles en plastique vides. Comme nous n’avions pas de jardin, il avait installé le parcours dans notre appartement. Si les bouteilles contenaient de l’eau, c’était assez facile de se faufiler, mais une fois qu’elles étaient vides, le moindre contact les faisait tomber. Et bien sûr, mon père les vidait toujours ! Si j’en renversais une, je devais recommencer. J’ai continué jusqu’à ce qu’elles restent toutes debout. Au Fonix, il me reprochait chaque petite erreur que je faisais, alors qu’il était plus souple avec les autres.

C’est un peu dur, non ?
À l’époque, je ne trouvais pas ça juste, mais j’ai fini par comprendre. Il a placé la barre très haut pour moi dès le départ, et n’a jamais cessé de la relever, pour que j’arrive là où je suis aujourd’hui. J’ai grandi avec ce besoin de lui prouver que j’étais capable, mais au fond, je pense que c’est assez naturel quand tu es enfant. Tu veux rendre tes parents fiers, surtout quand ton père est également ton entraîneur.
À partir de quand as-tu cessé de rechercher son approbation ?
Quitter le nid familial à 15 ans a été une étape importante, mais le véritable tournant est venu quelques années après, quand j’ai eu 18 ans, que j’ai joué en équipe première du Red Bull Salzbourg, que j’ai porté le maillot de la sélection hongroise et que j’ai disputé mon premier match de Ligue des champions, comme je l’imaginais petit. C’est à ce moment-là que j’ai vraiment commencé à être indépendant et à ne plus chercher à répondre aux attentes des autres. Mais encore une fois, je ne serais pas le joueur ou la personne que je suis aujourd’hui sans mon père. C’est lui qui m’a aidé à tracer le chemin qui m’a mené jusqu’à Liverpool.
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Un chemin qui passe donc par un départ de Hongrie très jeune. Ça se passe comment, cette arrivée à Salzbourg à l’adolescence ?
Ça a bouleversé toute ma vie. Nouveau pays, nouvelle langue, nouvelle culture, nouvelles rencontres… Et sans ceux qui avaient fait partie de mon quotidien jusque-là. En Autriche, j’étais juste un jeune étranger talentueux parmi tant d’autres. Je ne parlais pas allemand, j’étais seul. Dès le premier entraînement, j’ai dû tenir bon. Un des gars m’a attrapé et a déchiré mon maillot en deux. Je lui ai donné un coup de coude en retour. Après ça, ils ne m’ont plus embêté.
À l’époque, tu t’es tatoué une citation sur le bras, attribuée à Steven Gerrard : « Le talent est un cadeau divin, mais sans beaucoup de volonté et d’humilité, il ne vaut rien ».”C’est encore un héritage de ton père?
À 15 ans, j’avais vraiment envie me faire tatouer, mais mon père refusait. Tout ce que je voulais, il fallait le mériter. Pour ce tatouage, il avait fixé la condition : je devais obtenir le meilleur score au test de course à pied du centre de formation de Salzbourg. « Si tu es le meilleur, c’est un pas vers l’équipe première », il disait. Alors je me suis entraîné comme un dingue pendant six mois. Le jour J, j’y ai mis toutes mes forces, j’ai failli m’effondrer à l’arrivée, j’étais exténué, mais j’avais fait le meilleur temps. Depuis, cette phrase est restée gravée sur mon bras.
Ils sont devenus quoi, les autres enfants de Fonix ?
On est toujours restés très proches. On était un groupe de cinq, et quatre jouent encore, ou plutôt trois puisque l’un d’entre eux s’est malheureusement rompu le tendon d’Achille. Deux jouent en troisième division hongroise, un autre en quatrième division. Ils suivent tous mes matchs à la télé, et moi je regarde les leurs dès que je trouve une plateforme de streaming. Et franchement, c’est une mine d’or pour se marrer ! Quand ils savent que je les regarde à la télé, ils changent de style de jeu, comme s’ils avaient quelque chose à prouver (rires).
Tu débriefes encore tes matchs avec ton père?
Toujours, oui, même s’il y a des fois où il vaut mieux ne pas en parler à chaud. Il sait quand me laisser un peu de temps pour ruminer dans mon coin et réfléchir. Ensuite, soit on en parle, soit on jette ça à la poubelle pour passer au match suivant.
Luis Enrique a trouvé les joueurs dont il avait besoin pour que ses idées et son système fonctionnent comme une horloge.
Quel est le dernier match qui a fini à la poubelle ?
Le match retour contre le PSG (en 8es de finale de C1 la saison dernière, défaite 0-1, puis au tirs au but, NDLR).
Après l’aller au Parc des Princes, vous aviez déclaré en conférence de presse que c’était la meilleure équipe que vous ayez jamais affrontée.
J’ai dit ça en toute franchise, et malheureusement pour nous, le retour m’a conforté dans cette idée… Les joueurs du PSG fonctionnent en parfaite symbiose, ils attaquent et défendent comme un seul homme. Ils ont un entraîneur d’une grande lucidité, qui a su transmettre sa vision du football à ses joueurs, et ces derniers réussissent à la faire vivre sur le terrain, dans la pression haute comme dans leur capacité à dicter le jeu avec le ballon. Luis Enrique a trouvé les joueurs dont il avait besoin pour que ses idées et son système fonctionnent comme une horloge. Ils sont sûrs d’eux, excellents dans les situations de un-contre-un… Honnêtement, c’est assez brillant. […] Ils ont cette flamme, ce côté implacable, et s’ils s’y accrochent, ce sera un cauchemar pour tous ceux qui se trouveront sur leur chemin. Encore une fois, ce n’est pas qu’une question de qualité, c’est aussi la façon dont ils jouent et font les efforts ensemble. C’est surtout ça qui laisse penser qu’ils peuvent atteindre la finale.

Qu’est-ce qui différencie ce Liverpool d’Arne Slot de celui de Jürgen Klopp ?
Déjà, la philosophie d’Arne Slot n’est pas la même que celle de Klopp. C’est ça le plus grand changement. Jürgen Klopp avait quelques principes bien définis : un travail acharné sans ballon, des joueurs qui courent tête baissée jusqu’à l’épuisement et un jeu très direct, dont l’objectif était d’atteindre le but adverse le plus vite possible. Arne Slot a lui aussi cette volonté de se projeter vers l’avant, mais avec une touche de créativité supplémentaire. Moi, j’ai la chance d’être à l’aise avec les deux approches. Si le coach me demande d’y aller à fond de la première à la 90e minute, je le ferai. S’il veut que je sois plus créatif, pareil.
Tu n’as aucune préférence ?
À choisir, j’aimerais que le ballon soit toujours dans nos pieds.
À Liverpool, vous aviez l’an dernier la particularité de compter dans l’effectif neuf capitaines de sélections nationales. Dont toi, donc.
C’est vrai, il y a beaucoup d’expérience dans ce vestiaire. Mais à Liverpool, il n’y a qu’un seul capitaine, et c’est Virgil. Moi, je ne suis pas le capitaine là-bas. On en revient à la séparation dont on parlait tout à l’heure, qui pour moi est une règle de base : on ne ramène pas son équipe nationale dans le vestiaire de son club. Si vous le faisiez, vous obtiendriez ce à quoi vous faites allusion : neuf capitaines dans un seul groupe, chacun essayant de mener la barque. Avec ce genre d’approche, nous ne serions pas en tête de la Premier League. Ce serait le chaos, pas l’alchimie.
À propos de chaos, le monde et l’Europe se déchirent ces derniers temps. Au-delà de ces questions de capitanat, est-ce qu’on parle de géopolitique dans un vestiaire avec autant de nationalités ?
Pas vraiment, non. On est tous très proches les uns des autres au club, on discute beaucoup, même si chaque thème abordé entre nous dépend des personnes qui se trouvent dans la pièce. Toutes sortes de choses sont évoquées, comme la façon dont les Sud-Américains font la fête, ou dernièrement comment Mo Salah et Ibou Konaté vivent le ramadan… Les coutumes, les cultures, tout cela est fascinant. En revanche, je ne me plonge pas dans la politique.
Lorsque j’ai dû choisir un numéro en arrivant à Liverpool, je voulais absolument le 8, mais je ne suis pas non plus ici pour essayer de devenir le prochain Gerrard.
Tu es croyant ?
Non, pas vraiment. Ma seule boussole, c’est le travail.
Tu avais des idoles, petit ?
J’ai adoré regarder Cristiano Ronaldo, mais je n’ai jamais eu de poster de lui dans ma chambre, ni cherché à étudier ses mouvements ou à l’imiter. Pareil avec Steven Gerrard. Lorsque j’ai dû choisir un numéro en arrivant à Liverpool, je voulais absolument le 8, mais je ne suis pas non plus ici pour essayer de devenir le prochain Gerrard. Cela n’a jamais été mon but.
Plus on t’écoute, et plus ton histoire nous fait penser à celle d’une autre star hongroise, Judit Polgar.
La joueuse d’échecs ?
Oui. La seule femme à avoir atteint le top 10 du classement mondial. La place du père, la précocité, l’austérité, le rapport au travail… Pas mal de choses vous lient.
Vous savez que je joue aux échecs, moi aussi ? Sur mon téléphone, ou avec Mo Salah à l’hôtel avant nos matchs. Bon, le problème, c’est que Mo me bat à chaque fois.
Qu’est-ce qui t’intéresse dans les échecs ?
Battre Mo ! (Rires) Non, plus sérieusement, sur le terrain et dans la vie, je peux anticiper deux ou trois coups à l’avance, m’adapter à des situations nouvelles, décrypter les coups de l’adversaire. J’aimerais bien être capable d’en faire de même aux échecs, trouver comment prendre l’avantage.

Parlons un peu de la Hongrie. Après un long déclin, la sélection s’est qualifiée pour les trois derniers Euros. Peut-on parler de renaissance du football hongrois ?
Nous sommes revenus sur le devant de la scène footballistique, c’est indéniable, même si on connaît encore des hauts et des bas. Ces dernières années, certaines victoires, comme celles contre l’Angleterre (4-0 à Wolverhampton en juin 2022) et l’Allemagne (1-0 à Leipzig en septembre 2022), résonnent encore dans les mémoires. Pour moi, ce qui fait battre le cœur de cette équipe, c’est la lutte et la faim de vaincre à chaque match, peu importe l’adversaire. C’est un peu l’Évangile de Marco Rossi en tant que sélectionneur national, son premier commandement.
Rossi a dit de vous qu’en tant que capitaine, vous aviez connu une progression fulgurante ces dernières années.
Il a raison, et c’est lui qui m’a le plus aidé dans ce domaine. Rossi a cette façon de vous pousser, pas seulement en tant que joueur, mais aussi en tant que personne et en tant que leader. Je suis un adepte du franc-parler, et lui ne mâche pas ses mots. Il m’a expliqué clairement ce qu’il attendait de moi en tant que capitaine : montrer l’exemple, rester ouvert, garder la tête froide, apporter une touche humaine. Plus que sur les considérations tactiques, il m’a changé sur le plan humain.
Dirais-tu qu’au-delà de toi et de la sélection, le football hongrois dans son ensemble s’est amélioré ?
Honnêtement, je ne sais pas. Cela fait longtemps que j’ai quitté la Hongrie. Je ne vis pas là-bas, je ne connais pas la base, ni la colonne vertébrale du football local. Hormis pour regarder mes amis, je n’ai pas vraiment l’occasion de suivre les matchs du championnat, je ne dispose donc pas d’une vue d’ensemble qui me permettrait de me faire une idée juste de l’état de notre football. Ce que je peux dire, c’est que l’équipe nationale est toujours la vitrine, le visage que nous montrons au reste du monde. Et il est évident que la sélection a fait de réels progrès ces dernières années. Mais est-ce que cela reflète un changement plus profond dans le pays ? Je n’en suis pas sûr…
Tu as 24 ans, tu es le meilleur joueur de ton pays et champion d’Angleterre en titre. C’est quoi, désormais, ton objectif ?
Toujours le même que lorsque j’étais petit, debout devant la télé : entendre sonner l’hymne de la Ligue des champions. Et la gagner un jour.
L’équipe type de la neigePropos recueillis par Arpad Lipcsei, à Budapest
Article issu du magazine SO FOOT numéro 225, paru en avril 2025.























































