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Saliba, ça fait froid dans le dos

Victime d’une « fracture du dos » avec laquelle il a joué un titre en Premier League, une finale de Ligue des champions et six matchs de Coupe du monde, William Saliba est entré dans la grande tradition des hommes qui sacrifient leur corps sur l’autel de la plus grande compétition de ce sport. Mais qu’en dira-t-il dans 30 ans ?
Il faut dire qu’ils en parlaient beaucoup, pour un non-sujet. Depuis le début de ce Mondial américain, le sujet du dos de William Saliba revenait en conférence de presse dans la bouche des joueurs qui voulaient bien s’y présenter, sans d’ailleurs forcément qu’on les y lance, à tel point que la petite musique finit par dire quelque chose de la grandeur du problème, sans doute plus important que ce que le staff des Bleus voulait bien laisser entendre : ainsi, le défenseur d’Arsenal a joué la Coupe du monde avec une « fracture au dos », une phrase aussi absurde à écrire qu’à entendre.
Information dévoilée par RMC ce jeudi soir après que le joueur a passé des examens après sa sortie, au bout de l’effort et de son Mondial, à la 30e minute de la séance d’équarrissage espagnole en demi-finales (2-0). Jules Koundé, la veille, dans le ventre de la Southern Methodist University et la discrétion des sous-sols du Texas, quelque part au nord de Dallas, l’avait d’ailleurs évoqué de lui-même, lançant la phrase en l’air comme on évacue les mauvaises pensées : « On sait l’effort qu’il fait par rapport aux douleurs qu’il peut avoir. » Tiens. Le dire sous-entendait qu’il y avait une chance pour que les secondes l’emportent sur les premiers, et ça finit par arriver, donc, dans cette séquence désormais disséquée où le joueur d’Arsenal stoppa un sprint, se mit à terre en dégageant le ballon en touche, et dit à Dayot Upamecano : « Je peux plus. Mon dos est mort. »
Une gravité bien cachée
William Saliba a d’abord 25 ans, c’est encore un gamin, et une durée de vie sportive désormais en suspens après l’annonce d’une blessure aussi handicapante, datant d’un match de Premier League il y a deux mois (!), avec laquelle il a bataillé pour un titre en championnat, puis disputé une finale de Ligue des champions et six matchs de Coupe du monde. Évidemment, l’épisode rappelle le destin de Samuel Umtiti, lui qui avait sacrifié son genou gauche en pleine conscience pour remporter le Mondial 2018, plus grand jour de sa vie tout autant que le début de son crépuscule. Saliba, on l’a donc appris, jouait sous antidouleurs, tout en suivant un programme sur-mesure pensé par l’équipe médicale française, en accord, on l’imagine, avec celle d’Arsenal, qui eût la délicatesse de laisser partir son joueur à l’abattoir, s’il le voulait après tout. Une « fracture au dos », donc, dont la nature sera précisée dans les jours à venir, probablement dès ce vendredi pour la première prise de parole publique des Bleus depuis la débâcle de Dallas.

Si l’annonce est un choc, on l’avait aussi vu venir de loin. Après l’entame face au Sénégal (3-1), les colères d’Adrien Rabiot et de Didier Deschamps sur l’état de la pelouse du Metlife Stadium, qu’ils savaient pouvoir retrouver en seizièmes de finale (contre la Suède, 3-0), et espéraient recroiser pour la finale, portaient autant sur les rebonds hasardeux que sur les risques physiques qu’elle leur faisait encourir, ce que Saliba lui-même confirma avant l’Irak. Question lui avait alors été posée frontalement au stade d’entraînement de la Bentley University, à une époque où Boston ployait sous la chaleur, et il y avait répondu avec toutes les précautions qu’il fallait pour en dire sans en dire : « Oui, j’ai une petite gêne depuis plusieurs mois. Mais je vais serrer les dents. Le staff gère très bien et le coach aussi. Mais voilà : c’est une Coupe du monde. Ça se joue tous les quatre ans, donc il faut serrer les dents. Il y a beaucoup de footballeurs qui jouent aussi avec des gênes. Il y a l’adrénaline, ça permet aussi d’oublier. »
L’adrénaline et les médocs, deux pansements sur une jambe de bois, couplés à des entraînements quasi toujours à l’écart du groupe, alors que Deschamps allumait la lance à incendie dès qu’il le pouvait, comme avant la guérilla contre le Paraguay : « William va bien. […] Qu’il ne soit pas à 100%, s’il est à 99, ça va. Sur les matchs, ça va, et le fait qu’il ait pu souffler sur le troisième (face à la Norvège, NDLR), c’était important aussi. […] C’est pas quelque chose qui le mine et qui l’empêche de jouer libéré comme il a pu le faire sur les deux premiers matchs. » Visiblement, c’était beaucoup moins que 99%, et un peu plus que « quelque chose ».
« Je ne vais pas dire ce que ça m’empêche de faire, parce que des gens vont le lire »
Il faut louer l’abnégation du bonhomme, ni le premier ni le dernier à sacrifier son corps et sa santé pour son pays – cela arrive dans le foot comme ailleurs – tout autant que sa discrétion sur le sujet, laquelle avait pour principal intérêt d’éteindre les lumières sur sa fragilité, dans un Mondial qui aurait pu voir les Bleus rencontrer plusieurs attaquants « déménageurs » – Aymen Hussein (Irak), Erling Haaland (Norvège, finalement sur le banc) Viktor Gyökeres (Suède), Ismael Saibari (Maroc, blessé) – et des équipes entières prêtes à lui faire la peau, le Paraguay et l’Argentine en premier lieu.

Ce mercredi, dans les premières minutes de la bataille de Kansas City entre l’Angleterre et l’Argentine, on vit Leandro Paredes tamponner l’épaule gauche de Jude Bellingham, que tout le monde sait propice aux luxations depuis plusieurs années : taire une blessure, c’était d’abord se protéger soi. Avant l’Irak, en s’adressant à L’Équipe qui lui demandait plus de détails sur son inconfort, il avait répondu : « Je ne vais pas dire ce que ça m’empêche de faire, parce que des gens vont le lire. » Après le match pour la troisième place face aux Anglais (samedi, 21 heures), le Bondynois se fera opérer, et devrait être absent des terrains pour une durée allant de quatre à six mois. On pense maintenant à Juan Martin Del Potro, qui aimerait pouvoir monter des escaliers sans avoir envie de pleurer après quinze ans à tirer sur son genou, son poignet, son dos et surtout la corde. Que Saliba, ça et avant tout le reste, fasse en sorte de pouvoir marcher dans 30 ans.
Un arbitre vénézuélien pour France-AngleterrePar Théo Denmat, à Boston















































