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« On ne se rend même pas compte qu’on est pourris gâtés avec l’équipe de France »

La déception domine après l’élimination des Bleus dans un non-match contre l’Espagne : la troisième étoile, ce ne sera pas pour cette année. Après trois demi-finales d’affilée, les plus anciens qui ont connu l’équipe de France qui n’avait jamais gagné et les longues disettes sont là pour relativiser. De Guy Roux à Marcel Aubour, ils partagent leur sagesse.
Guy Roux : « On fait la fine bouche »
Entraîneur emblématique de l’AJA, 87 ans
« Connaissant la nature non seulement française mais humaine, si on a la possibilité d’évaluer la valeur de ce qu’on a fait et que c’est ce qu’on a fait de moins bien depuis des mois, c’est sûr que ça crée un sentiment de déception et de tristesse dans le pays. Un élève qui a toujours été premier de sa classe, si le dernier jour il est deuxième, ses parents vont lui faire la tête.
En 1958, c’était une immense joie, parce que la France ne gagnait jamais. L’équipe de Just Fontaine s’est mise à gagner et c’était formidable.
En 1958, j’avais une vingtaine d’années, j’allais voir la télévision dans un village voisin, chez un pharmacien qui était le seul à en avoir une. J’ai vécu tout ça en gardant une bonne impression de cette Coupe du monde qu’on ne voyait pas à la télé, dont on voyait des résumés une fois par semaine. C’était une immense joie, parce que la France ne gagnait jamais. L’équipe de Just Fontaine s’est mise à gagner et c’était formidable. Donc là, il y a eu l’effet inverse (de 2026), il n’y a pas eu de déception de finir à la troisième place, c’était de la joie. Aujourd’hui, dans toutes les compétitions, on est dans les quatre premiers. On fait la fine bouche. »
Luc : « Il ne faut pas oublier que gagner une Coupe du monde reste un exploit »
Un supporter des Bleus, 78 ans
« Quand j’ai commencé à regarder assidûment le foot dans les années 1970, la France n’avait pas les armes pour rivaliser avec les grandes nations. Le Brésil avait Pelé, les Pays-Bas Cruyff et l’Allemagne Beckenbauer. Nous, notre premier très grand joueur, c’est Platini dans les années 1980. À cette époque, une demi-finale était déjà un exploit. Si la France avait battu le grand Brésil, on aurait explosé de joie parce qu’on n’était pas habitués. Aujourd’hui, on serait juste contents. C’est parce qu’avec Platini, puis surtout Zidane, les mentalités ont changé : on s’est mis à croire qu’un titre mondial était possible. La première désillusion arrive justement quand on commence à être plus fort avec Séville 82. C’était un scandale, d’ailleurs. Harald Schumacher aurait dû être expulsé. Il était complètement taré. Ensuite, il y a eu le sacre de 1998. C’était tellement inoubliable que mon fils a cassé un lit en célébrant la victoire.

En 2026, les Français sont beaucoup plus exigeants parce que tous les joueurs évoluent dans les plus grands clubs européens. Forcément, on s’attend à ce que l’équipe aille au bout. C’est pour ça qu’on est très frustrés après la défaite contre l’Espagne. Avec l’équipe qu’on avait cette année, il fallait aller la gagner. Il ne faut toutefois pas oublier que gagner une Coupe du monde reste un exploit : la France n’a que deux étoiles en 23 éditions. Aujourd’hui, terminer au mieux troisième paraît presque décevant. C’est la preuve que les attentes ont changé. Avec un joueur aussi exceptionnel que Mbappé, on s’attend toujours à le voir performer et à faire gagner l’équipe. »
Marcel Aubour : « Je ne vais pas me balancer dans le port de Saint-Tropez ! »
Gardien de l’équipe de France 1966, 86 ans
« Lors de la Coupe du monde 1966, si on avait passé le premier tour, ça aurait été exceptionnel. À l’époque, il y avait 16 équipes. Ce n’était pas comme maintenant à 40 000 équipes. Déjà, de participer à la Coupe du monde, ce sont des grands moments. Et nous, en 1966, c’était merveilleux. On est partis en Angleterre, bon ça a mal marché, c’est comme ça (éliminé en poules après un nul et deux défaites). Aujourd’hui, à ce niveau de la compétition, les chances de passer, c’est 50-50. Et on prend pas des peintres : les Espagnols forment une belle équipe et ils sont comme nous, ils comptaient gagner. Il arrive un moment où les meilleurs sont là. On était euphoriques, on s’attendait à quelque chose d’autre, mais on arrive en demi-finales.
S’il y en a qui doivent être déçus, c’est l’équipe de 1982, en Espagne, parce qu’ils avaient vraiment une équipe pour être champions du monde.
Il y a toujours de grosses déceptions. C’est que du sport. S’il y en a qui doivent être déçus, c’est l’équipe de 1982, en Espagne, parce qu’ils avaient vraiment une équipe pour être champions du monde. Ils ne l’ont pas fait parce que le gardien allemand a « tué » Battiston. Eux, ils ont le droit d’être déçus. On ne se rend compte de rien du tout, il faut savoir aussi accepter les défaites, ce n’est pas une humiliation de perdre. Je suis très fier de cette équipe, moi. Ils ont fait de grands matchs, ils nous ont régalés : je suis content. Je ne vais pas me balancer dans le port à Saint-Tropez parce qu’on a perdu. »
Michel : « Quand j’avais votre âge, la France ne se qualifiait même pas pour toutes les Coupes du monde »
Un supporter des Bleus, 79 ans
« Ma première Coupe du monde, c’était en 1970. À l’époque, l’équipe de France n’avait pas le statut qu’elle a aujourd’hui. On ne parlait pas d’objectif de titre et se qualifier était déjà une réussite. D’ailleurs, on est resté à la maison en 1974. Les défaites contre le Brésil, l’Allemagne ou les Pays-Bas étaient presque logiques. On n’osait pas se comparer à ces grandes nations et les battre relevait de l’exploit. Je me souviens aussi des grands matchs contre l’Italie, notre bête noire pendant plusieurs décennies. Quand on a perdu contre eux au Mondial 1978, on ne dramatisait pas.

Aujourd’hui, c’est tout l’inverse. On est très frustrés parce qu’on n’a pas reconnu l’équipe des matchs précédents face à l’Espagne. Avec cet effectif royal, on attendait forcément beaucoup plus. Quand j’étais jeune, je n’aurais jamais imaginé voir la France championne du monde : les autres nations étaient tellement au-dessus. Le sacre de 1998 a tout changé. À partir du moment où les joueurs français ont commencé à s’imposer dans les plus grands clubs européens, l’équipe de France a franchi un cap et notre niveau d’exigence a suivi.
Je ne fais pas non plus de cette élimination une maladie. Ce matin, toute ma famille était déçue. Mes petits-enfants m’ont demandé ce qui nous arrivait. Je leur ai répondu : « Quand j’avais votre âge, la France ne se qualifiait même pas pour toutes les Coupes du monde. » Je leur ai rappelé qu’ils ont déjà eu la chance de grandir avec une équipe capable de remporter le Mondial, et qu’ils auront sûrement l’occasion de vivre un nouveau sacre au cours de leur vie. »
François da Rocha Carneiro : « C’est quelque chose d’exceptionnel ce que l’on vit »
Historien du football et de l’équipe de France
« C’est quelque chose d’exceptionnel ce qu’on vit, même dans l’histoire du foot français. On ne va pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Si les Français en attendent autant de l’équipe de France, c’est parce qu’elle est la plus forte du monde. C’est normal qu’il y ait eu de l’espoir, parce qu’il y a de la formation, un vivier, du recrutement.
Alors que, dans les années 1940, 1950, 1960, le football français ne brillait pas. Pourtant, c’est au milieu de ces années-là que le Stade de Reims dispute deux finales de Coupe des clubs champions (1956, 1959). L’exception, c’est 1958 et cette troisième place. Parce qu’il faut se rappeler qu’en 1950, la FFF refuse d’aller à la Coupe du monde au Brésil alors qu’elle avait été repêchée et n’avait pas réussi à se qualifier sur le terrain, et qu’en 1954, ça se passe très mal (élimination en poules, une défaite, une victoire). Ensuite, on a qu’une seule participation, pas réussie, en 1966, et l’équipe de France échoue à se qualifier en 1962, 1970 et 1974, avant qu’on se fasse éliminer encore en poules, en 1978. Donc 1958 était l’arbre qui cachait la forêt et 1982 le tournant, avant 1984 et les deux titres : champion d’Europe et champion olympique. À ce moment-là, une demi-finale, c’est le graal, on se dit qu’on espère gagner mais on ne pense pas le faire.
Ce Mondial en Espagne est d’autant plus un tournant qu’en 1958, le foot passe après beaucoup de choses. À ce moment-là, il y a la guerre d’Algérie, l’arrivée au pouvoir de Charles de Gaulle, on parle de la Ve République. En 1998 aussi, le mouvement populaire a été assez long à venir, il débute à partir des quarts de finale. Avant ça, on parle de la sécurité, du risque d’attentat, de la grève des transports : on est encore en plein dans les fractures sociales des années 1990, illustrées par la dissolution de l’Assemblée nationale en 1997. Aujourd’hui, on essaye justement de penser à autre chose qu’à la canicule ou qu’à une ambiance très morose en matière de politique internationale en regardant l’équipe de France. Parce que c’est aussi, avec les Jeux olympiques récemment, la seule compétition sportive qui nous permet de faire nation, de faire République. C’est peut-être ce contexte qui crée plus de frustration. Mais on ne se rend même pas compte qu’on est excessivement pourris gâtés, qu’en moins de 30 ans, on a fait cinq demi-finales. On est pourris gâtés, vraiment. »
Détrompez-vous : ce France-Angleterre a un vrai intérêtPropos recueillis par Nathan Beaufils et Mathis Blineau-Choëmet










































