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Comment les Iraniennes ont été rattrapées par la guerre

Par Cyrus Mohammady--Foëx
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Comment les Iraniennes ont été rattrapées par la guerre

Pour avoir refusé de chanter l’hymne de leur pays avant un match de Coupe d’Asie face à la Corée du Sud, les joueuses de l’équipe nationale d’Iran ont été qualifiées de « traîtresses en temps de guerre » par la République islamique. Malgré les craintes de représailles, certaines ont accepté l’asile offert par l’Australie. Récit de dix jours irrespirables.

Et soudain, le silence. Ce lundi 2 mars, alors que l’hymne de la République islamique d’Iran retentit au Gold Coast Stadium, au sud de Brisbane, les onze joueuses iraniennes restent mutiques. Arrivées en Australie quelques jours plus tôt pour y disputer la Coupe d’Asie, elles ont appris à plus de 10 000 kilomètres de distance la guerre lancée par les États-Unis et Israël contre leur pays, puis l’assassinat dans la foulée d’Ali Khamenei, Guide suprême iranien depuis 36 ans. En quelques instants, les images des joueuses silencieuses font le tour de la planète. Politisé tout au long de son histoire, voilà le ballon rond iranien plus que jamais dans le viseur du régime.

Sound of silence

Pour saisir toute sa portée, ce geste doit être lu à la lumière du contexte qui entoure le football féminin depuis quatre ans en Iran. Si le foot masculin est extrêmement populaire dans le pays, les joueuses ont elles aussi fortement gagné en notoriété depuis leur première participation à une Coupe d’Asie, en février 2022. Quelques mois après cette compétition, plusieurs d’entre elles ont exprimé publiquement leur soutien au mouvement « Femme, Vie, Liberté », consécutif à la mort en détention de Mahsa Amini, jeune femme de 22 ans arrêtée par la police des mœurs pour une supposée violation du port du voile. Un soutien aussi immédiat que bref. « En interne, le régime leur a rapidement fait comprendre qu’elles devaient se taire, certains comptes Instagram ont été fermés temporairement », expliquait en janvier à So Foot la chercheuse Caroline Azad, autrice d’une thèse sur le football féminin en Iran. Depuis, la répression et la surveillance digitale des joueuses par le régime se sont renforcées, le moindre écart étant sévèrement puni.

Nous ne pouvons pas dire exactement quel type de punition elles pourraient subir, mais il est évident qu’elles sont depuis considérées comme des ennemies du régime.

Zaki Haidari

Plus que jamais épiées, les joueuses n’ont qu’une marge de manœuvre extrêmement réduite pour exprimer une potentielle opposition au régime. Au sein de ce répertoire limité d’actions, le refus de chanter l’hymne national est sans doute l’un des actes les plus forts à leur disposition. En 2022 au Qatar, c’est aussi en restant mutiques avant leur premier match de la Coupe du monde que les joueurs de l’équipe masculine avaient exprimé leur soutien au mouvement « Femme, Vie, Liberté ». Et le 7 janvier dernier, au plus fort de la nouvelle vague de contestations contre le régime, les U23 iraniens n’avaient pas fait différemment à l’occasion de leur entrée en lice en Coupe d’Asie. S’inscrivant pleinement dans cette histoire symbolique, le geste des Shirzanan (« lionnes » ou « héroïnes » en persan, le surnom de l’équipe nationale) est d’autant plus courageux au vu de la situation actuelle en Iran : quelques semaines après les manifestations écrasées dans un bain de sang (plusieurs ONG évaluent à 30 000 morts l’ampleur de la répression), en pleine guerre contre les États-Unis et Israël, la pression exercée par le régime est à son paroxysme.

Alors, la réaction ne se fait pas attendre. Présentateur sur la télévision d’État iranienne, Mohammad Reza Shahbazi qualifie les joueuses de « traîtresses en temps de guerre » : « C’est le comble de l’impudeur et de l’antipatriotisme », accuse-t-il, tout en appelant à « traiter ces personnes plus sévèrement ». Lors des deux rencontres suivantes contre l’Australie et les Philippines, les joueuses ne réitèrent pas le geste, fredonnant l’hymne et effectuant un salut militaire. De quoi alimenter les craintes que les responsables gouvernementaux leur aient forcé la main. « Nous ne pouvons pas dire exactement quel type de punition elles pourraient subir, mais il est évident qu’elles sont depuis considérées comme des ennemies du régime », souligne auprès du Monde Zaki Haidari, chargé des campagnes stratégiques d’Amnesty International Australie.

« Sauvez nos filles ! »

L’inquiétude est palpable sur le visage de ces quelques centaines d’Iraniens et d’opposants au régime, réunis aux abords du Gold Coast Stadium dimanche 8 mars dans la soirée. Éliminées après leur troisième et dernière défaite contre les Philippines, les joueuses iraniennes doivent en principe retourner au pays d’ici quelques jours. À l’arrivée du bus de l’équipe, la foule se presse alors devant le véhicule, scandant « changement de régime pour l’Iran », « laissez-les partir », « sauvez nos filles ». « Après leur départ [pour l’hôtel], en regardant nos vidéos, nous avons vu qu’au moins trois joueuses nous faisaient un signe de la main, un signal SOS », raconte au Monde Hadi Karimi, militant des droits humains présent ce soir-là.

Une inquiétude partagée par la FIFPRO, le syndicat international des footballeurs, qui appelle la FIFA et la Confédération asiatique de football (AFC) à protéger les joueuses. Donald Trump lui-même finit par s’en mêler : sur sa plateforme Truth Social, il exhorte le Premier ministre australien, le travailliste Anthony Albanese, à accorder l’asile aux joueuses. « L’Australie commet une terrible erreur humanitaire en autorisant l’équipe féminine d’Iran à retourner de force en Iran », écrit-il – « oubliant » sans doute qu’il avait lui-même ordonné la déportation d’immigrés iraniens en janvier dernier, quelques jours après le massacre perpétré par le régime contre ses opposants.

Elles sont comme des otages en Australie. On essaie d’entrer en contact avec elles, mais personne ne peut les approcher.

Minoo Ghamari

Seulement, la chose est loin d’être simple. Confinées entre les murs de l’hôtel Royal Pines Resort, les joueuses sont en permanence accompagnées de représentants iraniens, dont certains en lien avec les gardiens de la révolution. Elles ne peuvent s’exprimer publiquement, faire appel à un avocat, ni même contacter leurs proches. « Elles sont comme des otages en Australie, affirmait le 7 mars auprès d’ABC l’activiste Minoo Ghamari. On essaie d’entrer en contact avec elles, mais personne ne peut les approcher. » Pourtant, dans les heures qui suivent ce match contre les Philippines, des contacts sont établis : par l’intermédiaire de la diaspora iranienne, des joueuses parviennent à discuter avec leur famille. Dans le même temps, l’agente australo-iranienne de l’immigration Naghmeh Danai rencontre en catimini des joueuses pour leur présenter toutes les options possibles, assurant que l’asile leur est offert si elles le souhaitent.

Impossible dilemme

Lundi dans la soirée, alors que la délégation iranienne se réunit pour l’Iftar, repas marquant la rupture du jeûne pendant le ramadan, cinq joueuses manquent à l’appel. Fatemeh Pasandideh, Zahra Sarbali, Atefeh Ramazanzadeh, Mona Hamoudi et la capitaine Zahra Ghanbari viennent de prendre la fuite par le parking. Pris de panique, les services de sécurité dévalent les escaliers de secours à toute vitesse pour les retrouver. En vain : la porte verrouillée, ces derniers remontent affolés dans le lobby de l’hôtel. C’est alors que les fugitives quittent définitivement l’enceinte du bâtiment pour rejoindre un poste de police. Quelques heures plus tard, le ministre de l’Intérieur australien, Tony Burke, annonce que les joueuses sont en sécurité et ont obtenu un visa humanitaire.

Le lendemain après-midi, le reste de l’équipe rejoint le bus en direction de l’aéroport, malgré les dizaines de manifestants tentant de bloquer le véhicule. Toutefois, avant que l’avion ne parte pour Sydney, l’attaquante Mohaddeseh Zolfi et la membre du staff Zahra Soltan Moshkehkar décident elles aussi d’accepter l’asile offert par l’Australie. Quant aux autres joueuses, elles atterrissent à Kuala Lumpur mercredi matin, après une escale dans la métropole australienne.

Si les autorités australiennes assurent aux joueuses leur soutien, ces dernières sont confrontées à un choix pratiquement impossible à faire. En cas de retour, les membres de l’équipe se savent directement menacées par le régime, le tout dans un pays visé par les bombardements israélo-américains. Mais en cas de défection, elles craignent des représailles envers leurs proches en Iran. Comme le rapporte The Athletic, qui a contacté plusieurs sources indépendantes proches de l’équipe, des menaces auraient bien été adressées par le régime aux familles des joueuses dans le cas où elles ne rentreraient pas en Iran. D’après la chaîne Iran International, basée à Londres, le procureur général de la République islamique aurait quant à lui publié mardi une déclaration menaçante à l’encontre des joueuses restées en Australie, décrivant les demandes d’asile comme un « complot ennemi ».

Sans doute est-ce cette situation insoutenable qui pousse, mercredi, l’une des joueuses restées en Océanie à faire volte-face. Devant le Parlement, Tony Burke explique que cette dernière a changé d’avis « après avoir parlé à certaines de ses coéquipières qui étaient parties ». En Australie, en Malaisie ou en Iran, la sécurité des joueuses et de leur famille inquiète plus que jamais, alors que les frappes se poursuivent au Moyen-Orient et que le régime iranien continue d’encaisser les pertes sans montrer, jusqu’ici, de signe d’effondrement.

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