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En Iran, le délicat positionnement des footballeurs face à la répression

Par Cyrus Mohammady--Foëx
10 minutes

Confrontée à un mouvement de contestation inédit depuis le 28 décembre, la République islamique d’Iran a répondu par le sang. Si les joueurs de football avaient été l’un des visages de la précédente vague de manifestations en 2022, ils semblent cette fois-ci se montrer relativement plus discrets. Le résultat d’une position ambiguë, comme d’une reprise en main du ballon rond par le régime depuis trois ans.

En Iran, le délicat positionnement des footballeurs face à la répression

« En tant qu’athlète, je soutiendrai toujours le peuple de mon pays. Je lui souhaite le meilleur. » Ces quelques mots sont lancés par Sardar Azmoun, l’attaquant vedette de l’équipe nationale iranienne, dans un message publié sur Instagram le 8 janvier dernier. Ce jour-là, les rues du pays sont noires de monde. Lancé dix jours plus tôt par les commerçants du grand bazar de Téhéran et les agents de change, le mouvement de contestation s’est élargi, amplifié, dans ce qui finit par constituer la plus importante mobilisation populaire en Iran depuis la révolution de 1979. Acculé, le pouvoir répond par un bain de sang. Les manifestants tombent sous les balles. Dans le même temps, l’accès à Internet est presque intégralement coupé. Selon l’ONG Human Rights Activists News Agency (HRANA), au moins 3 090 personnes ont été tuées depuis le début des manifestations. Un bilan probablement sous-estimé, qui dépasse largement celui des précédentes vagues de contestations.

Le football iranien pris dans la propagande d’État

Dans un pays où le football est immensément populaire et, comme dans bon nombre de régimes dictatoriaux, instrumentalisé par le pouvoir à des fins politiques, les joueurs savent leur parole aussi écoutée que contrôlée. Si la République islamique s’est longtemps méfiée du ballon rond, vu comme un symptôme d’occidentalisation du pays, les choses changent après la qualification de la Team Melli pour la Coupe du monde 1998, une première depuis 20 ans. Le foot devient alors enjeu de propagande. Réfugié en France depuis 44 ans, le journaliste et réalisateur iranien Jamshid Golmakani a suivi l’équipe nationale pendant sa préparation pour le Mondial 1998. Il en a tiré un documentaire, L’Iran, du foot et des affaires : « Le régime voulait montrer que cette équipe jouait pour l’islam et l’ayatollah [Ali Khamenei]. Les joueurs avaient même été envoyés en pèlerinage à La Mecque, la télévision diffusait en boucle les images. Mais pour les avoir côtoyés au quotidien, ces garçons n’étaient pas de fervents musulmans. »

La télévision iranienne diffusait volontairement le match avec 30 secondes de retard pour censurer toute intervention extérieure.

Bernard Hourcade, directeur de recherche au CNRS

Malgré le contrôle accru du pouvoir, les joueurs trouvent quelques maigres espaces de liberté une fois la compétition lancée. Avant une rencontre face aux États-Unis, ils s’affichent ainsi bras dessus, bras dessous avec les joueurs américains. La photo fait rapidement le tour du monde. Sauf en Iran, où les autorités veillent : « La télévision iranienne diffusait volontairement le match avec 30 secondes de retard pour censurer toute intervention extérieure, explique Bernard Hourcade, directeur de recherche au CNRS. Ces images n’ont donc pas été montrées en direct. » Ne restent alors que la victoire de l’Iran (2-1) et les paroles guerrières du guide suprême de la Révolution, Ali Khamenei : « Ce soir, le puissant et arrogant adversaire a senti le goût amer de la défaite. » Les propagandistes triomphent.

« Honte à vous d’avoir si facilement tué le peuple et vive les femmes d’Iran » : le précédent de 2022

Depuis, des épisodes de contestation ont scandé l’histoire de la Team Melli au gré du climat politique intérieur. À l’automne 2022, l’expression politique des joueurs prend encore une autre dimension : certaines figures de l’équipe sortent du bois pour soutenir ouvertement le mouvement « Femme, Vie, Liberté », consécutif à la mort en détention de Mahsa Amini, jeune femme de 22 ans arrêtée par la police des mœurs pour une supposée violation du port du voile. Le 26 septembre, Sardar Azmoun lance un cri du cœur à l’adresse de ses cinq millions d’abonnés sur Instagram : « La punition ultime est d’être expulsé de l’équipe nationale, ce qui est un petit prix à payer pour même une seule mèche de cheveux d’une femme iranienne. Ça ne sera jamais effacé de notre conscience. Je n’ai pas peur d’être évincé. Honte à vous d’avoir si facilement tué le peuple et vive les femmes d’Iran. Si ces assassins sont des musulmans, que Dieu fasse de moi un infidèle. »

Dans les jours qui suivent, d’autres de ses partenaires suivent, à l’image de l’attaquant de Porto Mehdi Taremi, ou du milieu de terrain de Persépolis Vahid Amiri. En parallèle, les joueuses de l’équipe féminine sont aussi parmi les premières à afficher leur soutien au soulèvement. Le football féminin est alors en plein essor en Iran, à la suite de la toute première participation de l’équipe nationale à la Coupe d’Asie début 2022. « Les joueuses ont gagné en notoriété au fil des ans et ont voulu tester les limites, voir jusqu’où elles pouvaient s’exprimer, explique Caroline Azad, docteure en sciences politiques et autrice d’une thèse sur le football féminin en Iran. Leur soutien a été immédiat, mais très bref. En interne, le régime leur a rapidement fait comprendre qu’elles devaient se taire, certains comptes Instagram ont été fermés temporairement. »

La population iranienne attend de ses compatriotes bénéficiant d’une tribune internationale qu’ils se fassent porte-paroles de ses souffrances.

Jamshid Golmakani

Il en va de même chez les garçons. Avant de s’envoler au Qatar pour la Coupe du monde, les joueurs sont sommés de serrer la main au président Ebrahim Raïssi, partisan de la répression. Lors de son premier match contre l’Angleterre le 21 novembre, l’équipe toutefois décide de ne pas chanter l’hymne national, malgré l’avertissement de l’ayatollah Khamenei, qui leur avait demandé de « ne pas manquer de respect » à l’Iran. Mais pendant la suite de la compétition, les joueurs se montrent plus discrets, sans doute par crainte de représailles contre eux et leur famille à leur retour. Après une défaite contre les États-Unis (0-1), la Team Melli est éliminée du Mondial, suscitant des manifestations de joie dans plusieurs villes du pays. À nouveau, l’équipe est perçue par certains manifestants comme celle du régime, sa défaite privant ainsi le pouvoir d’une nouvelle opération de propagande. « La population iranienne attend de ses compatriotes bénéficiant d’une tribune internationale qu’ils se fassent porte-paroles de ses souffrances, avance Jamshid Golmakani. Quand un réalisateur gagne un prix dans un festival, quand un footballeur participe à une Coupe du monde, les gens se demandent “Pourquoi n’a-t-il pas dit au monde que nous avons faim, que nous sommes opprimés ?” C’est une tâche très lourde. »

Surveiller et punir 

La pression du régime sur le football n’a pas cessé depuis. Certes, les principales stars de l’équipe, Sardar Azmoun et Mehdi Taremi en tête, n’ont été ni exclues ni envoyées en prison, comme cela avait été craint un temps. En revanche, tous ont été sommés de ne plus faire de vagues. « L’État peut décider au minimum de l’arrêt d’une carrière, explique Caroline Azad. Pour ces jeunes gens souvent issus de milieux modestes et qui ont fait beaucoup de sacrifices pour réaliser leur rêve, ce n’est pas une décision simple. » Menacés par le pouvoir au moindre écart, la plupart obtempèrent. Quant aux autres, la sanction est effective. « Hossein Mahini, ancien joueur de Persépolis et de l’équipe nationale, était très actif sur les réseaux sociaux pour dénoncer la répression, rappelle Caroline Azad. Il a été emprisonné par le régime et, depuis sa sortie de cellule, on ne l’a presque plus jamais entendu. » Un autre joueur, Amir Nasr-Azadani, est condamné en janvier 2023 à seize ans de prison pour avoir manifesté, coupable selon les autorités du crime de « moharebeh » (« guerre contre Dieu » en persan). Comme un exemple pour tous les autres.

On peut demander aux joueuses qu’elles embrassent et passent sous le Coran les unes après les autres quand elles descendent du bus avant un match.

Caroline Azad, docteure en sciences politiques

Chez les femmes, la reprise en main du ballon rond par le pouvoir est aussi manifeste : « Depuis 2022, la répression et la surveillance digitale des joueuses se sont renforcées. Un réseau comme Instagram est important pour leur notoriété, la plupart d’entre elles ne peuvent se permettre que leur compte soit fermé », souligne Caroline Azad. À l’autocensure des joueuses se mêle un réinvestissement de la symbolique religieuse dans la communication officielle des clubs, manière de façonner un football féminin à l’image du régime : « Par exemple, on peut demander aux joueuses qu’elles embrassent et passent sous le Coran les unes après les autres quand elles descendent du bus avant un match. Chez les chiites, il s’agit d’une forme de dévotion traditionnelle avant un événement important », explique la chercheuse.

Là encore, le moindre écart est sanctionné. En octobre 2024, la capitaine de l’équipe nationale, Zahra Ghanbari, marque un but décisif avec son club et laisse glisser son voile dans l’euphorie de la célébration. Exclus un temps de la sélection, elle et son club sont priés de présenter leurs excuses publiques. Après un temps de flottement, elle finit par être réhabilitée. « J’entendais il y a quelques jours une intervention très touchante d’une ancienne joueuse de l’équipe nationale sur une chaîne iranienne basée à l’étranger, raconte Jamshid Golmakani. Elle disait qu’en tant que femme, elle était la première cible du régime et que le football pouvait représenter une forme d’émancipation, mais qu’en même temps, elle était consciente de servir la propagande officielle. »

La fine ligne de crête du football iranien

Face au massacre en cours depuis janvier 2026, joueurs et joueuses savent leur parole épiée. En raison du black-out complet du pays, la plupart d’entre eux n’ont de toute façon pas les moyens de s’exprimer et subissent, comme le reste de la population, la répression brutale du pouvoir. Quant aux joueurs évoluant à l’étranger, ils avancent sur un fil, entendant pour certains montrer leur soutien au soulèvement sans s’attirer les foudres du régime. C’est le cas de Sardar Azmoun : contrairement à 2022, celui qui joue désormais à Dubaï n’a pas ciblé nommément les « assassins ». Outre son message de soutien, l’attaquant a également exhibé dans une story Instagram son bras tatoué, sur lequel on peut lire « Du sang de la jeunesse de la patrie, des tulipes rouges ont fleuri », référence au chant Az Khoon-e Javanan-e Vatan (« Le sang de la patrie »), hérité de la révolution constitutionnelle du début du XXe siècle et hymne de ralliement aux contestations.

De son côté, Mehdi Taremi a publié le 8 janvier une photo de l’Iran accompagnée de trois cœurs aux couleurs du pays. Deux jours plus tard, après un but avec son club de l’Olympiakos en Grèce, l’attaquant de 33 ans reste mutique : « Je ne célèbre pas mes buts en solidarité avec le peuple iranien », déclare-t-il après la rencontre. Engagés dans la Coupe d’Asie des moins de 23 ans en Arabie saoudite (mais n’ayant pas réussi à sortir de la phase de groupes), les jeunes joueurs iraniens ont quant à eux répété le geste de leurs aînés trois ans plus tôt, en refusant de chanter l’hymne lors de leur entrée en lice face à la Corée du Sud le 7 janvier dernier. Rompus à l’expression politique, des légendes nationales comme Ali Daei ou Ali Karimi se sont aussi fait l’écho des manifestations. Quelques gestes symboliques, évocateurs de la ligne de crête sur laquelle semblent évoluer les acteurs du football iranien. En espérant qu’un jour, celle-ci finira par s’écrouler en même temps que le régime sous le poids des soulèvements populaires.

En Iran, un joueur de 17 ans tué dans une manifestation contre le régime

Par Cyrus Mohammady--Foëx

Tous propos recueillis par CMF, sauf mentions.

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