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L’IA, solution ou fantasme pour les arbitres ?
De plus en plus exposé dans un football français qui tolère mal l’erreur, l’arbitre cristallise les tensions et les polémiques. À l’heure de la VAR et des avancées de l’intelligence artificielle, une question se pose désormais : comment la technologie peut-elle aider les arbitres à mieux décider, sans effacer l’humain ?

En France, c’est peu dire que l’arbitre ne se contente plus de gérer un match de football : il absorbe les colères, les frustrations et les défaites mal digérées. Chaque week-end ou presque, il devient le visage d’un football qui ne supporte plus l’erreur. Une main mal interprétée, un hors-jeu de quelques centimètres ou un carton jugé trop sévère ? L’inévitable, et insupportable, procès démarre. Avec coup de gueule d’après-match, communiqués officiels et indignation sur les réseaux sociaux. L’arbitrage est devenu un sujet central, omniprésent voire presque obsessionnel. Les déclarations récentes d’Olivier Létang ont, d’ailleurs, remis une pièce dans la machine infernale.
🚨 Olivier Létang est suspendu jusqu'au 31 mars par la commission de discipline de la LFP après son comportement envers Eric Wattellier à la mi-temps de Lille - Rennes ! Bruno Génésio a également été suspendu 2 matches, dont un avec sursis 🔴 pic.twitter.com/xjeUXzEmLm
— CANAL+ Foot (@CanalplusFoot) January 14, 2026
Celle, inexorable, d’un football hexagonal qui semble avoir trouvé son coupable idéal. À chaque polémique, le scénario se répète : l’arbitre a faussé le match, influencé le résultat et déséquilibré la compétition. Cette situation tranche avec une époque pas si lointaine, rappelle Saïd Ennjimi, ancien arbitre international aujourd’hui consultant pour La Chaîne L’Équipe : « À mon époque, on disait que l’arbitre n’avait pas été dans un bon soir. J’ai été mauvais plein de fois et c’est normal, c’est une activité humaine. » L’erreur faisait partie du décor, sans que l’intention de l’arbitre ne soit immédiatement remise en cause.
L’arbitre, dernier humain d’un football sous contrôle
Il faut dire que le football moderne a profondément changé, le jeu s’étant « technologisé » à vitesse grand V. Dans ce paysage ultra-contrôlé, l’arbitre reste paradoxalement l’un des derniers humains à décider. En temps réel, sous pression et avec ses émotions ou son instinct. Pour David Rutambuka, enseignant-chercheur en intelligence artificielle appliquée au sport et ancien arbitre régional, cette tension est au cœur du débat : « Dans le foot, il y a deux extrêmes. Ceux qui veulent rester comme avant, parce que l’ADN du football est celui d’un sport vivant où l’erreur fait partie intégrante du jeu. Et ceux pour qui c’est insupportable d’en voir, alors qu’il y a les technologies censées les corriger. » L’arrivée de la VAR devait apaiser les débats en ce sens, mais elle les a simplement déplacés.

Là où l’erreur était autrefois acceptée comme une fatalité du jeu, elle est désormais vécue comme une injustice intolérable. « Aujourd’hui, il y a certes moins d’erreurs grâce à la VAR. Mais quand il y en a une, on a le sentiment d’un vol », observe Saïd Ennjimi. Si la technologie existe, pourquoi se tromper encore ? Pourquoi l’arbitre ne va-t-il pas voir l’écran, pourquoi interprète-t-il différemment d’un autre ? « On a du mal à accepter qu’on ait encore ces erreurs qui persistent avec tous ces outils et ces machines, c’est là où ça fait très mal », ajoute Rutambuka. Plus grave encore est, selon Ennjimi, le glissement qui s’opère dans l’esprit du public : « Le problème, c’est qu’on puisse penser que l’arbitre soit malhonnête. On va jusqu’à vérifier les origines et les lieux de naissance des arbitres, pour voir s’ils n’ont pas avantagé tel club parce qu’ils seraient nés à côté de la ville. »
Remplacer l’arbitre par une IA, une erreur ?
Si le problème est l’humain, pourquoi ne pas simplement l’enlever ? La question peut faire sourire, ou inquiéter. Pourtant, elle n’est plus totalement absurde. Le football utilise déjà des outils reposant sur des algorithmes, de la vision par ordinateur et de l’intelligence artificielle. La FIFA prévoit d’ailleurs d’aller encore plus loin, lors du Mondial 2026. Mais confondre ces technologies avec une intelligence « pensante » est une erreur fréquente, très fréquente.

« Il y a souvent une confusion entre l’IA et les technologies classiques, rappelle Rutambuka, auteur de plusieurs travaux sur l’IA dans le football. L’IA est une machine qui imite nos comportements et nos décisions grâce aux mathématiques, mais elle n’est pas intelligente par magie. Sans donnée, elle ne sert à rien. » Dès lors, imaginer un arbitrage entièrement automatisé pose moins un problème technique qu’un problème de sens : « Remplacer totalement l’arbitre par une IA n’est pas une erreur technologique, c’est une erreur dans la logique du football. Trop automatiser le jeu risque d’anéantir ce côté sport vivant et on aurait alors un foot bis, presque un jeu vidéo. »
Le fantasme d’un football 100% juste
Sur le papier, l’argumentaire en faveur de « l’IA arbitre » reste séduisant. Une machine ne tremble pas dans un stade hostile, elle ne compense pas inconsciemment une décision précédente. Elle n’est ni fan, ni corruptible et encore moins sensible au contexte. Pourtant, cette quête d’objectivité absolue se heurte à une réalité plus complexe que Saïd Ennjimi connaît bien : dans le jeu réel, certaines erreurs passent inaperçues (surtout lorsqu’elles servent un camp plutôt qu’un autre).

« Quand il y a des erreurs au profit du contestataire, on ne les entend pas. Si on veut être cohérent, ils doivent reconnaître qu’il y en a également à leur profit », rappelle l’ex-homme au sifflet. Dans un championnat où chaque point peut peser des millions d’euros, la tentation est grande de se poser en victime. « Quand un club enchaîne deux matchs avec des décisions contraires, il pense qu’il est systématiquement visé et s’en sert pour mettre une pression sur le corps arbitral », poursuit Ennjimi. Une stratégie de communication qui entretient, forcément, un climat de défiance.
Le machine learning comme troisième voie
Ici, l’approche de David Rutambuka ouvre une piste intermédiaire en assistant l’arbitre plutôt qu’en le remplaçant : « Sur certaines situations clés, comme les cartons rouges ou les mains dans la surface, l’IA peut jouer un rôle beaucoup plus important. Aujourd’hui, même après avoir vu les images, l’arbitre peut rester dans la confusion. » L’idée ? Utiliser le machine learning pour apprendre des décisions passées, explique-t-il : « Comme lorsque vous achetez un livre sur Amazon, avec le “Ceux qui ont acheté ce livre ont aussi acheté tel autre”. Le même principe peut s’appliquer, l’IA peut analyser un million de situations similaires et dire “Dans 80 % des cas, un penalty a été sifflé.” »

Concrètement, l’arbitre garderait la main. Mais en cas de doute persistant, il disposerait d’un élément supplémentaire. Rutambuka, encore : « Même si le machine learning donne 50 %, l’arbitre a au moins un outil en plus. Et si les supporters savent qu’un penalty est accordé dans 80 % des cas similaires, ils accepteront plus facilement la décision. » Une logique que Saïd Ennjimi prolonge avec une autre proposition, centrée sur la lecture globale des décisions arbitrales sur le long terme : « Si l’intelligence artificielle peut aider, ce serait pour calculer le nombre d’erreurs qui désavantagent et avantagent un club sur une saison ou plusieurs années. À mon avis, on serait sur du 50/50. » Un outil qui permettrait de démonter les discours victimaires, chiffres à l’appui.
Former plutôt que remplacer
L’autre terrain clé de l’IA se situe en amont, c’est-à-dire à la formation. « Toutes les erreurs sont enregistrées et ces données peuvent servir à former les arbitres, comme des simulateurs pour les pilotes d’avion. On montre une situation, et on demande “Tu fais quoi dans ce cas précis ?” », avance Rutambuka. Car un match ne se résume pas à une accumulation de données, l’émotion faisant partie intégrante du jeu : laisser jouer pour éviter l’embrasement, calmer un capitaine ou encore prévenir un joueur avant de sanctionner… « Un robot ne saura pas gérer les émotions, on pourrait avoir des expulsions à tout-va et le robot deviendrait à son tour le nouveau bouc émissaire », continue-t-il.
Olivier #Létang refuse de tester la VAR !!! Invité par la #FFF à tester l'arbitrage vidéo le 18 novembre prochain,l e président du #LOSC a préféré passer son tour. On vous explique pourquoi ici : ➡️ https://t.co/inXABW8xgC pic.twitter.com/SujoTNIu2C
— ICI Nord (@ici_nord) October 6, 2025
Même la VAR a souffert d’un problème de communication, note le spécialiste : « Elle a été vendue comme une solution sûre, alors qu’elle aurait dû être présentée comme une phase expérimentale. Ce n’est pas une solution miracle, car ça reste de l’appréciation humaine. » L’arbitre robot ne débarquera sans doute pas demain en Ligue 1, mais le simple fait que l’idée fasse son chemin en dit long. Il témoigne d’un glissement progressif dans notre rapport au jeu, celui d’un football qui supporte de moins en moins l’imperfection humaine et qui rêve d’un jeu totalement maîtrisé. Quitte à oublier que l’erreur en a toujours été une composante essentielle.
Derrière Endrick, qui sont les vraies stars de l’OL ?Par Evan Glomot


















































