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Gervais Martel : « C’est une partie de ma vie qui s’en va »

Son image est indissociable de celle de Daniel Leclercq, disparu ce vendredi 22 novembre à l’âge de 70 ans. Président du RC Lens de 1988 à 2012 et de 2013 à 2017, Gervais Martel restera comme l'homme qui a assis le grand blond pour la première fois sur un banc professionnel, celui du club artésien, en 1997. Et sur le siège passager du tracteur au volant duquel le duo a paradé, moins d’un an plus tard, dans les rues de Lens. Le cœur lourd, l'ancien dirigeant emblématique du Racing revient sur sa relation restée, malgré les aléas et échecs sportifs, privilégiée avec le Druide, entre belote, parties de pêche et entraînement des gamins.

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Daniel Leclercq, c’est l’homme qui vous a fait vivre vos plus grands moments comme président du RC Lens.
Et même après ça... En juillet, j’ai eu l’occasion de passer une journée avec lui parce que j’avais des gosses de mon association, La chance aux enfants, qui avaient été intégrés aux stages Raphaël Varane à Hellemmes (près de Lille). On avait toujours plaisir à se rencontrer. Je garde le souvenir... (Il soupire) c’était un grand frère. Je l’admirais comme joueur, déjà. C’était un super milieu de terrain. De 40 ou 50 mètres, avec lui, ça tombait juste, du gauche. Par la suite, il a été reculé derrière car on avait des problèmes de défense. Tout le monde disait : « Il est trop lent, ça n’ira pas. » Mais vous rigolez ! C’était Beckenbauer ! Il méritait cent fois d’aller en équipe de France. Je me demande toujours pourquoi il n’y est pas allé. Je n’ai pas la réponse.


Vous êtes celui qui lui a donné ses premiers galons d’entraîneur chez les pros. Vous vous souvenez de cette époque ?
« Je l’ai fait revenir à Lens comme entraîneur, en 1995, pour entraîner la DH. À l’époque, on avait trois équipes seniors, et la troisième était composée de beaucoup de jeunes de 18 ou 19 ans. Il les a emmenés jusqu’en finale de la coupe Gambardella, où on a perdu contre Cannes. »
Je l’ai fait revenir à Lens comme entraîneur, en 1995, pour entraîner la DH. À l’époque, on avait trois équipes seniors, et la troisième était composée de beaucoup de jeunes de 18 ou 19 ans. Il les a emmenés jusqu’en finale de la coupe Gambardella, où on a perdu contre Cannes (2-0, le 13 mai 1995), qui comptait notamment dans ses rangs Patrick Vieira. Daniel était déçu d’avoir perdu, évidemment, mais il me disait qu’il était surtout déçu pour les gamins de ne pas avoir joué au Parc des Princes (en raison d'une météo pluvieuse, le match s'était exceptionnellement joué au stade Jean-Bouin, voisin du Parc des Princes, pour préserver la pelouse en vue de la finale de la Coupe de France disputée le soir même). Jean-Bouin, ce n'était pas la même chose que le Parc. Je l’ai ensuite nommé adjoint de Roger Lemerre chez les pros (en mars 1997, date à laquelle l'ancien sélectionneur des Bleus a remplacé Slavo Muslin sur le banc lensois), avant de lui confier l’équipe première à l'été 1997.



Il y a tout de même un monde, entre la DH et la première division. N’avez-vous pas douté de sa capacité à réussir dans l’élite ?
Quand je l’ai nommé entraîneur de l’équipe première, je n’avais aucun doute sur ses compétences, car quand on parlait avec lui, on sentait que c’était un gars qui puait le football. Quand il se levait, dans sa tête c’était le foot, c’était le RC Lens. Et quand il se couchait, il pensait foot et RC Lens. Il avait des méthodes très simples, avec une exigence très élevée. J’allais à toutes ses causeries : elles étaient très bien préparées, et elles ne portaient que sur notre jeu. Qu’on joue Paris, Marseille ou Monaco, il ne se concentrait que sur le jeu de notre équipe. C’était toujours les mêmes principes : jouer vite, aller vite vers l’avant, un gros pressing. Aujourd’hui, certains entraîneurs disent à leurs joueurs : « Attention, tel ailier rentre beaucoup sur son pied droit » , ou « Tel joueur se gratte souvent l’oreille à telle minute de jeu » , mais lui ne s’intéressait qu’à son équipe. Il donnait une confiance inébranlable aux joueurs. Avec lui, il y a eu des moments dingues. La saison du titre, je me souviens d’un match où on mène 4-0 contre Cannes (le 15 novembre 1997). Peu avant la mi-temps, on prend un but. On rentre dans les vestiaires et là, il dit aux joueurs : « Vous êtes des ânes, vous ne respectez rien, vous allez perdre. Démerdez-vous ! » Et il est retourné sur son banc.

Qu’est-ce qu’il s’est passé ensuite ?
Tenez-vous bien : au bout de vingt minutes en deuxième mi-temps, il y avait quatre partout (Cannes est en fait revenu à 4-4 à la 77e minute).
« C’était ça, Daniel. Les grands champions, les gagnants, c’est ça. Ils peuvent faire la gueule pendant trois jours après une défaite. »
On a fini par gagner 5-4 sur un penalty de Stéphane Ziani, mais à la fin du match, quand on rentre dans les vestiaires, il dit : « C’est vous qui voulez être champions de France ? Vous serez champions de la ligue du Nord, c’est tout. » Et il se barre. Je me suis dit : « Il est incroyable, ce mec ! » C’était ça, Daniel. Les grands champions, les gagnants, c’est ça. Ils peuvent faire la gueule pendant trois jours après une défaite. Après la finale de Coupe de France perdue au Stade de France contre Paris (2-1, le 2 mai 1998), où on ne s’était mis à jouer qu’à vingt minutes de la fin, j’avais quand même réussi à le faire rire. Je lui avais fait un dessin humoristique avec Ch’ti Lens, notre mascotte de l’époque, et une bulle qui disait « La Coupe de France ça compte pas, Chirac était pas là » . Chirac avait eu un truc politique je sais pas où, et c’est Marie-George Buffet (ministre de la Jeunesse et des Sports de 1997 à 2002) qui avait assisté à la finale. Ça avait fait marrer Daniel, et les joueurs aussi. On a réussi à rester dans le positif, ce qui nous a permis d’aller chercher le titre de champion de France à Auxerre (1-1, le 9 mai 1998) une semaine après.



Quand vous l’avez nommé, vous l’imaginiez vous emmener aussi haut ?
Je vais être franc avec vous : oui. J’avais une confiance totale envers lui. Je sentais aussi qu’il y avait un sentiment de revanche des joueurs, qui avaient failli descendre en deuxième division la saison précédente. Quand j’ai vu la préparation d’avant-saison, je me suis dit qu’on allait finir dans les trois premiers. Après la victoire à Metz (0-2, 30e journée, le 29 mars 1998), j’ai compris qu’il allait nous emmener au bout.

Vous aviez tellement confiance en lui que vous avez refusé sa démission, à l’automne 1999...

J’ai refusé, mais après j’ai accepté (Daniel Leclercq fut remplacé le 1er octobre 1999 par François Brisson, qui emmena Lens jusqu’en demi-finales de la Coupe de l’UEFA, face à Arsenal). Les gens ont d’ailleurs cru que je m’étais séparé de Daniel, ce qui était faux. La preuve, c’est que je l’ai rappelé en 2007, quand Guy Roux est parti, pour épauler Jean-Pierre Papin (la collaboration entre les deux hommes s'est finalement achevée sur la descente en Ligue 2 du RC Lens, au terme de la saison 2007-2008). Daniel était tellement exigeant envers lui-même qu’il ne supportait pas que les joueurs soient médiocres. C’est pour ça qu’il a démissionné en 1999.


Vous êtes restés proches, après son départ du club ?
Très proches. Même à la belote, quand il perd il râle ! Ça me faisait marrer parce que je suis moi aussi un mauvais joueur.
« C’est une partie de Lens qui est partie, pour moi. Si j’étais maire de Lens, je ferais mettre un ruban noir sur les portes ou les enseignes de chaque commerce lensois. Qu’est-ce qu’il a pu apporter aux gens... »
Récemment, il m’a dit : « Viens passer quinze jours en Martinique, on ira à la pêche, on jouera à la belote, on ira à l’entraînement des gosses. » Je regrette de ne pas y être allé plus vite. Il était encore en pleine bourre... Bien sûr, les enfants ne le connaissaient pas tous, mais il avait la même exigence avec des gosses de douze ans qu’avec les joueurs. C’est une partie de Lens qui est partie, pour moi. Si j’étais maire de Lens, je ferais mettre un ruban noir sur les portes ou les enseignes de chaque commerce lensois. Qu’est-ce qu’il a pu apporter aux gens... Avec ce titre de 1998, on a redonné de la fierté à une ville qui était traumatisée. La célébration du titre, le lendemain, c’était incroyable. On a traversé Lens avec tous les joueurs dans une benne. C’est moi qui conduisais le tracteur, je n’en avais d’ailleurs jamais conduit, Daniel était à côté de moi. Il y avait 40 ou 50 000 personnes dans la rue, dans un bled d’à peine plus de 30 000 habitants, et on a dû mettre une heure et demie pour faire 500 mètres. Vous vous rendez compte ?



C’est cette image que vous garderez de Daniel Leclercq, lui et vous dans ce tracteur ?
L’image que je garde de Daniel, c’est celle d’un super mec, très perfectionniste. Il y a toujours des gens pour critiquer cette exigence, ce côté râleur, mais c’est une qualité pour moi. Ces derniers temps, on parlait beaucoup de l’évolution du foot. J’ai été voir plusieurs matchs avec lui, notamment à Lens, et au stade on parlait du jeu, on restait dans le « vrai foot » . Il avait toujours la flamme... Mi-septembre, sa compagne était partie avec lui en Martinique, pour s’occuper de l’intendance des stages Raphaël Varane. Il était comme un gosse. Il allait finir sa vie et sa carrière de sportif là-bas. J’avais prévu d’y aller... pfff. (Il souffle) Quand sa femme m’a annoncé ça ce matin, ça m’a mis un coup... C’est une partie de ma vie qui s’en va avec lui.

Propos recueillis par Simon Butel
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