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« Dans 40 000 ans, on parlera encore de Leo et Diego »

Préparateur physique de Diego Maradona, Fernando Signorini s’est aussi occupé du corps de Lionel Messi en sélection argentine. Interview avec le seul être humain capable de comprendre les états d’âme des mythiques n°10 argentins.

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Vous avez travaillé avec Messi lorsque Maradona était le sélectionneur de l’Argentine. À l’époque, il ne disait pas un mot. Aujourd’hui, il est trentenaire, il prend la parole et n’hésite pas à aller au clash lorsque les choses ne lui conviennent pas. À quoi attribuez-vous ce changement de comportement ?
Bien sûr que le caractère et la personnalité de Leo ont changé. Ce n’est pas étrange. Quand il était avec nous en sélection, il avait 21, 22 ans et aujourd’hui il en a 33. Tout le monde change, surtout à l’âge qu’il a. C’est logique : avant c’était un poulet, maintenant c’est un coq. Là, il a une crête, c’est le patron de la basse-cour et il le signifie. C’est fantastique que cela se passe comme ça, je célèbre le fait qu’il prenne des responsabilités, qu’il se mette en avant. C’était prévisible d’ailleurs.

« Messi ? Avant c’était un poulet, maintenant c’est un coq. Là, il a une crête, c’est le patron de la basse-cour et il le signifie. »
Ah bon ? C’est quand même quelqu’un de très mutique, qui regarde toujours ses pompes...
On vit dans une société où on a l’impression qu’il faut obligatoirement se mettre en avant pour que tout le monde voie que tu es beau. Leo n’a pas besoin de faire tout ce bruit. Leo était déjà beau à 12 ans lorsqu'il se mettait des seringues tout seul dans les jambes (rapport à son traitement hormonal, N.D.L.R.). Même moi qui en ai 70 aujourd’hui, je serais incapable de le faire ! Il faut avoir du respect pour ce qu’il a fait, ce qu’il a enduré... Pour comprendre ce qu’il se passe, il faut réviser le passé, et dans son cas, on pressentait que ce gamin allait devenir quelqu’un de très important.

En Argentine, le leadership est avant tout une affaire de grandes gueules. Or ce n’est pas la qualité principale de Messi. Pensez-vous qu’il s’est forcé à l’être ?
Les types comme Messi n’ont pas besoin de beaucoup parler parce que leur seule présence vous aimante. Il a une aura qu’il est difficile d’expliquer avec des mots. Il fait partie d’une classe à part, celle qui engendre des sensations qui sont difficiles à verbaliser. Un jour, j’ai demandé à Valdano : « Alors, c’est quoi la sensation de jouer avec Maradona ? » Il m’a répondu : « Tu vois cet enfant qui se fait envoyer par son père pour acheter du pain ? Celui qui se fait embrouiller à la moitié du chemin par des plus grands que lui et qui prie à chaque fois pour ne pas les recroiser ? La sensation de jouer sans Maradona, c’est un peu ça. Tu te sens vulnérable. Jouer à ses côtés, c’est aller à la boulangerie avec son père, croiser les types qui t’ont cassé les pieds, et les regarder avec un air hautain, en sachant que rien ne pourra t’arriver. » Maradona, il te rassurait par sa présence, par ce qu’il disait, par son attitude. Messi engendre la même chose à la différence qu’il n’a pas besoin de parler. Quand il se change dans le vestiaire, tu vois bien que ses coéquipiers le regardent du coin de l’œil, l’air de dire : « Je n’arrive pas à croire qu’il est à coté de moi. » Ces phénomènes-là suscitent de l’admiration parce qu’on les regarde en essayant de comprendre comment ils peuvent jouer comme ils le font. La première fois que j’ai travaillé avec Messi, c’était lors d’un Argentine-Venezuela, au Monumental. C’était la première fois que Diego s’asseyait sur le banc de la sélection. Après le match, Messi est passé au contrôle antidopage, du coup il a été le dernier à passer à la douche. Il y avait un bordel monstre en conférence de presse. Tous les journalistes étaient excités par la présence de Diego. Pour éviter toute cette zizanie, on s’était refugiés dans le vestiaire avec Luis García, le kiné. On était assis juste en face du casier de Messi quand il est revenu pour se doucher. Quand il a commencé à se déshabiller, j’ai halluciné. Je n’arrivais pas à croire qu’il soit aussi maigrelet. Je veux dire, quand tu vois le corps de Cristiano Ronaldo, tu te demandes presque si le muscle n’est pas la chose la plus importante... Leo, c’est le mec maigrichon qui dans une bagarre de rue casse la gueule au gros balèze, tu vois ? Il est tellement petit que t’y vas avec la certitude que tu vas le défoncer, mais c’est toi qui finis avec des cocards. Lionel, comme Diego, sont des artistes... D’ailleurs, je ne connais aucun artiste qui a des muscles, et vous ? C’est difficile d’expliquer leurs génies. Léo fait partie de ces leaders qui en imposent par ce qui émane d'eux. D’autres comme Diego sont plus démonstratifs. Mais il n’y a pas un leader meilleur que l’autre. À 18 ans, Diego avait déjà le caractère qu’il a aujourd’hui. Leo a juste mis plus de temps à extérioriser ses sentiments, mais ce sont deux monstres, dans le sens positif du terme.

« Leo, c’est le mec maigrichon qui dans une bagarre de rue casse la gueule au gros balèze, tu vois ? »
À l’époque, Maradona tirait sur l'AFA, la CONMEBOL, et les présidents des clubs. Comme Messi aujourd’hui.
C’est la meilleure action de Messi, selon moi. Ça montre qu’il a mûri. Il a 33 ans, mais il joue comme lorsqu'il avait 12 ans. En revanche, quand il est hors du terrain, tu sens qu’il a pris de la bouteille. Quand il critique, il s’engage pour les autres. Quand on voit la race de footballeur qu’il est, il pourrait très bien ne jamais l’ouvrir. Généralement, ce sont ceux qui n’ont rien qui protestent. Messi n’est pas un nécessiteux, il a tout, et pourtant il a décidé de l’ouvrir parce qu’il avait cette nécessité intérieure, cette volonté de se protéger et de protéger les autres. Ça le valorise encore plus selon moi.

Est-ce que ça en fait un rebelle pour autant ?
Bien sûr, sans aucun doute. Moi, personnellement, j’aime les types qui parlent peu, mais qui en disent long à chacune de leurs prises de parole. Tous ceux qui passent leur temps à déblatérer des âneries à longueur de journées pour ne rien dire d’intéressant me polluent vraiment le cerveau. Leo joue, te parle avec ses pieds, mais avec sa langue, il parle bien mieux que ceux qui font du bruit
habituellement, je peux vous l’assurer.

« Messi est un miracle comme pouvait l’être Diego. Ils le sont d’un point de vue biomécanique, humain et footballistique. »
Il semble avoir complètement changé d’état d’esprit. On a l’impression que ce n’est plus simplement ce type hypnotisé par le ballon...
C’est une sorte d’antihéros. Pour moi, Messi est un miracle comme pouvait l’être Diego. Ils le sont d’un point de vue biomécanique, humain et footballistique. Quand j’entends des Argentins le critiquer parce qu’il ne chante pas l’hymne, ça me rend fou... Videla et Massera (chefs militaires à l’origine du coup d’État en 1976, N.D.L.R.) le chantaient avec beaucoup d’ardeur, ça oui... Leo a aidé à changer un peu ce paradigme. Avec sa manière d’être, le fait qu’il ne réponde jamais aux critiques, il a laissé s’enfoncer tous ces patriotes de pacotille dans leur propre stupidité.

Aujourd’hui, il répond aux critiques. Mais on l’impression qu’il le fait plus par frustration, non ?
Le football est un sport collectif formé par des individualités. Et Leo n’a jamais perdu. Dans un match, même s’il ne fait pas grand-chose, il fera toujours plus et mieux que la grande majorité des joueurs qui sont à ses côtés. Il faut profiter de Messi. Il faut l’applaudir, le célébrer. Quand j’étais à Naples avec Diego, je disais aux journalistes italiens : « Regardez-le bien, parce que le jour où il sera parti, vous allez mourir de faim ! » C’est pareil avec Messi. Quand est-ce qu’il y en aura un autre comme lui ? Peut-être jamais ! Des miracles comme lui, il faut les regarder, les observer. Après, il y en a qui ne se rende pas vraiment compte de ce qu’il peut faire sur un terrain. C’est comme le type qui va dans un musée et qui ne s’arrête pas pour contempler le Guernica de Picasso ou Les Tournesols de Van Gogh. Messi, c’est une œuvre d’art, mais il y a tellement d’insensibles, d’idiots et de médiocres dans ce bas monde... Il y a des mecs qui ont le toupet de lui dire : « Ramène-moi la Coupe du monde ! » Mais quelle coupe il va te ramener à toi l’imbécile ? Qu’est-ce qui te confère le droit d'exiger quelque chose de lui ? Comment peux-tu mettre toutes tes attentes sur ses épaules ? Non, non, NON ! Il ne faut rien demander à Messi. Qu’il me donne ce qu’il veut, ce sera déjà beaucoup. Plus, en tout cas, que ce qu’on ne pourra jamais lui donner. C’est un garçon fantastique.


À Barcelone, Messi avait l’impression que le club, et notamment Bartomeu, ne le protégeait pas assez.
(Il coupe.) Je me mets à sa place deux secondes : si après m’être dépouillé pendant tant d’années, on me donne des coups de bâton, je vais réagir de la même manière. Messi a beau être bon, il est loin d’être con. C’est un volcan avec le feu sacré. Il est comme le Vésuve : bien souvent on pense qu’il est endormi, mais parfois il y a quelques éruptions. Et quand ça explose, ça peut faire des dégâts.

Vous dites toujours que Diego et Maradona étaient deux personnages très différents. Est-ce que c’est la même chose avec Lionel et Messi ?
Je ne pense pas. Diego était un pétard dont la mèche était toujours allumée. Leo en revanche ne l’allume qu’à de rares occasions. Il n’y a pas de dissociation kafkaïenne entre Lionel et Messi comme il y en avait chez Diego et Maradona. Il n’a pas besoin de se créer un personnage. Il ne faut pas oublier que le monde du football et celui des affaires sont très différents de ce qu’a connu Diego. Diego a ouvert la voie, et en chemin il s’est fait mordre, il est tombé, on l’a égratigné... Tous ceux qui sont passés derrière lui n’ont pas eu à subir ça.

Est-ce qu’après tant d’années, vous êtes en mesure de savoir ce qu’il leur passe par la tête ?
Quand je vais au cirque, je n’ai pas envie de savoir comment le magicien s’y prend pour sortir un lapin de son chapeau. J’ai juste envie d’être ébloui. Quand je vois Messi jouer, c’est pareil, j’ai envie d’être surpris, de m’évader. Plutôt que de se demander ce qu’il lui passe par la tête, on ferait mieux de se concentrer sur ce qu’on a dans le crâne... Lionel est comme Diego. Platon est mort il y a 2800 ans et on parle encore de lui. Dans 40000 ans, je ne sais pas si l’humanité et le football existeront toujours, mais une chose est sûre : on parlera toujours d’eux. Ces pibes... Je ne sais pas... J’ai un grand respect pour eux. Je les remercie pour toutes les émotions qu’ils m’ont procurées sur un terrain de football. Je ne parle pas en tant qu’Argentin, mais en tant qu’être humain, qu’amateur de football, hein. Je ne suis pas nationaliste, d’ailleurs je regrette que Messi n’ait pas accepté de jouer pour l’Espagne. Ça lui aurait évité d’être critiqué par des imbéciles, il aurait soulevé une Coupe du monde, des coupes d’Europe... Et aujourd’hui, il serait adulé comme Alfredo Di Stéfano. Di Stéfano a toujours été remis en cause en Argentine, alors que les Espagnols l’adoraient... Ça confirme bien que l’Argentine est une démonstration de ce que ne devraient pas être des humains qui vivent en société.

Propos recueillis par Aquiles Furlone Retrouvez toute la philosophie de Signorini dans le So Foot n°180, actuellement en kiosque
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