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  • SO FOOT #126
  • Entretien exclusif

Sepp Blatter : « Je rêve toujours d’être footballeur »

Propos recueillis par Victor Le Grand et Antoine Mestres, à Zurich
Sepp Blatter : «<span style="font-size:50%">&nbsp;</span>Je rêve toujours d&rsquo;être footballeur<span style="font-size:50%">&nbsp;</span>»

Le 30 mars, deux mois avant sa réélection mouvementée et donc sa démission ce mardi soir, So Foot rencontrait Sepp Blatter, pendant 40 minutes, au siège de la FIFA. Sa dernière interview, donc, en tant que président de la FIFA...

Pourquoi avoir accepté cette interview ?

Des interviews où on me demande : « Quels sont vos projets ? » j’en ai jusque-là. Mais quelqu’un qui veut parler de moi, c’est avec plaisir.

Vous êtes né à Viège, une commune du Valais située au sud de la Suisse. À propos du canton, le dramaturge Goethe a dit un jour « que les Valaisans ont des ambitions aussi hautes que leurs montagnes et des idées aussi étroites que leur vallée » . Goethe a-t-il vu juste ?

Écoutez, Goethe n’a pas fait un long passage en Valais. Mais ce qui est vrai, c’est que le Valais est une vallée. Une vallée étroite. Et si l’on veut sortir, au niveau de l’esprit, il faut sortir du Valais. Ce que j’ai fait très jeune. C’était trop étroit pour moi. C’est étroit par son histoire, étroit par sa politique. C’était toujours la même chose. J’en suis sorti.

Tout le monde dit des Valaisans, et surtout des Haut-Valaisans comme vous, qu’ils ont un fort caractère, qu’ils sont très têtus. Vous confirmez ?

Bien sûr que nous avons fort caractère ! Dans le Haut-Valais, à l’époque, il y avait six mois d’hiver et six mois d’été. Nos ancêtres avaient la vie très dure. C’est donc une race très dure. Le Haut-Valais est une enclave où l’on parle un vieil allemand qui n’avait rien à voir avec le suisse allemand, mais qui y ressemble un peu plus avec le temps. Je me sens très haut-valaisan.
L’autorité, c’est naturel. Tu en as ou tu n’en as pas.

Mais vous en êtes sortis jeune, comme vous le disiez…

Le premier job saisonnier d’été que j’ai fait, c’était à 18 ans, à Loncarneau. Mais à partir de l’âge de 12 ans, j’étais déjà dans les hôtels. J’ai fait sept saisons estivales au total. Ce fut un apprentissage extraordinaire. Là on apprend tout. On est en contact avec les hommes. Ce n’est pas de la relation publique, c’est de la relation humaine.

Quel type d’adolescent étiez-vous ?

J’étais plus mature que les autres parce que je suis né à sept mois, prématuré donc. Un jour, ma mère étendait du linge dehors et je suis tombé comme ça… C’est vrai. J’ai dû me bagarrer fort dès le début, car on ne m’a pas mis à l’hôpital. Enfant, j’étais un joyeux luron : j’aimais la vie, le théâtre, le cinéma.

La seule part d’insouciance, de rêve enfantin, même, se manifestait par votre envie de jouer au foot et de devenir footballeur. Un rêve un peu brisé par votre père qui, lorsque vous recevez une proposition de Lausanne Sport, la déchire devant vous…

Mais je rêve toujours d’être footballeur… J’avais 18 ans et j’avais reçu un certificat de transfert de la part de Lausanne Sport pour rejoindre, donc, un club professionnel. Le papier était bleu. Mais à 18 ans, vous n’aviez pas la majorité en Suisse ; à l’époque, c’était 20 ans. J’avais besoin de la signature de mon père, mais il l’a déchiré. Et il m’a dit : « Tu ne gagneras jamais ta vie avec le football » … C’était un prophète (rires). Mais il a eu raison, c’était difficile à l’époque.

Est-il vrai que si vous portez du bleu sur vous, c’est en hommage au bleu de travail de votre père dans les usines Lonza ?

Oui, je porte toujours du bleu sur moi. Il avait le bleu de travail, mais le bleu de travail à deux pièces. C’est dur à laver, car mon père était un travailleur, mais un travailleur à l’esprit libéral. C’était un ouvrier démocratique, pas un ouvrier socialiste (sic)… Puis maintenant, toute la FIFA est bleue. Quand je suis arrivé, il y avait plein de différentes couleurs, dont beaucoup de jaune. Maintenant on est tous en bleu.

Vous avez déjà déclaré dans une interview avoir découvert l’autorité lors de votre service militaire, lorsque vous aviez, pour la première fois, des hommes sous votre commandement.

(Il coupe) C’est faux. Tout faux. J’ai fait mon service militaire en Suisse qui est obligatoire. Obligatoire seulement comme soldat, mais moi, j’ai gradé. J’ai terminé comme commandant d’un régiment et j’ai fait 1 400 jours de service militaire où ce qu’on apprend, c’est la discipline. L’autorité ne s’apprend pas. Il n’existe pas de fascicule pour vous montrer comment marche et s’apprend l’autorité. Lisez Machiavel : c’est la fonction qui te donne une responsabilité. Et c’est la manière dont tu t’occupes de cette responsabilité qui te donne de l’autorité ou pas. L’autorité, c’est naturel. Tu en as ou tu n’en as pas.

L’autorité, c’est quelque chose de naturel chez vous ?

Oui, déjà gamin, j’étais délégué de classe, je dirigeais les équipes de football quand on jouait entre copains – c’est moi qui avait le ballon, et quand enfant, c’est toi qui a le ballon, c’est toi le chef. J’avais toujours cette tendance à diriger les autres en disant : « Toi, tu te mets là, toi ici. »

Dans votre manière de diriger, justement, l’un de vos proches a dit que vous réagissiez comme « un animal, un fauve, quand il faut se défendre, c’est tout » …

Écoutez, je suis né sous le signe astrologique du poisson. Les poissons sont des gens généralement doux. Mon ascendant est lion. Je suis donc entre le poisson et le lion. Je me fâche, oui, mais pas comme une bête féroce. Je suis plutôt quelqu’un de tranquille. Surtout dans la position dans laquelle je suis depuis des années, on n’a pas le droit non plus d’exploser.

Justement, Vally Facchinetti, épouse de votre vieil ami Gilbert Facchinetti, dit que vous êtes poisson et que vous savez donc « nager dans toutes les eaux, en profondeur, et parfois plus troubles que claires » .

C’est poétique. Mais je peux vous dire une chose : je suis mauvais nageur, comme tous les montagnards. Sur le dos, ça va, mais sinon je suis mauvais nageur… Vous savez, le bateau que je conduis ne navigue pas toujours sur des eaux très calmes. Mais on conduit toujours ce bateau vers le bord.

On dit souvent à propos de vous que la FIFA est votre fiancée et que le football est votre maîtresse, ou l’inverse. Avez-vous des regrets par rapport à votre vie privée ?

On ne peut pas servir deux maîtres en même temps. Cela m’a été dit un jour par un curé catholique devenu protestant, car il avait pris une femme. Puis il m’a dit : « Vous, vous avez raisons, les catholiques, de ne pas vous marier, car on ne peut pas servir Dieu et une femme en même temps. » Moi, je dis qu’on ne peut pas servir le football et avoir une vie normale.

Votre fille nous a dit : « Notre famille a souffert ; la famille que nous étions n’a jamais existé. »

C’est dur ça… Mais oui, ma famille, dont elle est le fruit, n’a jamais existé.
Le bateau que je conduis ne navigue pas toujours sur des eaux très calmes. Mais on conduit toujours ce bateau vers le bord.

Elle dit aussi que concernant les femmes, le problème c’est que la plupart d’entre elles ont essayé de « vous changer » , mais que cela « n’a jamais été possible » ; qu’on ne change pas « les hommes » et encore moins « Sepp Blatter » .

Je ne fais pas de reproche aux femmes. Je leur dis toujours que je suis un homme impossible à vivre. Ce n’est pas vrai, mais comme ça, si ça ne marche pas, elles ne culpabilisent pas…

Et quand on dit que vous êtes un grand séducteur…

Je rendais bien aux femmes ce qu’elle me donnaient.

Quelle place a la religion dans votre vie ?

Je suis croyant, pas très religieux, mais je suis croyant. J’ai de très bonnes relations avec le nouveau pape, avec Jean-Paul II également – on a fait la Coupe du monde en Italie ensemble. Avec l’ancien, aucune (Benoît XVI, ndlr), parce qu’il était trop difficile de l’approcher. Je voulais parler de football avec lui, comme avec les autres, car la région prend une part importante dans le football. J’ai demandé plusieurs fois à le voir, mais je n’ai jamais eu de réponse. J’ai laissé tomber.

Vous avez un jour déclaré que vous étiez un « missionnaire au service du football » . C’est pas un peu christique, ça ?

Non, du tout. J’ai connu cette mission en 1976 au congrés d’Addis-Abeba où on a présenté le projet du développement en Afrique. J’ai compris ce jour-là que le football était plus qu’un jeu et j’ai alors dit : « Il faut faire quelque chose avec le football dans ce monde. Dans ce monde pauvre. »

N’est-ce pas plutôt une forme d’évangélisation autour du foot-bonheur-des-peuples ?

Non, je ne suis pas un évangéliste. Je ne suis pas un missionnaire dans le sens où je voudrais convertir quelqu’un. J’apporte quelque chose. Nous, la FIFA, nous avons apporté quelque chose. Moi, je n’étais qu’un instrument. Un instrument qui m’a permis de rentrer là-dedans avec João Havelange, mon prédécesseur à la tête de la FIFA, qui disait : « Le sport doit être universel. » Il cherchait quelqu’un pour vendre cette idée…

Beaucoup disent que vous étiez le successeur naturel de Havelange, qu’il y a eu comme un passage naturel de relais…

(Il coupe). Regardez la photo de son visage lors de mon élection en 1998 (rires). C’était pas tout à fait ça. Si j’avais pu, je serais resté secrétaire général, mais on voulait nous mettre à la porte tous les deux avec Havelange. Je voulais rester secrétaire général, mais quand Lennart Johansson (alors président de l’UEFA, ndlr) s’est porté candidat, on voulait me mettre à la porte en même temps qu’Havelange ! On disait : « Il faut enlever le patriarche, mais aussi son prophète. » J’avais trois mois seulement pour faire campagne. J’ai voulu y aller, car je voulais poursuivre ce que nous avions commencé avec Havelange.

Vous pensez vraiment que sans vous, le football dans le tiers-monde n’existerait pas ?

Je vis dans ce qu’on appelle en France la cohabitation. Mon gouvernement est élu par d’autres qui, chacun, ont des objectifs différents. En Europe, on me tape beaucoup dessus et sur la FIFA, mais allez voir en Afrique ou en Asie. Nos amis européens se détachent de toute responsabilité. Avant mon arrivée à la FIFA, on jouait au foot en Europe et en Amérique du Sud. Depuis, on joue à Ouagadougou, aux Caraïbes et au Pakistan. La grandeur de la FIFA, c’est que 209 fédérations soient toutes dans la même maison.

Le président de la FIFA a finalement plus de pouvoir qu’un chef d’État ?

Ça dépend de quel chef d’État (rires). La FIFA est une institution qui concerne 300 millions de personnes dans le monde. Et avec leur famille, leur connaissance et les fans de football, un journal économique allemand pense que nous touchons 1,6 milliard de personnes. On est l’organisation qui a le plus d’adeptes dans le monde. Il n’y a aucun pays, aucune religion, aucun mouvement culturel ou politique qui réunit autant de personnes… Quand je me déplace dans le monde, je suis toujours reçu par tous les chefs d’État, et comme un chef d’État. Mais sans les honneurs militaires.

Vous dites souvent que le football est l’œuvre de votre vie. Il n’y a pas là-dedans une dimension sacrificielle ?

Je vis dans le football, ce n’est pas un sacrifice, c’est un plaisir. Le football, c’est ma vie.

Vous avez beaucoup d’amis ?

Non, dans ce métier, on n’a pas d’amis. J’en avais beaucoup quand j’étais secrétaire général, c’est la fonction qui veut ça. Mais une fois président, on n’en a plus. Quand on est président, on est adulé ou jalousé. Ceux qui vous adorent ne sont pas des amis, ceux qui vous envient non plus.
Quand je me déplace dans le monde, je suis toujours reçu par tous les chefs d’État, et comme un chef d’État.

Que ferez-vous quand tout cela sera fini ?

J’ai déjà pris mes devants, je veux faire ce que j’ambitionnais quand j’étais gamin : animateur de radio. J’estime la radio comme le premier moyen de communication au monde, plus populaire que la télévision, Internet, la presse… J’ai déjà des contacts avec une radio française.

Vous écrivez vos mémoires ?

J’essaie. Je dicte les choses et on écrit à ma place.

Pour laisser une trace dans l’histoire ?

Je crois avoir déjà laissé une trace, sinon vous ne seriez pas ici (rires).

Vous avez peur de la mort ?

Je n’ai pas peur de la mort. J’essaie de la repousser la plus possible, mais je n’en ai pas peur.

Les critiques vous touchent-elles encore ?

Elles coulent sur moi comme l’eau chaude sur la cuisse de Jupiter…

Que vous dira Dieu quand vous arriverez au paradis ?

Peut-être : « J’espère que tu ne me ramènes pas les arbitres… »

⇒ Retrouvez « L’envie de Sepp » , notre grand portrait de Sepp Blatter dans le numéro 126 de SO FOOT, en kiosque jusqu’au 3 juin.

Propos recueillis par Victor Le Grand et Antoine Mestres, à Zurich

Photos: Renaud Bouchez

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