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Lluís Cortés : « Le football est secondaire, la priorité est de sauver des vies »

Propos recueillis par Anna Carreau

Après avoir fait le triplé (Ligue des champions, championnat, coupe) avec le Barça féminin la saison passée, Lluís Cortés avait mis le cap sur la capitale ukrainienne en novembre dernier pour prendre en mains les rênes de l'équipe féminine ukrainienne de football. Rattrapé par la guerre alors qu'il venait de boucler sa trêve internationale, le coach espagnol narre son parcours chaotique des derniers jours entre Kiev et Barcelone.

La semaine passée, on a gagné le premier tournoi de l’histoire de la sélection ukrainienne féminine en Turquie sans encaisser de buts. Juste après, la guerre a commencé.

Il y a un an, tu remportais le triplé avec le Barça féminin. Ces derniers jours, tu as dû fuir la guerre en Ukraine. Comment t’es tu retrouvé là-bas ?Après le Barça, j’étais au chômage. Je me suis reposé 3-4 mois, et il y a eu cette offre venue d’Ukraine. J’ai d’abord dit non, puis j’ai discuté avec le président de la fédération qui voulait absolument que je devienne l’entraîneur de la sélection féminine. Il voulait notamment que j’organise tout le football féminin dans le pays et que l’on prépare la candidature de l’Ukraine comme pays hôte de l’Euro féminin 2025. J’ai donc dit oui. Tout se passait bien jusque-là, à tel point que la semaine passée, on a gagné le premier tournoi de l’histoire de la sélection ukrainienne féminine en Turquie sans encaisser de buts. Juste après, la guerre a commencé. Quand j’ai signé en Ukraine, il y avait des tensions dans le Donbass et en Crimée, mais la situation dans le pays était tranquille. Je continuais de vivre en Espagne et j’allais à Kiev pour les matchs. On n’avait pas la sensation qu’une guerre allait éclater.

Parmi vous, personne n’a senti la guerre arriver ?Personne n’avait pressenti la guerre, sinon on serait parti directement de Turquie jusqu’à Barcelone. On ne serait pas revenu à Kiev avec le reste de l’équipe pour passer la nuit. On était juste tranquillement avec le staff, les joueuses, la direction… (Il insiste.) Personne ne parlait du fait que la guerre était sur le point de commencer. Si tout le monde savait que la situation était plus tendue qu’il y a quelques mois, personne n’envisageait la guerre comme option. Nous, on avait notre vol pour Barcelone prévu le jeudi soir. (La guerre a éclaté dans la nuit du mercredi 23 février, NDLR.)

Comment découvres-tu la guerre ?Ce sont les bombes qui ont réveillé Jordi (Escura, son préparateur physique et compagnon d’infortune) à 7h du matin. Il est venu frapper à la porte de ma chambre, et il m’a dit : « Lluis, ils ont commencé. » Juste après, les sirènes anti-aériennes ont commencé à sonner.

Ce sont les bombes qui ont réveillé Jordi à 7h du matin. Il est venu frapper à la porte de ma chambre, et il m’a dit : « Lluis, ils ont commencé. »

À quel moment vous êtes-vous dit que vous deviez fuir ?Après les explosions, on a directement cherché à fuir le pays le plus rapidement possible. En cinq minutes, on était habillés, avec les valises faites et en bas de l’hôtel prêts à partir. Évidemment, il n’y avait pas de taxi et c’est la fédération ukrainienne qui nous a envoyé une fourgonnette avec un chauffeur. Il a mis du temps à arriver, donc on a pris notre petit dej’ et on a commencé le « voyage » . C’était la bonne décision de partir immédiatement, car dès le lendemain, il y a eu des bombardements sur Kiev.

Comment s’est passé le trajet ?C’était dur. On a fait vingt heures dans la fourgonnette avec énormément de bouchons, surtout à la sortie de Kiev. En six heures, on avait parcouru seulement trente kilomètres. On avait un itinéraire de prévu, mais notre chauffeur a essayé de passer par une route en moins bon état pour gagner du temps. En cherchant sur Twitter, on a vu qu’il y avait eu des explosions juste à côté, mais qu’il ne nous l’avait pas dit pour ne pas nous inquiéter. Dans la fourgonnette, on avait comme « stock de nourriture » deux barres de céréales, des fruits secs et beaucoup d’eau qu’on avait pris à l’hôtel avant de partir. Avec ça, on a tenu tout ce temps en partageant l’eau et les fruits secs avec le chauffeur qui n’avait rien. On a roulé une partie du trajet à contre-sens sur les routes vides direction Kiev pour gagner du temps.

Qu’as-tu vu de la guerre ?Dehors, c’était le chaos. Il y avait des gens qui fuyaient à pied avec leurs valises, leurs enfants… Ils essayaient de quitter la ville à tout prix. Il y avait beaucoup de véhicules militaires, des tanks, des avions de guerre qui passaient au-dessus de ta tête en faisant un bruit horrible. C’était la première partie. Ensuite dans le train entre Lviv et la Pologne, on a vu énormément de tristesse et de situations dramatiques. Il y avait des femmes et des enfants, qui avaient laissé leurs parents et leurs maris derrière eux. Vous voyez ça dans les films, mais moi j’étais dans ce train.

Il y avait des femmes et des enfants dans les wagons, qui avaient laissé leurs parents et leurs maris derrière eux. Vous voyez ça dans les films, mais moi j’étais dans ce train.

À Lviv, via les images que tu diffusais toi-même, les gens semblaient relativement calmes. La guerre ne se ressentait pas ?Lviv était une ville « normale » , en dehors des alertes aériennes qui nous forçaient à aller dans les bunkers. Les gens étaient dehors et se promenaient, les magasins étaient toujours ouverts… On est allé manger au restaurant où l’on a rencontré d’autres personnes qui quittaient l’Ukraine, mais aussi des journalistes de France 2 qui faisaient le chemin inverse pour aller de Lviv vers Kiev.

Ensuite, vous quittez Lviv pour rejoindre la Pologne en train. La fédération nous a dit de nous tenir prêts pour 22h, pour « la prochaine étape » . On leur a demandé : « C’est quoi la prochaine étape ? » Ils ne voulaient pas nous dire, sans doute pour nous protéger. Une voiture est venue nous chercher en bas de l’hôtel, et avec cinq autres voitures on s’est dirigé vers la gare. C’est là qu’a commencé l’odyssée en train. Pour monter dans le train, tout le monde se poussait, se bagarrait et s’insultait pour avoir un siège. Le train était surchargé. Il y avait dix wagons qui peuvent normalement contenir chacun 80 personnes. Là on était 200-250 par wagon, dans des trains que tu ne verrais jamais à Barcelone : avec des bancs en bois, assez vieux… C’était une situation peu commode, pour à nouveau 20 heures de trajet, en comptant tous les contrôles de passeport aux frontières ukrainiennes et polonaises.

Comment s’est déroulé ce trajet ?Le voyage a été très long parce qu’on ne savait pas où l’on allait, combien de temps cela allait durer, si on allait pouvoir arriver en vie ou s’il allait se passer quelque chose. Mais voyager avec des enfants – deux enfants de 8 et 12 ans qui étaient avec leur mère, deux sœurs de 13 ans qui voyageaient seules -, cela t’aide à relativiser. Les deux jeunes filles nous ont dit qu’elles allaient en Allemagne « apprendre l’allemand et l’anglais ». Les plus jeunes, eux, continuaient de parler, de jouer et on s’est pris au jeu. Cela nous a changé les idées durant le voyage. Je ne parle pas ukrainien, mais les gens autour de nous faisaient la traduction de l’anglais à l’ukrainien. Ils nous racontaient ce qui se disait, ce qui se passait. Pendant le trajet, on n’avait pas de réseau et on ne pouvait pas tenir nos proches au courant. C’était une grande souffrance, parce qu’on savait ce qu’ils ressentaient en n’ayant pas de nouvelles. On a davantage souffert de ça que du trajet en train.

Les plus jeunes, eux, continuaient de parler, de jouer, et on s’est pris au jeu.

Pour toi, tout se termine bien. Tu as pu rejoindre ta famille après de 55 heures de voyage et un vol entre Cracovie et Barcelone. Comment te sens-tu aujourd’hui ?Aujourd’hui tout va bien, parce que je suis dans un lieu sûr, à la maison avec mes proches. Je me sens chanceux de m’en être sorti vivant, dans une situation si délicate, et d’être dans un pays où il n’y a pas de guerre. Le train du lendemain qui faisait le même trajet entre Lviv et Przemysl (en Pologne) a été annulé en raison du risque de bombardements, donc on a eu beaucoup de chance. Je crois que je n’ai pas encore assimilé tout ce qu’il s’est passé. Tous les jours, je me réveille avec ça, mais je ne suis pas pleinement conscient de ce que j’ai vécu. Je suis un peu triste pour tout ce qu’on a laissé derrière nous. J’ai la responsabilité maintenant d’aider d’ici tous ceux qui sont restés là-bas.

Plusieurs membres du staff ukrainien et joueuses de l’équipe n’ont pas pu quitter le pays, d’autres sont partis se battre… As-tu des nouvelles ?La majorité des joueuses et du staff sont cachés dans le pays, dans des zones plus rurales et attendent que la guerre passe. Ou bien qu’un couloir humanitaire ouvre pour qu’ils puissent partir. Certaines joueuses ont réussi à fuir et cherchent des équipes où elles peuvent jouer pour pouvoir envoyer de l’argent à leur famille en Ukraine. D’autres joueuses sont toujours là-bas et veulent défendre leur pays. La plupart de leurs pères sont partis combattre. On a des nouvelles de chacune d’elles tous les jours, pour savoir si elles sont toujours en vie.

Depuis que tu es rentré à Barcelone, tu es très actif pour demander de l’aide humanitaire pour l’Ukraine. Quelles sont tes priorités aujourd’hui ?Aider. On récupère des médicaments, du matériel médical, de la nourriture que l’on met dans un camion direction la frontière ukrainienne pour aider les réfugiés. J’essaie aussi de trouver des équipes pour toutes les joueuses qui ont quitté le pays, et pour celles qui sont en chemin. Le football pour l’instant est secondaire, et la priorité est de sauver des vies.

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Propos recueillis par Anna Carreau

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