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Andriy Pyatov : « Vivre la guerre en Ukraine et la regarder à la télé sont deux réalités différentes »

Quatre ans après l’invasion de son pays par la Russie, la légende du Shakhtar Donetsk Andriy Pyatov raconte comment la guerre a profondément bouleversé le quotidien de son club. Désormais entraîneur des gardiens des Mineurs, celui qui a longtemps vécu dans le Donbass invite même Gianni Infantino à se rendre en Ukraine pour constater l’état d’un pays ravagé par un conflit gelé.
L’Ukraine traverse un hiver glacial sous les bombes. Comment vis-tu cette période ?
Ce ne sont pas des moments faciles ni pour moi ni pour ma famille et ni pour le club. Nous continuons à nous entraîner à Lviv à l’ouest du pays, mais cet hiver est particulièrement rude. Les températures négatives sont extrêmes. Si l’on prend en compte la situation de l’Ukraine dans son ensemble, cela ne va évidemment pas aussi bien que nous le souhaiterions. Tout le monde peut constater les actes de l’État terroriste russe, qui envoie des missiles sur les centrales électriques afin de priver la population de chauffage. Son objectif est de faire souffrir les Ukrainiens et de mettre notre gouvernement sous pression pour qu’il obtienne un accord favorable en échange de l’arrêt des frappes. Mais je suis convaincu que les Ukrainiens ne céderont pas à cette pression. Ce peuple a déjà prouvé par le passé qu’il n’était pas prêt à accepter cela. Nous continuerons à avancer et à résister aussi longtemps qu’il le faudra.
Quatre ans après le début de l’invasion russe, comment décris-tu ta vie aujourd’hui ?
En vérité, cela fait plus de dix ans que nous vivons la guerre. Depuis 2014 et le début du conflit dans le Donbass (la région de Donetsk, NDLR), nous ne jouons plus de matchs à domicile. Nous n’avons plus de camp de base pour les entraînements, ni de logement fixe où nous installer durablement. Nous avons pris l’habitude de vivre entre plusieurs hôtels, selon la situation.
Après avoir pris ta retraite de joueur, tu as choisi de continuer au Shakhtar comme entraîneur des gardiens. Pourquoi était-il si important de rester ?
En 2023, j’avais 39 ans, et mon contrat de joueur arrivait à son terme. Le club m’a offert la possibilité de rester et j’en suis très reconnaissant. Lors de mes dernières saisons en tant que joueur, j’avais déjà cet objectif en tête : continuer à contribuer au développement du club dans un autre rôle.
Après plusieurs années passées dans le même club, on a envie de rester, quelles que soient les circonstances. Aussi parce qu’avec le temps, on s’habitue à la guerre.
Tu as déjà traversé des crises majeures pendant ta carrière, notamment cette guerre du Donbass en 2014. As-tu, à un moment donné, envisagé de quitter l’Ukraine pour jouer à l’étranger ?
Honnêtement, jamais. À l’époque, le Shakhtar Donetsk continuait à évoluer au plus haut niveau européen malgré les conditions. Si j’avais dû partir, cela aurait été pour rejoindre une très grande équipe évoluant dans un championnat majeur. Or, au cours de ma carrière, il n’y a jamais eu d’intérêt de la part de clubs de ce standing. Je ne voulais pas non plus rejoindre une équipe moyenne et je suis donc resté au Shakhtar. Après plusieurs années passées dans le même club, on se sent chez soi. On s’y attache profondément et on a simplement envie de rester, quelles que soient les circonstances. Aussi parce qu’avec le temps, on s’habitue à la guerre.
Avec la loi martiale, les hommes de 23 à 60 ans n’ont pas le droit de quitter le territoire depuis le début de la guerre. Toi, tu as trois enfants, donc tu en as l’autorisation. Qu’en est-il pour le reste du club ?
Les jeunes joueurs du club ainsi que certains membres du staff ont également reçu des autorisations du ministère de la Culture afin de disputer les matchs de Coupe d’Europe et de participer aux stages de préparation, comme celui organisé en Turquie début février. Néanmoins, beaucoup souhaitent rester au pays. Leurs familles, leurs histoires personnelles et leurs racines sont ici. Ils sont tous très attachés à leur région d’enfance.
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Te considères-tu privilégié de pouvoir passer la frontière ?
Oui, bien sûr. Mais nous essayons de donner le meilleur de nous-mêmes pour aider le pays, à travers nos performances sur le terrain, mais aussi grâce à des actions sociales en soutien à l’armée et à la population. Nous donnons notre maximum dans ce combat pour notre indépendance.
En tant qu’ancien footballeur professionnel, est-ce que tu te sens parfois déconnecté des réalités vécues par la majorité de la population ?
Pas du tout parce que j’essaie de m’engager dans le plus d’actions caritatives possible. Je participe aux projets sociaux du Shakhtar afin d’aider les personnes dans le besoin. On me voit souvent dans les rues pour apporter mon aide. Je ne me cache pas et j’ai le sentiment de vivre la même réalité que le reste de la population ukrainienne.

La région de Donetsk a été particulièrement touchée par les combats et est presque sous le contrôle total des Russes. Cela rend-il la guerre encore plus directe pour vous que pour les autres clubs ukrainiens ?
Oui, cela a un impact considérable, surtout pour les joueurs et les membres du staff. En revanche, toutes les générations ne mesurent pas forcément ce que représente la région du Donbass. Pour ma part, j’ai dû quitter ma maison il y a bien longtemps. J’ai joué à la Donbass Arena et je connais le sentiment unique de jouer dans ce stade, une expérience que nos joueurs n’ont pas vécue et que j’essaie de leur partager. Je peux assurer que l’esprit de Donetsk transmis par les natifs du Donbass comme moi donne une énergie supplémentaire au club pour atteindre le plus haut niveau. Je transmets aussi ces valeurs aux plus jeunes, parce que je travaille également à l’académie, où notre objectif est de détecter toujours plus de talents.
Dans le contexte actuel, comment le club parvient-il à dénicher et attirer des pépites ?
Tout est une question de management. Il y a plus de 20 ans, le club a orienté son recrutement vers les jeunes Brésiliens, et cette stratégie se poursuit malgré la guerre. Au dernier mercato estival, on a vendu Kevin à Fulham pour 40 millions d’euros. Cet exemple montre qu’on parvient à faire progresser les jeunes joueurs pour qu’ils partent dans les meilleures ligues d’Europe.
Monsieur Infantino n’a qu’à venir en Ukraine pour constater la situation et sonder la population.
Grâce à ses jeunes talents, le Shakhtar a terminé 6e de la phase de ligue de C4. Avant la guerre, vous participiez régulièrement à la Ligue des champions. Comment avez-vous vécu cette transition ?
Je vais être honnête : nous n’avons pas respecté les ambitions historiques du club. La saison dernière, c’était la première fois en 30 ans que nous terminions troisièmes du championnat. Nous espérions évidemment disputer une autre compétition européenne, mais c’est aussi une question de génération. Historiquement, le Shakhtar reposait sur un équilibre vertueux entre joueurs expérimentés et jeunes talents. Ces dernières saisons, l’effectif a beaucoup changé et s’est fortement rajeuni. Désormais, ces jeunes acquièrent de l’expérience en jouant la C4 contre des équipes moins solides.
Le Shakhtar peut-il aller au bout comme lorsque vous avez remporté la Coupe de l’UEFA en 2009 ?
Nous voulons aller le plus loin possible afin de replacer le club là où il mérite d’être. Nous voulons également reconquérir le titre de champion.
Le président de la FIFA, Gianni Infantino, a récemment déclaré être ouvert à un retour des clubs russes dans les compétitions européennes. N’est-ce pas choquant d’entendre de telles propositions alors que la Russie continue de commettre des crimes de guerre ?
Monsieur Infantino n’a qu’à venir en Ukraine pour constater la situation et sonder la population. Je n’en dirai pas davantage à ce sujet.
Selon toi, les institutions du football international réalisent vraiment ce que vit la population, notamment les joueurs et les clubs ukrainiens ?
Pas vraiment. Vivre une guerre et la regarder à la télé sont deux réalités différentes. Cependant, certaines personnes au sein des organisations et des clubs comprennent la situation. Par exemple, l’entraîneur de Lyon Paulo Fonseca. Sa femme est ukrainienne (il l’a rencontrée lorsqu’il entraînait le Shakhtar entre 2016 et 2019, NDLR). Il a beaucoup d’amis ici et il suit la situation de près. Lorsque nous avons joué à Malte contre Hamrun Spartans, je n’ai toutefois pas senti qu’ils étaient particulièrement concernés par le destin de l’Ukraine. Je ne les juge pas : chacun vit sa vie et ne prête pas forcément attention au quotidien des Ukrainiens. À l’inverse, nous sommes honorés du soutien que nous recevons depuis quatre ans.

Tu sens que le Shakhtar donne de l’espoir et de la résilience au peuple ?
Un club de football dispose de nombreux moyens d’aider, et nous faisons tout notre possible. Nous avons produit un film juste après l’invasion, qui a remporté un prix. Nous avons également lancé de nombreuses initiatives sociales. Nous essayons d’apporter de la joie aux enfants, notamment dans les régions les plus touchées par la guerre et nous rencontrons aussi des soldats ukrainiens pour leur témoigner notre soutien et nous inspirer de leur courage.
Tu as déjà évolué à la Donbass Arena avec le Shakhtar et aussi avec l’Ukraine à l’Euro 2012 contre la France. Un an plus tard, tu affrontais à nouveau les Bleus pour une place en Coupe du monde à Kiev. Penses-tu qu’un jour, le Shakhtar et l’Ukraine pourront rejouer à domicile en toute sécurité ?
Je ne sais pas. Bien sûr, je rêve que nous puissions rejouer à domicile. Mais il faut être réaliste : je ne vois pas comment cela pourrait se produire dans un avenir proche. Ici, nous vivons au jour le jour. Malheureusement, c’est sans doute la leçon la plus difficile que le peuple ukrainien a apprise depuis le début de cette invasion.
Le patron du Shakhtar au secours d’un athlète ukrainien disqualifié aux JO d’hiverPropos recueillis par Mathis Blineau-Choëmet


























































