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Le match que vous n’avez pas regardé : le derby de Medellín

Par Thomas Broggini, à Medellín
Le match que vous n’avez pas regardé : le derby de Medellín

Longtemps gangréné par les violences entre supporters, le derby entre le Deportivo Independiente Medellín et l’Atlético Nacional est aujourd’hui un rendez-vous fréquentable, mais toujours électrique. Et c'est aussi le match que vous n'avez pas regardé.

« Il y a quelques années encore, je vivais chaque clásico en sachant qu’on pouvait m’assassiner en pleine rue. » Comme beaucoup, Oscar Andrés Correa Osorio était « fatigué de la guerre, à coups de barre en fer et de machette », qui a duré « trop longtemps » entre les supporters du Deportivo Independiente Medellín et de l’Atlético Nacional. Un ami porte un œil en verre après avoir reçu un coup de couteau en marge d’un derby. D’autres sont morts. « C’était le schéma tristement banal autour de chaque match, alors on a dit stop », raconte cet éloquent hincha du DIM, au comptoir de son bar situé dans la Comuna 13, à l’ouest de la deuxième ville de Colombie. Sous l’imposante télé qui diffuse des clips de reggaeton, il pointe du doigt une photo accrochée au mur : « Moi, à trois ans, dans les bras de Carlos Valderrama le jour de son premier match avec Medellín en 1992 », proclame-t-il fièrement, avant d’exhiber les nombreux tatouages à la gloire du Poderoso(1) et de sortir des placards une collection d’environ 80 maillots.

On a tous grandi dans la violence et l’agressivité, mais on veut laisser ça derrière nous.

Au sein de la Rexixtenxia Norte, la barra popular dont il est l’un des leaders, il avait « la réputation de ne jamais reculer devant une bagarre ». Époque révolue. Dans son troquet, il essaye désormais de réunir des hinchas des deux ennemis jurés, « pour donner un exemple aux jeunes ». Il promet « une ambiance de fête », dimanche, pour le 325e clásico paisa (soit le nom des habitants du département d’Antioquia, dont Medellín est la capitale).

La violence en sourdine

« On a tous grandi dans la violence et l’agressivité, mais on veut laisser ça derrière nous », confirme Andrés Felipe Muñoz, figure emblématique de Los del Sur, barra numéro un du Nacional. « Ici même, un lieu en apparence tranquille, j’ai vu des gens se faire tuer », poursuit-il en balayant du regard le centre commercial situé à deux pas de l’Estadio Atanasio-Girardot, partagé tout au long de la saison par les deux équipes. Ce matin-là, la presse locale remarque qu’aucun homicide n’a été enregistré en ville lors des sept derniers jours. Série record depuis 2015. Plus tard dans la semaine, le maire, Daniel Quintero, cité par plusieurs médias, regrette cependant que sa ville demeure « un épicentre d’activités criminelles », sans mentionner les ravages causés par le narcotrafic et les réseaux de prostitution, mais en soulignant l’influence de « 10 des 22 groupes armés que compte le pays ».

Autour de l’enceinte, toute la semaine du clásico, une phrase revient inlassablement : « Ce match n’est plus aussi dangereux qu’avant ». « On ne peut pas dire que la violence a été complètement éradiquée, car il y a toujours des cas isolés et probablement des choses qu’on ignore, mais l’atmosphère a clairement changé », nuance Jaider Escobar Buitrago, journaliste qui suit les deux clubs pour El Colombiano. La bascule s’effectue en 2015, « lorsque la mairie prend les choses en main pour opérer le rapprochement entre les hinchas », retrace Juancho Serrano, reporter pour El Tiempo. « La première réunion a été extrêmement tendue, se souvient un ex-leader de Los del Sur, présent ce jour-là. Mais les politiques ont su nous parler. » Les supporters signent un « pacte de cohabitation » en 2017. Depuis, ils se retrouvent régulièrement, autour d’un sancocho (soupe typique de Colombie) ou pour disputer un match de foot, « dans le but d’apprendre à vivre ensemble malgré la rivalité », dixit Juan Guillermo Morales, le coordinateur du projet.

On n’en est pas à se tomber dans les bras, mais maintenant, quand on se croise, le silence remplace les insultes.

« On respecte des codes basiques, atteste David Ortega, l’un des fondateurs de la Rexixtenxia Norte. Il y a du progrès. On n’en est pas à se tomber dans les bras, mais maintenant, quand on se croise, le silence remplace les insultes. Et s’il y a un problème, on essaye de le régler par la discussion, car on ne veut plus de la violence. » Vendredi soir, à 48 heures du derby, deux matchs entre barras sont organisés sur un terrain annexe du gigantesque et ultramoderne complexe sportif de la ville. Environ 1500 fous furieux chantent, dansent et craquent des fumigènes pendant trois heures dans une ambiance hallucinante. À 400 mètres de là, les superstars du reggaeton Ryan Castro et Blessd s’apprêtent à donner un concert devant plusieurs milliers de spectateurs. « Profitez de ce que vous avez devant les yeux, c’est unique », jubile un supporter du Nacional, comblé par la contre-soirée.

Lutte et écarts de classe

Dans les faits, tout n’est pas aussi rose que présenté en journée. À la sortie du stade, la fête part en sucette. Des canettes en verre et des pierres fusent. Des barres en fer et des couteaux sont brandis. Des papas bomba (dispositifs explosifs artisanaux) éclatent. Plusieurs blessés sont recensés de chaque côté. « Un acte isolé », minimise une source à la mairie, qui se frottait les mains en pensant « envoyer un message de paix » avant le match. Le lendemain, silence radio des autorités locales à la veille d’un clásico pour lequel 800 policiers seront mobilisés.

Publiquement, les deux barras principales évoquent « un malentendu » et un « problème de logistique ». « On a perdu le contrôle pour une connerie, se lamente un témoin des affrontements, dépité. Heureusement, il n’y a pas eu de mort. Ça faisait vraiment longtemps que ça n’était pas arrivé. On est ennemis depuis très longtemps et on a vécu des bagarres bien pires que celle-là. L’équilibre est fragile. Il suffit d’un rien pour que la bombe explose. » Un responsable de la Rexixtenxia Norte souffle : « Ça fait partie de l’apprentissage. Peut-être qu’on fait trop confiance… » Le chemin vers la « cohabitation entre hinchas », la formule rabâchée toute la semaine, est tortueux.

Sportivement, les deux équipes de la « ville de l’éternel printemps » n’habitent pas au même étage. Mais « si on considère le spectacle en tribunes, c’est probablement le meilleur derby de Colombie », juge Juancho Serrano. « On aime leur rappeler qu’ils sont trop petits pour nous, que notre clásico, c’est contre Millonarios(Bogotá)ou l’América de Cali(les deux autres cadors de l’élite colombienne, NDLR) » , sourit Andrés Felipe Muñoz, fan du Nacional. Ce dernier a beau galérer dans ce Tournoi de clôture (9e avant le derby), il est le champion sortant, le club le plus riche et titré du pays (17 championnats remportés notamment). Le plus populaire, aussi, « depuis le premier(des deux)succès en Copa Libertadores en 1989, rapporte l’historien Juan Manuel Uribe. Il y a 12 millions de supporters des Verdolagas (2) à travers tout le pays, quand ceux de l’Independiente sont généralement originaires d’Antioquia. » « Le DIM, c’est l’équipe du peuple, des fumeurs de joints, des alcooliques, se marre David Ortega. On a une histoire plus longue que la leur et on a connu beaucoup d’échecs(45 ans sans titre en championnat, entre 1957 et 2002)et de problèmes, notamment financiers. »

David renverse Goliath

Ce dimanche, à l’heure du déjeuner, les abords du stade s’animent doucement. À l’abri de la pluie, on enquille des shots d’Aguardiente et des canettes de bière Aguila, sur fond de vallenato. À table, quelques maillots se mélangent, et l’atmosphère est conviviale. Il faut se rendre vers la Setenta, le boulevard où les hinchas du Nacional ont leurs habitudes, pour mieux prendre la température. Les trottoirs et la chaussée, déjà jonchés de détritus, débordent de maillots verts. Des membres de diverses barras débarquent, ivres morts, sur le toit d’un improbable bus touristique. Entre les stands d’arepas, ça sent la marijuana et les émanations des bombes agricoles qui explosent en série. « T’as vu cette dinguerie ? Ça va faire 4-0 et terminé ! », pronostique un type secouant un énorme drapeau, arraché. Même ambiance de sortie de boîte de nuit dans le secteur Obelisco, un kilomètre plus au nord, où sont agglutinées les tuniques rouges de l’Independiente. « On doit gagner contre ces fils de pute ! », chantent en chœur une centaine de personnes, remuant sur place jusqu’à créer un pogo géant. Des feux d’artifice sont tirés à une fréquence infernale, faisant bondir les inattentifs. Avant le match, plusieurs vidéos diffusées sur les réseaux sociaux montrent des supporters s’invectiver et s’affronter à la machette.

À l’heure du coup d’envoi, fixé à 18h10, un peu plus de 40 000 spectateurs remplissent les tribunes. Les maillots rouges sont en surnombre, l’Independiente évoluant « à domicile » lors de cette rencontre de la 10e journée. Des drapeaux s’agitent dans tous les sens, parmi un nombre incalculable de banderoles et de confettis, et les chants résonnent à ne plus s’entendre. Certains journalistes, mélangés aux supporters, en profitent pour reprendre l’hymne de leur équipe de cœur. Des centaines de longs rubans en papier blanc finissent sur la pelouse, obligeant les services de sécurité à faire le ménage devant les buts. Une policière capture discrètement cette extraordinaire ambiance avec son téléphone.

Au bout de 35 secondes de jeu, le premier tremblement de terre. Andrés Cadavid ouvre le score de la tête pour l’Independiente, alors que les fumées rouge, bleue et verte des fumigènes craqués au coup d’envoi embaument encore l’air. Le but le plus rapide de l’histoire du derby de Medellín. Le Nacional, auteur d’un match horrible trois jours plus tôt contre Envigado (1-1), enchaîne les erreurs défensives, et Diber Cambindo en profite pour inscrire un doublé (21e et 29e). Score après une demi-heure de jeu : 3-0 pour une équipe « en crise » et un entraîneur sur la sellette, comme le martelaient tous les journaux le matin même. Le vacarme est démentiel. Il faut un penalty, marqué par l’attaquant Jefferson Duque, pour que le champion en titre sorte la tête de l’eau (35e). Mais Luciano Pons foudroie une nouvelle fois le Nacional cinq minutes plus tard (40e). Des sifflets accompagnent les Verdolagas vers les vestiaires. Une supportrice du DIM est prise d’un malaise à la mi-temps. « Pas habituée à voir son équipe gagner », ose un maillot vert. À la buvette, les fans de l’équipe en tête fanfaronnent.

L’ambiance monte encore d’un cran quand Andrés Ricaurte est expulsé en seconde période (55e), laissant le Poderoso à dix pour les 35 dernières minutes de jeu. Jefferson Duque réduit vite l’écart en inscrivant un nouveau penalty (64e), cette fois-ci après avoir été retiré, car le gardien s’était trop avancé, et l’espoir regagne la tribune sud. Le reste du stade, lui, insulte l’arbitre. Des feux d’artifice sont tirés en dehors du stade. Six minutes plus tard, Dorlan Pabón, passé notamment par le Betis Séville et le Valence CF, tente sa chance de loin et trompe le gardien du DIM (70e). 4-3. Le Nacional insiste jusqu’au bout. À 20h06, ses espoirs sont anéantis. « C’est une honte, un désastre ! », s’époumone Carlos, 70 ans. Le Deportivo Independiente Medellín n’avait plus gagné un derby depuis le 6 octobre 2018. « On avait arrêté d’y croire, reconnaît Adriana, la trentaine, à la sortie. Quel bonheur, mon Dieu ! » Dans le ciel, pas de Dieu dans les parages, mais un hélicoptère qui décrit des cercles autour du stade pendant que des sirènes retentissent.

Par Thomas Broggini, à Medellín

Photos : TB

(1) Le surnom du Deportivo Independiente Medellín.
(2) Le surnom de l’Atlético Nacional.

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