- Foot unifié
À Charléty, une Coupe du monde très spéciale

À plus de 6 000 kilomètres du Mondial nord-américain, au stade Charléty de Paris, a lieu une autre Coupe du monde : celle du football unifié. Du 6 au 11 juillet, la compétition met sur le même terrain des jeunes atteints de déficience intellectuelle et d'autres issus de différents clubs. Avec un magnifique France-Brésil au programme.
« Youssef ? Ils sont où les ballons ? », s’impatiente Emmanuel. Le genre de questions qu’un coach pose lors d’un tournoi qui se termine généralement avec des médailles au liseré bleu-blanc-rouge sponsorisées par l’Intersport du coin autour du cou, et avec le regret d’un premier match complètement foiré. Du football à des années-lumière de la grande messe internationale nord-américaine qui se déroule actuellement. Pourtant, ce mercredi 8 juillet, au stade Charléty de Paris, les joueurs d’Emmanuel ont les mêmes papillons dans le ventre et les mêmes fourmis dans les jambes que les 1 248 joueurs partis au Mondial. Parce qu’en face, ce n’est pas l’équipe B de Mouilleron-le-Captif ou de Saint-Brévin-les-Pins (avec tout le respect). C’est le Brésil. Le même maillot jaune iconique, le short bleu et leur façon de dire Neymar sans marquer le R de fin. Et c’est pour le deuxième match de poules de l’équipe de France dans leur Coupe du monde : celle du foot unifié.
La troisième édition, toujours lors du Mondial de la FIFA
Ce tournoi réunit douze délégations internationales, composées d’une formation masculine et féminine, dans le stade fréquenté habituellement par les filles du Paris FC. Les règles ? Aligner une équipe composée de six joueurs atteints d’une déficience intellectuelle (1), accompagnés de cinq sans, pour se disputer le titre mondial. « Le foot est le sport le plus universel, le plus pratiqué dans toutes les catégories de population. Sa pratique commune efface les différences, on ne les voit plus sur le terrain entre les joueurs et les joueuses qui sont en situation de handicap et celles et ceux qui ne le sont pas », se réjouit Julien Collette, directeur général de la branche française de Special Olympics, à l’origine de cette troisième édition internationale, la première dans l’Hexagone après Chicago en 2018 et Détroit en 2022. Dirigée par Timothy Shriver, neveu de John Fitzgerald Kennedy, l’organisation américaine est également derrière les Jeux olympiques spéciaux, destinés depuis 1968 aux personnes atteintes d’handicap mental, souvent mis à part dans le mouvement paralympique.

Après une défaite inaugurale 0-6 contre le Sénégal, les Bleus se frottent donc à la Seleção. Cheveux décolorés, sourcils taillés, boucs bien rasés et tresses attachées peuplent la rangée brésilienne dans le tunnel d’entrée des joueurs. Les locaux ont opté pour des dégradés au ciseau, des maillots rentrés dans le short et des petits pansements aux doigts à la KB9. « Là, c’est très protocolaire. Ce n’est pas péjoratif ce que je dis, ça met vraiment dans l’ambiance d’une compétition internationale, sourit l’un des deux entraîneurs de ces Bleus âgés de 16 à 21 ans. Le soir, on s’inspire des vedettes qui jouent au plus haut niveau, pour qu’on s’en imprègne la journée. On est prêts à en découdre. »
On s’est inspiré de ce qu’a fait l’Argentine pour leur dire qu’à 4-0 à la mi-temps, ce n’était pas fini et qu’on pouvait le faire.
Ici, on s’inspire aussi des nouveautés du Mondial outre-Atlantique, ce ne sont pas les 22 titulaires mais les 32 garçons des deux groupes qui rentrent sur le terrain. Pas d’hymnes nationaux entonnés, mais deux pauses fraîcheur au milieu des deux mi-temps de 30 minutes. Il était temps : sous ce cagnard qui surplombe Charléty, l’équipe de France de foot unifié vient de prendre 4 buts en 6 minutes. « Je vous cache pas qu’on s’est inspiré de ce qu’a fait l’Argentine hier (en huitième de finale contre l’Égypte) pour leur dire qu’à 4-0 à la mi-temps, ce n’était pas fini et qu’on pouvait le faire », avoue Renaud Francheteau, l’autre coach du pays organisateur.

« Gabriel, acelere o jogo! », exhorte à la reprise le Carlo Ancelotti de l’équipe auriverde. En tribunes, on entend les chants et les cris des enfants des centres scolaires franciliens ayant fait le (petit) déplacement pour venir voir ce Mondial à domicile. D’ici, impossible de faire la distinction entre valides et personnes en situations d’handicap, et c’est d’ailleurs là tout l’intérêt de ce tournoi. « Le numéro 5, il me fait trop penser à Saliba ! » observe depuis son siège Sidi-Ali, 12 ans et t-shirt du Paris 13 Atletico (nouveau colocataire de Charléty) sur les épaules. Il a l’œil : le défenseur central est Tino Mandoloni, l’un des deux joueurs issus du centre de formation du Paris FC (qui a collaboré à l’organisation de l’évènement) et « partenaires unifiés » (pas atteint de handicap) de l’équipe.
« Cette Coupe du monde, ça représente tout pour nous »
Si l’espoir suscité par la causerie de la pause ne changera rien au score, le contenu est bien plus encourageant dans la maîtrise technique et le duel physique. « On a donné le maximum, ils étaient plus forts que nous, résume Jules, vice-capitaine entré en jeu et un des neuf « athlètes » (atteints de déficience intellectuelle) du groupe tricolore. Cette Coupe du monde, ça représente tout pour nous, même si là c’est dommage que nos familles et nos amis nous voient encore perdre ». « Je suis très fier de l’équipe et de mon fils, je trouve ça grandiose de leur donner l’opportunité de faire une Coupe du monde », retient la mère de Mathis Dusautoir, aussi athlète et ailier gauche sur le front de l’attaque, avec Jules. « À chaque fois que je joue,je pense à Messi, c’est mon idole ! J’écoute ses conseils et c’est grâce à lui que j’ai commencé le foot », explique le petit numéro 9 français. Celui qui se dit d’abord supporter de l’Argentine, puis de l’équipe de France, n’aura pas le cul entre deux chaises dans son Mondial, l’Albiceleste étant absente.

Leur adversaire du midi est dans la situation inverse : en lice à Charléty, mais déjà à la maison après leur huitième de finale perdu à New York. « Je les ai entendus dire que si le Brésil perd la Coupe du monde officielle, eux gagneront celle du foot unifié », livre Teresa, dans le staff de l’équipe qui jouera sa qualification au tour suivant contre le Sénégal. « J’ai vu le match contre la Norvège avec eux, ils étaient dégoûtés, s’amuse Jared Diakité, lui aussi en U17 au Paris FC. C’est cool l’ambiance entre les équipes ici. Les Brésiliens c’est grave mes potes ! On va échanger nos maillots à la fin. Ils m’ont demandé un maillot du PFC et m’ont passé celui de Santos. »
À la Cité universitaire, là où loge tout ce beau monde, règne l’effervescence d’un village olympique. Avec dans toutes les têtes, la compétition reine. « On espère vibrer tous ensemble devant France-Maroc et on se servira du résultat comme d’un vecteur pour les prochaines échéances, croise les doigts le DD de Charléty, éducateur sportif spécialisé à côté. Vu le résultat, l’état d’esprit et la très bonne humeur dont ils ont fait preuve ensemble pendant la préparation, cette compétition valait le coup et ça ne pourra rester qu’un très bon souvenir pour leur future vie d’adulte. » Une Coupe du monde unifiée, pour de vrai.
La presse marocaine craint l’arbitrage de France-MarocPar Nathan Beaufils, à Paris
(1) L’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) définit le handicap mental, ou déficience intellectuelle, comme : « Un arrêt du développement mental ou un développement mental incomplet, caractérisé par une insuffisance des facultés et du niveau global d’intelligence, notamment au niveau des fonctions cognitives, du langage, de la motricité et des performances sociales ». Selon le gouvernement français, la déficience intellectuelle ou mentale est une réduction permanente et durable des facultés intellectuelles, qui prend des formes très variables d’une personne à l’autre.
Tous propos recueillis par NB.
Photos : Special Olympics















































