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« Les tribunes expriment ce qui flotte dans la société espagnole »

Mardi dernier, des chants racistes et islamophobes ont retenti plusieurs fois dans les tribunes du RCDE Stadium lors du match amical Espagne-Egypte. Écrivain et journaliste spécialisé sur la société et la politique espagnole, Sergio del Molino estime qu'il n'y a rien de surprenant dans ces injures malgré un gouvernement se voulant progressiste.
Les chants racistes et islamophobes survenus lors d’Espagne-Egypte suscitent de nombreuses interrogations à l’étranger car l’Espagne est considérée comme un pays progressiste à bien des égards. Que révèlent ce comportement sur la société espagnole ?
Cela ne me surprend pas vraiment. La société espagnole, comme toutes les sociétés européennes, recèle un racisme populaire qui s’est toujours manifesté à l’encontre des musulmans, des « Maures », comme on les a toujours appelés. C’est très répandu, même si cela ne se voit pas tant. Dans des domaines comme le football, cela se révèle de manière beaucoup plus brutale. Mais ce racisme existe et c’est celui que Vox (parti d’extrême-droite qui gagne en influence en Espagne, NDLR) exploite actuellement. Ce qui est surprenant aujourd’hui en Espagne, c’est que ce racisme n’est pas quelque chose qui est sanctionné publiquement. Jusqu’à récemment, il était très mal vu de l’afficher, mais depuis que Vox est entré dans les gouvernements et les parlements, une légitimité a été donnée à l’insulte et à l’expression raciste, ce qui n’existait pas auparavant. C’est le résultat d’une normalisation du racisme qui est probablement liée à la situation de l’Espagne ces dernières années. Avant, il était impensable de voir une telle chose en Espagne, et maintenant c’est assez courant.
À l’heure actuelle, la population étrangère en Espagne est très importante et l’arrivée d’immigrants est très forte, ce qui a créé les mêmes tensions que l’on observe dans d’autres pays, ainsi que les mêmes conflits et problèmes.
D’où vient cette normalisation ?
La pression migratoire en Espagne s’est considérablement accrue au cours des dix dernières années. L’immigration a été tardive par rapport à la France et à d’autres pays européens. C’était une société qui n’était pas habituée à voir des immigrés, et ce phénomène a pris une ampleur considérable. À l’heure actuelle, la population étrangère en Espagne est très importante et l’arrivée d’immigrants est très forte, ce qui a créé les mêmes tensions que l’on observe dans d’autres pays, ainsi que les mêmes conflits et problèmes, notamment en Catalogne, où la pression migratoire est actuellement la plus forte. C’est exploité par les partis d’extrême droite qui créent un climat très propice aux propos racistes dans les médias et dans la sphère publique du débat. C’est nouveau, cela n’existait pas auparavant. Ce que nous voyons dans les tribunes, c’est l’expression de quelque chose qui flotte dans la société espagnole, qui est très pervers, très négatif, très inquiétant pour les Espagnols, nous qui croyons en la démocratie.
D’une part, la Ligue prend très au sérieux ces insultes racistes, mais cela n’empêche pas que de nouveaux cas continuent de se produire. D’autre part, les partis de droite, voire d’extrême droite, comme Vox, continuent de gagner en influence. Comment ces deux phénomènes sont-ils corrélés ?
Le football a toujours été un domaine où l’extrême droite et le nationalisme espagnol ont trouvé un moyen de s’exprimer, toujours à travers les tribunes. Ce qui établit un lien direct entre la montée en puissance de Vox ainsi que des discours racistes également présents au sein de la droite. Une partie du Parti populaire (le PP, NDLR) adopte également un discours anti-immigration, et les incidents racistes ne sont pas une première, tout comme les sanctions qui ont suivi. Plusieurs joueurs et équipes ont été sanctionnés pour des insultes très graves proférées dans les tribunes.
L’histoire de l’Espagne est aussi marquée par une domination musulmane de 711 à 1492, les siècles d’Al Andalus et par un passé impérialiste. En quoi cela influence-t-il l’identité espagnole contemporaine ?
L’identité de la nation espagnole s’est toujours construite à partir de la chrétienté qui a vaincu les musulmans. Il existe un concept très contesté par les historiens mais qui reste d’actualité dans la culture, c’est celui de la Reconquista. Il s’agit de l’idée que l’Espagne est née en chassant les Musulmans de la péninsule, ceux que l’on considérait comme des envahisseurs bien qu’ils y soient depuis huit siècles. Mais un envahisseur qui est là depuis huit siècles n’est plus un envahisseur, c’est un voisin. Vox a repris cette mythologie de la Reconquista et l’exalte. Son leader Santiago Abascal s’habillait en soldat chrétien à ses débuts pour se rendre à la Vierge de Covadonga afin de faire des offrandes. De même que le passé impérial espagnol en Amérique, tout cela fait partie de la liturgie de Vox. En dehors du milieu de l’extrême droite, c’est très décrié. En réalité, dans la vie quotidienne, personne ne défend ces choses, mais politiquement, eux, ils les glorifient.
Ce sont les mêmes qui célèbrent les performances de Lamine Yamal tout en proférant des insultes indirectement envers lui. Il faut probablement leur tendre un miroir.
Pourtant, les personnes qui ont scandé ces chants ne pensaient pas viser Lamine Yamal, un prodigieux joueur de confession musulmane de leur propre sélection qu’ils ne manquent pas d’aduler pour autant.
C’est là le grand paradoxe auquel va être confronté le racisme populaire espagnol parce que la société espagnole est plurinationale. Il y a beaucoup d’enfants d’étrangers qui vont occuper des postes d’excellence et des postes formidables comme dans n’importe quelle autre société, et qui vont être admirés par ces mêmes racistes qui les méprisent et qui veulent les expulser. Nous allons voir comment le racisme est confronté à ses contradictions, car ce sont les mêmes qui célèbrent les performances de Lamine Yamal tout en proférant des insultes indirectement envers lui. Il faut probablement leur tendre un miroir, leur dire : « Vous rendez-vous compte de ce que vous êtes et que vos insultes vont à l’encontre de la société dans laquelle vous vivez et contre les idoles que vous avez ? » Le fait de porter le maillot de l’Espagne change tout.
C’est en cela que le cas de Vinícius est différent ?
C’est une question de patriotisme. Comme Vinícius ne jouera jamais pour l’équipe nationale espagnole, on risque de le traiter encore plus comme un étranger. Ces gens-là le considèrent comme un simple de passage et comme une cible qu’on peut attaquer avec plus d’impunité. Pour eux, ce n’est pas un problème. Si Vinícius devenait espagnol et jouait en équipe nationale espagnole, les choses seraient autrement.

En quoi est-il nécessaire que des joueurs comme Vinícius et Lamine Yamal s’expriment sur ce sujet ?
Ce sont des personnes très admirées par les enfants, et ce sont justement eux qui subissent actuellement la vague de racisme. Aujourd’hui, l’extrême droite est en pleine expansion, surtout parmi la population la plus jeune, et si les idoles de ces jeunes représentent une Espagne plurielle, une Espagne multiraciale, une Espagne qui parle plusieurs langues, je pense que cela va les amener à réfléchir sur le monde dans lequel ils vivent et va dissiper ce racisme que beaucoup tentent de leur inculquer. C’est très important, non seulement que ces figures s’engagent, mais qu’elles soient vues. Voir que vos idoles sont en même temps les immigrés que vous méprisez peut créer un court-circuit qui permettra peut-être de désamorcer le racisme.
Peux-tu expliquer ce que cette visibilité apporterait ?
Nous devons, nous qui avons une voix, continuer à insister sur l’idée que l’Espagne n’appartient ni aux chrétiens, ni à ceux qui tentent sans cesse de démanteler cette idée glorieuse, celle d’une Espagne comme une sorte de nation homogène et souligner que l’Espagne, c’est nous tous qui vivons en Espagne. Il s’agit d’un espace de cohabitation où nous avons tous notre place. Il faut insister même si on nous dit le contraire. Ça ne va pas être facile, car le phénomène prend de l’ampleur. Je trouverais très positif que, à la télévision, dans les médias où je travaille, par exemple, il y ait beaucoup plus de personnes avec des noms de famille non espagnols et dont la couleur de peau n’est pas blanche. On en voit à peine, il y en a très peu. Nous avons besoin de personnes qui représentent aussi cette Espagne dans des lieux très visibles, aux instances du pouvoir comme le Parlement également. Il n’y a pas un seul ministre qui n’ait un nom de famille espagnol, il n’y a pas de personnalité politique importante qui soit fille ou fils de Marocains. Nous devons donc encourager cela, notamment, je pense, en recourant à la discrimination positive. Autrement dit, si je dirigeais un média et que je devais choisir entre confier une émission à un Espagnol portant le nom de famille Gómez et à quelqu’un comme Lamine Yamal, à compétences et mérites égaux, je pense que je la donnerais d’abord à Lamine Yamal pour donner de la visibilité et promouvoir cette idée qu’en Espagne, il y a de la place pour tout le monde.
Je ne pense pas que la société espagnole soit ni plus ni moins raciste qu’une autre. Nous sommes Européens et en général, les sociétés européennes ont un biais raciste.
Tu as notamment dit pour Mediapart que l’Espagne souffrait d’un problème structurel de racisme, mais que ce sujet ne faisait pas l’objet d’un débat.
Je pense que le problème structurel est le même que celui de n’importe quelle autre société européenne. Ce qui se passe, c’est qu’en Espagne, les problèmes liés aux conflits de cohabitation avec l’immigration sont très récents. La société espagnole a le sentiment de vivre dans un pays qui n’est pas raciste, et pourtant deux formes de racisme ont été très présentes dans la vie des Espagnols. L’un est le racisme envers les musulmans, surtout envers les Marocains, qui sont nos voisins du sud. Ils représentent la culture la plus proche et avec laquelle l’Espagne a toujours eu le plus de contacts. L’autre est très méconnue mais très répandu, celui contre les gitans. Cette minorité en Espagne est très importante qui a toujours connu d’énormes problèmes d’intégration et de marginalisation. Il n’y a pas de gitans à l’université, par exemple. On aurait pu croire que la question du racisme ne concernait pas l’Espagne, mais en réalité, elle a toujours été présente au sein de la population. Elle éclate au grand jour en période de crise et devient évidente bien que beaucoup de gens la nient encore. En revanche, je ne pense pas que la société espagnole soit ni plus ni moins raciste qu’une autre. Nous sommes Européens et en général, les sociétés européennes ont un biais raciste. Toutes.
Cet ancien du PSG conseille à Yamal de « réfléchir à deux fois avant de rejouer pour l’Espagne »Propos recueillis par Suzanne Wanègue






















































