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De la furia au tiki-taka, de l'Espagne de Franco à celle du foot

En remportant sa deuxième Coupe du monde, l'Espagne est devenue le premier pays à en rafler deux au XXIᵉ siècle, en plus de trois Euro. Le fruit d'un revirement total de philosophie de jeu. De la furia instrumentalisée par le régime franquiste au tiki-taka, l'Espagne d'hier n'avait rien à voir avec celle d'aujourd'hui.
Pedro Porro vient d’inscrire le but le plus important de sa carrière de footballeur. Au moment de célébrer ce pion qui crucifie la France et envoie l’Espagne en finale de la Coupe du monde, un geste lui vient à l’esprit : montrer ses cojones. Le joueur de Tottenham ne le fait pas aussi fièrement que Diego Simeone ou Cristiano Ronaldo, mais l’envie lui brûle les mains et tout le stade a compris. Si associer les testicules au courage et à la réussite d’un homme date, on l’espère, du temps d’hier, mettre les couilles sur la table a été l’essentiel de la philosophie de jeu de la sélection espagnole pendant des décennies de franquisme où le virilisme régnait. De la furia au tiki-taka, il y a notamment un monde fait d’évolutions sociales.
Sac d’Anvers, jeu violent et couleur azul
L’histoire commence en 1576, à l’époque où le foot consistait à se foutre sur la gueule à côté d’un ballon fait d’une vessie de porc. Les Pays-Bas sont en partie espagnols, les ancêtres de Grégory Van der Wiel ne sont pas contents et se livrent à une guerre durant laquelle les arrières (x15) grands-parents de Lucas Vázquez se déchaînent tellement lors du sac d’Anvers qu’on parle alors de « furie rouge ». Espagne 1-0 Pays-Bas. En 1920, la furie revient au galop dans la plume d’un journaliste français et néerlandais lorsqu’il s’agit de caractériser le caractère violent du jeu de l’équipe olympique d’Espagne aux Jeux… d’Anvers en 1920. La « furia » vient de naître, et ce n’est pas pour déplaire aux habitants du pays de la péninsule ibérique, qui revendiquent ce stéréotype orgueilleux et infléchissable.
Cette espèce d’exubérance, de bonheur de vivre chez Lamine Yamal, ce n’était pas ce qu’on attendait d’un Espagnol connu à l’époque franquiste.
Une identité footballistique qui continuera à coller à l’Espagne de Francisco Franco, qui prend le pouvoir dès 1936, au début de la guerre civile longue de trois ans. « Des années 1940 jusqu’à la fin des années 1970, l’Espagne va tout miser sur cette espèce de furie, sur le Viva la muerte des franquistes dans les champs de bataille de la guerre civile, sur ce supposé caractère espagnol, qui voudrait qu’on s’impose physiquement, explique José Gomès, professeur d’histoire et d’histoire du sport, notamment du foot, en langue espagnole. Je vais être grossier, mais par les couilles quoi, on s’impose comme ça, c’est la furie. »

Le chef du parti de la Phalange voit le football d’un bon œil pour inculquer aux masses les valeurs du régime, d’autant plus par la furia, l’un des seuls vestiges du foot espagnol d’après la République. Parce que pendant les matchs amicaux, on y fait le salut fasciste et on y crie « Arriba España ! Viva Franco ! », les clubs voient leurs noms être hispanisés et doivent obligatoirement intégrer au moins deux membres de la Phalange dans leur encadrement. La Roja devient la Azul, du bleu du parti du Caudillo, le rouge étant connoté républicain, communiste, voire anarchiste. Même au retour du maillot rouge en 1947, on ne parle plus de Roja, mais de Selección. Tout a changé, sauf la manière de jouer : longs ballons, coups de coude et jeu de tête prédominent, légitimés par une 4ᵉ place hasardeuse à la Coupe du monde 1950. La victoire à domicile de l’Euro 1964 de la bande de Luis Suárez (Ballon d’or 1960) est le seul fait d’armes du franquisme version foot, qui ne manque pas de s’en servir comme une vitrine du régime espagnol.
En Espagne, un football désormais décomplexé
À l’arrivée de Johan Cruyff au FC Barcelone, d’abord en tant que joueur en 1973, puis surtout en tant qu’entraîneur en 1988, le changement dans la conception du jeu s’opère. D’autant plus que Franco décède en 1975 : la lente transition démocratique démarre et la Movida, ce mouvement social et culturel de libération, gagne les grandes villes et décrispe le football. « Johan Cruyff alignait des milieux de terrain formés au Barça assez fluets, pas très physiques, mais qui savaient manier le ballon, se souvient José Gomès, la double casquette de fan de foot et d’histoire vissée sur la tête. C’est à partir de ce moment-là que s’implante ce jeu fait de liberté, de conduite de balle et de redoublement de passes. Même parmi les discours d’après-match qui disent que l’important n’est pas de gagner à tout prix, mais d’être l’équipe qui reste dans le cœur des gens : ça, c’était quand même assez révolutionnaire. » Quatre Liga d’affilée raflées plus tard (de 1991 à 1994), la vision de Cruyff s’impose au pays de la furia, après les titres des clubs basques qui la pratiquaient encore. Espagne 1-1 Pays-Bas. Une bascule aussi longue que l’instauration de la démocratie espagnole, secouée par la tentative de coup d’État en 1981.

Vingt ans après l’arrivée de Cruyff sur le banc catalan, deux mois après celle de Pep Guardiola sur la même banquette, l’équipe de Luis Aragonés brise enfin l’image d’une Espagne condamnée à la défaite en 2008, en vainquant et convainquant grâce à Xavi et Iniesta. Des milieux de terrain assez fluets, pas très physiques, mais qui évidemment savaient manier le ballon. Euro 2008, Coupe du monde 2010 (Espagne 2-1 Pays-Bas) et Euro 2012 dans la besace, les voilà de retour sur le toit du monde, les féminines avec, après un Euro 2024 dominé davantage de la tête que des épaules. « Cette créativité qui avait été bâillonnée pendant ces années du franquisme, là effectivement je pense qu’aujourd’hui ça représente bien ce qu’est l’Espagne », ajoute le prof d’histoire qui a vécu la Coupe du monde 2026 chez le pays vainqueur.
En plus d’un football décomplexé, véritable modèle mondial, la Roja compte sur des joueurs issus de l’immigration, Lamine Yamal, Nico Williams et Aymeric Laporte en tête. « Les gamins, les ados, leur idole, c’est Lamine Yamal, et ça c’est vraiment très représentatif de l’Espagne d’aujourd’hui, observe José Gomès. Bien sûr que l’Espagne de Franco n’était pas une terre où des étrangers venaient s’installer pour travailler parce que l’économie espagnole n’était pas porteuse. Mais ce qui aurait été impensable, c’est cette espèce d’exubérance, de bonheur de vivre chez Lamine Yamal, ce n’était pas ce qu’on attendait d’un Espagnol connu à l’époque franquiste. » La même joie qui a emparé les rues espagnoles ce 19 juillet, 90 ans et 2 jours après le début de la guerre civile.
Luis de la Fuente fustige le comportement des ArgentinsPar Nathan Beaufils























































