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« Sous mon kilt, je mettais un short de compression moulant »

Pendant 109 jours, au départ de Los Angeles, Craig Ferguson a marché, traversant la vallée de la Mort, franchissant les montagnes Rocheuses puis parcourant les plaines du Midwest en espérant arriver à l’heure à Boston pour voir l’Écosse remporter son premier match en Coupe du monde. Et il l’a fait en kilt. Alors à côté de ça, une interview...
Craig, d’où vient cet appétit pour les conneries?
Probablement de là d’où je viens, Paisley, en Écosse. Je dis toujours que c’est un petit endroit, mais c’est en réalité la plus grande ville non dotée du statut de ville (« town ») du pays, une ville dont je suis incroyablement fier. Toute ma famille a toujours vécu à Paisley. Cet endroit a produit des personnages légendaires comme les chanteurs Paolo Nutini ou Gerry Rafferty. Moi, j’ai toujours été un peu aventureux, un peu fou aussi. Je suis supporter de Saint-Mirren, et Iker Casillas était mon idole absolue quand j’étais plus jeune, alors j’ai décidé d’être moi-même gardien de but pour un petit club local, Glendale, où j’ai joué de mes 6 à mes 20 ans (il en a 22, NDLR). Ça vous dit déjà tout ce qu’il faut savoir ! Plus âgé, j’ai simplement poussé ça à l’extrême. Ma mère travaille pour la municipalité, dans les services locaux, et mon père à l’aéroport, il a été bagagiste. Moi, j’ai décidé de voyager. (Sourire.)
L’idée de cette marche vient de la disparition de Russell, le père de ton meilleur ami.
Il y a environ sept ans, la vie de mon meilleur ami, Struan, et celle de toute sa famille a été bouleversée lorsque son père, Russell, s’est donné la mort. C’était un homme qui souffrait en silence puis, un jour, il n’est tout simplement pas rentré à la maison. Voir les conséquences d’un suicide, même de l’extérieur, c’est absolument déchirant, et les blessures laissées par cet événement ne sont pas totalement refermées. Struan m’appelle à la fin de l’année 2023, on venait de se qualifier pour l’Euro et on discutait de la façon dont on allait se rendre aux matchs. Il m’a dit : « Tu n’as qu’à y aller à pied. » Sachant que c’était lui qui avait eu l’idée au départ, il était évident pour moi que je devais le faire au profit de la santé mentale (Craig a levé 1,1 million d’euros pour la Scottish Action for Mental Health, NDLR).
Aux États-Unis, tout change constamment. Les paysages, les régions, et les climats en très peu de temps.
Tu as fait une première marche avant l’Euro 2024, entre Glasgow et Berlin. Quelle a été la principale différence entre cette première marche et la deuxième ?
Tout à la fois. Marcher d’Écosse vers l’Allemagne, en passant par l’Angleterre, les Pays-Bas, la Belgique et le Luxembourg, fait traverser des pays qui se ressemblent beaucoup. On peut y trouver une nourriture assez similaire, le climat est relativement comparable, le relief aussi. Aux États-Unis, tout change constamment. Les paysages, les régions, et les climats en très peu de temps. L’exemple parfait, c’est sans doute au troisième jour, après avoir quitté Los Angeles, quand je suis entré dans le désert des Mojaves, l’une des régions les plus chaudes jamais enregistrées au monde (Craig a marché sous 36°C, NDLR).

Tu as parcouru 5 600 kilomètres, soit l’équivalent de 120 marathons en 109 jours. En fait, Boston était le pire tirage possible, puisque c’était le trajet le plus long.
Cette traversée était trois fois plus longue que ma marche jusqu’en Allemagne, je savais donc qu’aussi bien mentalement que physiquement, ce serait le plus grand défi que j’ai jamais entrepris. Je devais constamment refaire le plein d’énergie, je brûlais environ 5 000 calories chaque jour. J’avais préparé plusieurs scénarios en fonction du tirage, mais l’idée de partir de Los Angeles pour rejoindre Boston m’a immédiatement parlé. Il y avait une dimension narrative très forte. On traversait le pays dans son intégralité. On pouvait dire qu’on avait parcouru l’ensemble des États-Unis.
Au départ de Los Angeles, donc, en passant par Las Vegas, Monument Valley, Indianapolis…
La ligne de départ était sur la jetée de Santa Monica, à Los Angeles, au bord de l’océan, qu’on a rapidement quitté en direction de Las Vegas, en passant par le désert des Mojaves et la vallée de la Mort. Ensuite on a continué vers le nord à travers l’Utah, dépassé une ville appelée Saint-George avant de remonter vers Salt Lake City. C’est là qu’on a rejoint les Rocheuses. On a ensuite suivi l’Interstate 70, traversé le Colorado, grimpé et franchi les Rocheuses, puis on est redescendu vers le Kansas. Le Midwest et ses grandes plaines, la Virginie-Occidentale, descente vers la côte Est afin de rejoindre Washington D.C… Et enfin, on a remonté toute la côte Est en passant par Philadelphie, Baltimore, puis par New York (où Craig a effectué le toss du match amical entre l’Écosse et la Bolivie, NDLR) avant d’arriver au Boston Common, le grand parc de la ville, le point final.
Tu peux passer quatorze heures sans rien d’autre que tes propres pensées pour te tenir compagnie. C’est aussi pour ça qu’il est si important pour moi de faire ces défis au profit de la santé mentale.
Tu souriais en parlant des montagnes du Colorado.
C’était d’une beauté incroyable, magnifique. J’aime profondément la nature, l’aventure et le fait d’être en plein air. Et c’est l’un des rares endroits aux États-Unis où j’ai eu l’impression d’être totalement libre. Une des caractéristiques de ce genre de défi, c’est qu’on est seul pendant une très grande partie du temps. Tu peux passer quatorze heures sans rien d’autre que tes propres pensées pour te tenir compagnie. C’est aussi pour ça qu’il est si important pour moi de faire ces défis au profit de la santé mentale, je ne me contente pas de parler de santé mentale pendant ces aventures, je traverse moi-même un cheminement personnel. Je visualisais constamment la ligne d’arrivée.
Tu as rencontré quelques célébrités écossaises pendant ton parcours. Mais as-tu vu des animaux ?
J’ai vu beaucoup plus d’animaux morts que d’animaux vivants. Des vaches, beaucoup de chevaux, des chèvres, des moutons, un hérisson, des ratons laveurs, des rats, des tortues terrestres, des paons, des scorpions, des aigles… Beaucoup de serpents, tous venimeux. Et je suis très heureux d’avoir réussi à éviter de me faire mordre. En revanche, je n’ai pas croisé d’animaux vivants dangereux comme des ours qui auraient pu me tuer.
Comment tu organisais tes journées ?
Je me réveillais vers 5 h du matin, certaines matinées étaient glaciales. D’autres fois je n’avais pratiquement pas dormi. Je prenais une douche puis mon petit-déjeuner et ensuite je bandais mes pieds soigneusement avant de quitter le camping-car entre 6 h et 6 h 30, pour marcher pendant quatre ou cinq heures. Ensuite, je retrouvais le véhicule d’assistance pour manger le petit-déjeuner, du bacon et des œufs tous les matins pendant plus de 100 jours, je repartais marcher, je revenais pour le déjeuner, je repartais marcher, et ainsi de suite jusqu’à atteindre environ 36 miles par jour (près de 58 kilomètres, NDLR). Je terminais généralement vers 21h, parfois un peu plus tard. On jouait aux fléchettes dans le camping-car avec mon ami Matthew, je montais ma vidéo du jour, je la publiais, puis j’allais dormir dans le camping-car. Et le lendemain, tout recommençait.

À quel endroit la douleur t’a le plus surpris ?
Il m’arrivait de mettre trois ou quatre paires de chaussettes en plus des bandages simplement pour ne plus sentir les ampoules lorsque je marchais. J’ai aussi eu beaucoup de problèmes aux genoux, au point de porter des grosses genouillères, et mes muscles étaient extrêmement tendus au niveau de l’épaule et du haut du dos. Il me fallait une dizaine de miles avant que la pression ne commence à se relâcher, on a utilisé beaucoup de crèmes chauffantes. Et puis j’ai aussi perdu complètement la sensibilité de ma jambe gauche pendant environ un mois. Je pouvais toujours marcher, mais tu connais cette sensation de fourmillements, comme lorsque ta jambe s’engourdit après être restée trop longtemps dans la même position…
Tu portais quelque chose sous ton kilt pour éviter les frottements ?
C’est une question qui revient souvent : qu’est-ce qu’un Écossais porte sous son kilt ? Je n’ai aucun problème à l’admettre : quand je marchais, je mettais un short ou un short de compression moulant.
II était 6 h du matin, il faisait un froid glacial, le vent me frappait de plein fouet et j’étais assis seul sur un rocher en train de pleurer. J’ai appelé ma mère. Des moments comme celui-là, je ne les filme pas, personne ne le voit.
Ton moment le plus sombre ?
Un réveil à l’extérieur de Kansas City au milieu d’un ouragan, à 5 h du matin. Je n’avais pas dormi de la nuit parce que j’avais peur que le camping-car soit emporté par une tornade. Au jour 18, dans les montagnes de l’Utah, juste après le parc national de Zion, il y a aussi eu un problème de communication avec l’association. En coulisses, je devais gérer le montage des vidéos, les publications, les e-mails, la communication avec toutes les personnes impliquées… J’ai fait une erreur et avec la fatigue physique et mentale, j’ai atteint une sorte de limite à gérer tous ces aspects logistiques en même temps. II était 6 h du matin, il faisait un froid glacial, le vent me frappait de plein fouet et j’étais assis seul sur un rocher en train de pleurer. J’ai appelé ma mère. Des moments comme celui-là, je ne les filme pas, personne ne le voit. Des moments où je me demande sincèrement : « Qu’est-ce que je suis en train de faire ? »
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Et ton plus beau souvenir ?
Voir ma mère pour la première fois pendant ce voyage, au jour 107, tout comme franchir la barre du million de livres récoltées grâce à mon pays. (Le Premier ministre écossais John Swinney a donné 400 000 livres au nom de son gouvernement, NDLR.) Recevoir une reconnaissance de la part d’un pays dont je suis aussi fier d’être originaire, c’était déjà extraordinaire. Mais voir ce même pays passer à l’action et soutenir concrètement la cause pour laquelle je me bats, c’était encore plus fort. Honnêtement, c’était un rêve devenu réalité. Je leur en serai éternellement reconnaissant, de même que la Scottish Action for Mental Health, la SAMH. Mais au fond, tous les meilleurs souvenirs sont ces moments où mon ami Matthew et moi étions assis au milieu de nulle part, face à un paysage magnifique, en train de boire une bière.
Tu as été accueilli à Boston par des caméras de télévision et des journalistes en direct qui te tendaient leur micro, tu as été escorté par la « Tartan Army » et des chants, presque porté en héros. Comment on vit un bain de foule après trois mois et demi de solitude ?
C’était un changement énorme mais j’aime profondément les relations humaines, rencontrer de nouvelles personnes, et après quatre mois et demi à vivre en sa propre compagnie, on finit forcément par avoir envie de retrouver un peu de présence humaine. Il m’a fallu un petit temps d’adaptation mais je suis heureux d’être revenu auprès des miens.
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Tu as assisté au match à la victoire 1-0 de l’Écosse contre Haïti. Quel est ton programme maintenant à Boston ?
Ces 72 dernières heures ont été incroyablement chargées, mais aussi extraordinaires. Terminer la marche puis aller directement au match, c’était fou. Au fond, tout ce que je voulais, c’était voir l’Écosse gagner un match de Coupe du monde. Pour l’instant, je reste à Boston jusqu’au moment où l’équipe écossaise partira à Miami. Et à ce moment-là, je les suivrai.
Et tu es allé au stade…
En voiture !
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