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Al-Annabi Ultras : le kop d’emprunt des Qataris

Par Mathieu Rollinger, à Doha

Pour animer ses tribunes, le Qatar a pu compter sur un groupe d'un millier d'hommes venus des quatre coins du monde arabe. Si la démarche reste louable, elle met toute la lumière sur les limites d'un pays dépourvu de culture foot et a fortiori ultra.

À 14 heures, aux pourtours du stade Al-Thumama, l’ombre est une denrée rare. Alors pour Mustafa et la vingtaine d’hommes au T-shirt rouge grenat qui butinent autour de lui, un panneau d’information de deux mètres sur cinq fera l’affaire comme point de rendez-vous. Cela n’empêche pas les gouttes de sueur de perler sur le front dégarni de ce bonhomme rondouillet, revêtant lui un maillot blanc siglé « Qatar » . Et pour cause : avec l’aide de trois de ses camarades et à moins d’une heure du coup d’envoi du match face au Sénégal, il doit distribuer un à un les 1000 billets qu’ils ont en leur possession. « On a dû tous les centraliser. C’était la seule manière de pouvoir être tous ensemble au même endroit », assure-t-il, triturant dans tous les sens son paquet de tickets cartonnés. Il tente d’être le plus méticuleux possible, inscrivant à côté de chaque patronyme le numéro du billet correspondant. Les bénéficiaires, eux, attendent sagement leur tour, puis tendent la main comme on recevrait une ostie pour la communion.

Cela tombe bien, c’est justement de communion dont il est question. Cette bande est justement LA frange du public qatarie chargé d’assurer l’ambiance, à la force de ses cordes vocales et de ses bras. Que ce soit face à l’Équateur ou au Sénégal, il était impossible de les manquer. Formant un quadrilatère grenat 100% masculin, on pouvait les voir derrière les buts suivre les indications d’une demi-douzaine de kapos-chefs d’orchestre répartis sur la largeur de la tribune, enchaîner une grecque et un « aux armes » local en une fraction de seconde ou initier des olas. Aucune autre partie du stade acquise au pays hôte ne peut rivaliser, les familles sur les anneaux supérieurs, les femmes en abayas noires regroupées dans quelques recoins ou la grande majorité d’hommes en thobes blanches étant bien plus léthargiques.

On parle la même langue. Il n’y a que des accents et quand on chante, ça ne s’entend pas. C’est comme chez vous en France, entre un mec de Lille et un mec de Monaco.

Mégaphone arabe

Pour Mustafa et les siens, il faut bien ça pour répondre aux clameurs du peuple jaune équatorien et aux percussions mécaniques des fans sénégalais. Pourtant, la particularité des Al-Annabi Ultras n’est pas tant leur coffre, mais plutôt leur composition. « Nous sommes originaires de plein de pays arabes différents et tous installés au Qatar depuis quinze ans, voire plus. Il y a ici des Palestiniens, des Libanais, des Marocains, des Berbères, des Algériens, des Égyptiens, des Qataris, qui sont plus nombreux que les gens le disent, liste ce Syrien débarqué dans l’émirat en 2009, avant de pointer du doigt son voisin de droite. Lui, là, c’est un barbier turc d’origine assyrienne qui bosse à Doha. » Dans ce tournoi exaltant le sentiment de panarabisme, cette diversité de passeports n’est ni surprenante ni incompatible avec l’objectif de ces ultras grenat. « On parle la même langue. Il n’y a que des accents et quand on chante, ça ne s’entend pas. C’est comme chez vous en France, entre un mec de Lille et un mec de Monaco(sic). » Alors qu’il jure encourager en parallèle le reste du temps la sélection syrienne, comment en est-il venu à pousser la chansonnette pour un pays qui n’est pas le sien ? « Nous sommes tous passionnés de football, et le Qatar avait besoin de notre culture du supportérisme pour pousser l’équipe nationale, continue-t-il. Ce pays a fait beaucoup d’efforts pour accueillir cette Coupe du monde, c’est à nous de lui apporter tout le soutien qu’il mérite. » C’est d’ailleurs avec l’aval des organisateurs que cette curva a vu le jour. « Après plusieurs courriels échangés et quelques réunions, le Comité suprême d’organisation nous a permis d’avoir l’espace derrière les buts. Je le clame haut et fort : il ne s’agit que de passion, il n’y a pas d’argent dans cette histoire. »

Nous nous sommes entraînés dans un gymnase de Lusail, habituellement utilisé pour le handball, à raison de deux séances par semaine. C’étaient des moments fantastiques.

Pas besoin de traduction : Mustafa a deux amours, son pays et le Qatar. « Nos familles se sentent en sécurité, nous avons une bonne situation, je travaille dans une grande entreprise qui nous traite vraiment bien, argumente celui qui bosse dans la boutique Cartier des Galeries Lafayette. Je jure devant Dieu que tous les efforts que je fais sont récompensés. J’ai des promotions, je touche des pourcentages. Il n’y a pas de différence entre les Qataris, les Arabes et les gens d’autres nationalités, juste du respect. » Une loyauté sans faille qui l’a donc conduit à être aux manettes de cette légion étrangère de supporters. Celle-ci s’est formée deux mois avant le Mondial, chaque membre ayant été sélectionné après candidature, et a longuement répété pour être à la hauteur de l’événement. « Nous nous sommes entraînés dans un gymnase de Lusail, habituellement utilisé pour le handball, à raison de deux séances par semaine, précise Mustafa. C’étaient des moments fantastiques. J’adore le football français et je suis fan de Marseille, en plus de l’AC Milan en Italie. Ces tribunes en feu, c’est ça que je voulais voir pour cette équipe nationale. » À l’inverse, ne comptez pas sur eux pour aller chercher des noises aux rivaux d’un soir : « On est amical avec tout le monde. Si on croise des Argentins, on leur dit« buena suerta » (sic). Ça veut dire « bonne chance ». »

Supporters sous vide

Toutes ces bonnes volontés se sont pourtant heurtées à la dureté de la réalité du terrain. Lors des deux matchs du Qatar, le virage s’est, au même titre que l’ensemble du stade, vidé dès la mi-temps. Quand l’Équateur menait 2-0, il n’en restait plus qu’une moitié bien moins agitée qu’au coup d’envoi ; à 0-1 contre le Sénégal, c’est un bon tiers qui a pris la poudre d’escampette. Comme si cette escouade n’était montée que pour offrir de belles images aux télévisions. « Les gens ne partent pas comme ça sans raison à la mi-temps. Ils aiment leur équipe, mais, si certains étaient effectivement déçus du score, d’autres ont un travail ou des rendez-vous qui les obligent à partir, bafouille Mustafa. Ce soir, je ne peux pas m’éterniser parce que je commence le boulot à 20 heures et je dois absolument partir du stade à 19 heures. Mais c’est injuste de nous juger là-dessus. Je ne sais pas si vous vous souvenez du match entre le Bayern et Manchester United en 1999. Certains supporters de Manchester sont partis et ont manqué le but de Solskjær. » Par chance, face aux Pays-Bas ce mardi, il n’y aura aucun retournement de situation dans le temps additionnel à rater, puisque le Qatar est déjà éliminé.

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Par Mathieu Rollinger, à Doha

Propos recueillis par MR. // Photos : Iconsport et MR.

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