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Yannick Cahuzac : « Joueur, je ne m’entraînais que pour m’entraîner »
Retiré des gazons depuis l’été 2022, l’ancien milieu aux plus de 200 matchs de Ligue 1 dans les poches raconte sa deuxième vie : celle de coach adjoint, un poste qu’il occupe au FC Lorient, équipe surprise du moment, depuis début 2024.

À quoi ressemble le week-end d’un entraîneur adjoint dont l’équipe a joué le vendredi soir (l’interview a été réalisée après la victoire à Monaco, NDLR) ?
Le programme dépend pas mal des prérogatives au sein du staff, mais souvent, chacun revoit le match, avec des missions personnalisées. On essaie de séquencer par rapport aux attentes du coach principal. On veut bien analyser tout ce qui a pu se jouer au cours du match, affiner notre retour, détecter des axes à développer pour la semaine à venir… Moi, je suis en charge du retour global, qui se fait en vidéo, en début de semaine, donc je revois même le match plusieurs fois, en décryptant dans le détail toutes nos phases offensives et défensives. Je le revois intégralement, puis je vais ensuite travailler à base des séquences découpées par nos analystes vidéo.
Il y a dix ans, vous vous seriez imaginé dans ce rôle-là ?
Pas du tout. Déjà, car je n’avais pas forcément conscience de la manière dont travaillait un staff technique. D’ailleurs, c’est la première fois que j’ai ce rôle en tant qu’adjoint. C’est très enrichissant.
Pourquoi avoir décidé de continuer dans le foot ?
J’ai commencé à jouer à l’âge de 4 ans et j’ai continué à le faire jusqu’à 37 ans, donc quasiment toute ma vie. On commence un petit peu plus à réfléchir à ce qu’on va faire après notre carrière autour de 32-33 ans. Vite, il n’y a pas eu trop d’hésitation : je voulais rester dans ce milieu. Il restait juste à savoir comment et il y a plusieurs options. Moi, ce qui me plaisait, c’était le vestiaire, le terrain, la tactique, tout ce qui est lié au management, à la vie sociale d’un groupe, aux émotions. Ça a été assez évident, honnêtement. Ça a été renforcé par des discussions avec mes coachs, mes anciens coachs, qui m’ont transmis leur fibre.
Avant Franck Haise, j’ai eu un premier éveil à Toulouse avec Alain Casanova, un coach lui aussi très axé sur le jeu de position. C’est deux entraîneurs qui m’ont permis de grandir au niveau tactique.
Tout couper n’a jamais été une option ?
Non, au contraire. Je pense même que ça a été très bien pour moi d’enchaîner tout de suite dans la foulée de mon arrêt de carrière de joueur. On sait que c’est souvent très compliqué. Là, j’ai eu la chance d’avoir l’opportunité d’intégrer le staff de Franck (Haise, NDLR), à Lens, comme deuxième adjoint. Je l’ai saisi tout de suite.
Quel a été l’impact de Franck Haise dans votre éveil au jeu ? Jean-Louis Leca explique, par exemple, qu’il lui a fait voir le football autrement. Est-ce que ça a aussi été votre cas ?
Oui, mais avant Franck, j’ai eu un premier éveil à Toulouse avec Alain Casanova, un coach lui aussi très axé sur le jeu de position. C’est deux entraîneurs qui m’ont permis de grandir au niveau tactique, de me donner beaucoup d’outils pour finir ma carrière de joueur et enchaîner ensuite sur un banc. J’ai découvert un nouveau langage, une nouvelle méthode, sur tout un tas d’aspects : les sorties de balle sous pression, les « zones press »… Des choses qui étaient là tout au long de la semaine, que j’ai appris à maîtriser.

Avant Toulouse, vous aviez quel regard sur le jeu ?
Je n’en avais pas. (Rires.) D’ailleurs, au début, avec le coach « Casa », on avait une très bonne relation, mais quand il a commencé à me parler de son projet de jeu, je lui ai dit que je n’y croyais pas du tout. Lui m’avait répondu de laisser un peu de temps aux choses, et c’est vrai qu’à la fin, même si la saison avait été dure, notre jeu devenait beaucoup plus fluide, plaisant. J’ai commencé le foot il y a très longtemps, je suis passé pro en 2005, et pour moi, au départ, ce jeu de position, c’était abstrait. Quand on ne connaît pas, on a souvent des doutes, mais ils ont été effacés et j’ai même ouvert les yeux, au point d’avoir envie d’explorer encore plus tout ça dans mon après-carrière. Dès ce moment de bascule dans ma tête, j’ai commencé à réfléchir, à me questionner sur les consignes lors de mes différents entraînements, des mises en place…
Et avant ça ?
Avant, je ne m’entraînais que pour m’entraîner. Je ne m’intéressais pas au pourquoi du comment, ni à la manière dont on pouvait résoudre un problème tactiquement. Encore une fois, c’est le fait d’avoir évolué dans l’approche qui m’a permis de pousser jusqu’à 37 ans.
Pourquoi ?
Car plus on vieillit, moins on a de jambes et moins on est puissant. Il te faut alors utiliser d’autres choses : la tête, l’intelligence de jeu, pour avoir un petit temps d’avance.
Quand Franck Haise vous propose de rester, quelle est votre mission ?
J’avais vraiment absolument tout à apprendre, mais j’ai eu la chance d’être aux côtés de Lilian Nalis, qui a énormément d’expérience et qui a, comme Franck, été un excellent professeur. La demande, au départ, a été que je sois responsable de l’entraînement avec Lilian et que je sois en charge des coups de pied arrêtés défensifs.
Je ne vais pas être content du nombre de cartons reçus, de toutes ces choses-là, car ça a souvent desservi mon équipe… Je ne peux pas effacer ce passé, mais j’ai travaillé pour gommer mes failles.
Et à Lorient, avec Régis Le Bris et Olivier Pantaloni ?
Ça a été un autre club et aussi une autre approche. Je suis arrivé avec d’autres responsabilités puisque j’ai été recruté en tant que premier adjoint. Depuis, je complète mon puzzle.
Aussi en regardant plus de matchs ?
Oui, largement plus, et en les regardant différemment. J’ai maintenant surtout l’œil sur les animations, les choix tactiques, pour s’inspirer et détecter des failles. Joueur, quand j’étais à Bastia notamment, je ne regardais pas du tout ça. Mon seul objectif, c’était de gagner et peu importe comment. Je réfléchissais en combat et j’ai compris, avec le recul, que c’était hyperréducteur, car quand tu comprends les subtilités du jeu, tout à coup, le foot devient un sport plus fluide.
Réfléchir plus, ça vous a apaisé ?
J’étais un joueur hyperengagé, mais en dehors, je n’étais pas comme ça. J’étais très calme. Après, en tant qu’adjoint, tu es beaucoup moins acteur. Il y a moins de réactions impulsives et l’âge permet aussi certainement de se calmer. (Rires.) C’est un autre rapport : tu n’es plus là à accompagner une attaque, tacler, discuter. Tu transmets les choses autrement et si j’ai eu des réactions négatives par le passé, c’était surtout par fatigue, frustration… C’était l’un de mes points faibles, mais j’ai appris à me canaliser.
Cette image, ça vous a embêté ?
Oui, ce n’était pas une fierté, clairement, même si ça a été une partie intégrante du joueur que j’ai été et que je ne le renie pas. Je ne vais pas être content du nombre de cartons reçus, de toutes ces choses-là, car ça a souvent desservi mon équipe… Je ne peux pas effacer ce passé, mais j’ai travaillé pour gommer mes failles. Finalement, j’aurai réussi sur certains points, moins sur d’autres.

Devenir entraîneur, c’est aussi pour aider des joueurs à gommer leurs failles ?
Bien sûr, toute cette partie humaine m’intéresse, me plaît. Maintenant, les choses ont changé, car on ne travaille plus avec les mêmes joueurs, plus dans la même société, plus dans le même football. Pour le moment, j’ai eu cette chance de toujours être immergé dans un groupe, sauf lors des mois entre Lens et Lorient, liés à l’histoire avec Nice sur laquelle je ne veux plus revenir.
La prochaine étape, ce serait quoi ?
Le BEPF, que je vais postuler cette année. Ça a été clair à chaque fois avec les entraîneurs avec lesquels j’ai travaillé : mon objectif est, au bout, d’être numéro un. Pour y arriver, il faut se donner le temps de grandir, apprendre, et, j’insiste sur ce point, j’ai eu la chance d’avoir sur ma route des entraîneurs principaux qui sont dans le partage, la transmission d’expérience.
Quand tu es joueur, tu ne te rends pas compte qu’il y a autant de choses à s’occuper dans un staff. Ce n’est pas du tout le même emploi du temps.
Comment ça se passe avec Olivier Pantaloni ?
Main dans la main, mais aussi avec pas mal de liberté. On est dans une aventure commune pour faire adhérer le groupe à nos idées de jeu, ce qui est le plus difficile dans la vie d’un entraîneur. Avant d’être dans ma position, je n’en avais pas conscience à ce point, mais c’est ce qui rend la tâche encore plus fascinante. Quand tu es joueur, tu ne te rends pas compte qu’il y a autant de choses à s’occuper dans un staff. Ce n’est pas du tout le même emploi du temps. (Rires.) J’essaie de garder du temps pour souffler, car sinon tu es vite dans le dur, mais ce n’est pas le même rythme.
Vous évoquiez l’épisode avec Nice, qui était une destination qui vous attirait aussi afin de vous rapprocher de votre famille. Lorient n’est pas plus proche de la Corse que Lens, finalement. Comment le gérez-vous ?
J’ai eu une période difficile dans ma vie personnelle, ce qui a fait que je suis parti de Lens et que je me suis retrouvé quelques mois au chômage, mais j’ai réussi à trouver un équilibre. Dès que je peux retourner en Corse, je le fais. Parfois, c’est ma famille qui vient. Sinon, on se retrouve sur Paris.
Quand Olivier Pantaloni a remplacé Régis Le Bris, c’était évident de rester ?
Non, car je n’avais signé que six mois. Quand Régis a quitté Lorient, je ne savais du coup pas trop ce que j’allais faire. Le club voulait me garder, j’ai réfléchi, mais le choix d’Olivier m’a aidé. On ne se connaissait que de nom, on a des amis en commun, pas plus que ça. On a pris le temps de discuter, en Corse, et je suis très content, car au-delà de l’entraîneur, c’est une personne en or. Notre collaboration restera gravée en moi, car on a déjà vécu de superbes émotions ensemble.
Souvent, les entraîneurs principaux attendent de la contradiction de leurs adjoints.
Oui, Olivier sera mieux placé pour répondre à cette question, mais il a sa vision, j’ai la mienne, et on essaie de s’accorder pour faire briller le projet commun. On est toujours dans l’échange, et jamais dans la contradiction. On se base aussi sur notre effectif, sur ses forces, ses faiblesses, mais je touche du bois, jusqu’ici, tout se passe bien.
Êtes-vous en train d’atteindre la forme que vous espériez avec cette équipe ?
Oui, même si on s’adapte, comme je l’ai dit, aux forces de l’effectif. Globalement, on est heureux. Dans les grandes idées, la forme, on est sur ce qu’on voulait, notamment en matière d’animation. Le 3-4-3 n’était pas le système de référence d’Olivier, j’ai évolué dans un système similaire lors de mes années à Lens. Après un échange, on a estimé que c’était le meilleur pour débuter en Ligue 1, se sentir costaud et c’est pour ça qu’on s’est orientés là-dessus. Il te demande de ne pas être que dans l’attente, d’être proactif pour agresser l’adversaire, mais aussi d’être solide sans ballon. On le voit pas mal ces dernières années, car à quatre, c’est difficile de contrôler des jeux de position qui sont de plus en plus compliqués à gérer. En étant à cinq, tu peux plus facilement boucher les trous. Ce système a, bien sûr, des failles, comme tous, mais c’est celui qui est le plus avantageux pour nous à ce jour.
Lorient joue encore un mauvais tour à RennesPropos recueillis par Maxime Brigand






















































