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Noah Cadiou : « J'ai vraiment progressé pendant cette année en R4 »

Si ce genre de parcours se raréfient désormais, oui, il est possible de découvrir la Ligue 1 à 27 ans, sans avoir connu de centre de formation pro. C'est le destin de Noah Cadiou, élément talentueux d'un FC Lorient qui se régale ces derniers temps. Entretien avec le Lillois, qui affronte le LOSC dimanche avec les Merlus.
Noah, toi, le Lillois, tu vas jouer pour la première fois en Ligue 1 à Pierre-Mauroy, face au LOSC, à 27 ans. À quel point est-ce dingue pour toi ?
Je suis fier de là où je viens. Ce n’était pas gagné, on va dire, mais c’est de la fierté de pouvoir jouer dans la région où j’ai grandi, là où il y a ma famille, mes amis… Il y a pas mal de monde qui va venir voir ce match.
Tu as réservé combien de places ?
(Il se marre.) Je ne peux pas dire, franchement… Je ne saurais même pas compter. Ce Lille-Lorient signifie beaucoup pour moi : beaucoup de travail, beaucoup de détermination.
Si on rembobine : tu nais à Lille, tu grandis à Marquette-lez-Lille juste à côté, tu commences le foot là-bas puis tu intègres le LOSC.
En fait, quand j’arrive en sixième, je fais les tests pour pouvoir faire le sport-études. Il y avait tous les joueurs du LOSC qui étaient au collège Lavoisier, à Lambersart (dans la métropole lilloise). Et il y avait deux-trois joueurs hors LOSC, pour qu’ils puissent compléter l’équipe et potentiellement jouer au LOSC après. En tout cas, ils pouvaient faire tous les entraînements toute la semaine en horaires aménagés. J’ai fait ça de la sixième à la terminale, sans jamais signer au LOSC. Mais j’ai fait les entraînements tous les jours. Parfois, il y avait deux séances par jour. Le week-end, je pouvais aussi faire les championnats de France avec la section sportive composée que de joueurs du LOSC. Donc, en fait, je joue le week-end à Marquette, jusqu’en sixième, ensuite le LOSC souhaite que j’évolue dans un club à un meilleur niveau régional. Je signe donc à Marcq-en-Baroeul (toujours dans la métropole lilloise). Je joue avec eux le samedi ou le dimanche, mais toute la semaine, je m’entraîne avec le LOSC. Et ensuite, à la fin de la terminale, je termine ce sport-études et j’intègre pleinement l’Olympique Marcquois.
Ne pas avoir pu signer au LOSC fait que c’était un objectif de pouvoir quand même réussir et montrer qu’il n’y avait pas qu’une seule voie.
À quel point le fait d’être presqu’au LOSC, sans en faire vraiment partie, était compliqué ?
Déjà, mentalement, quand tu es jeune, la comparaison… Tu es avec tous les joueurs du LOSC, mais tu ne joues pas avec eux le week-end, donc tu te sens un petit peu en dessous, on va dire. J’avais cette motivation de pouvoir les rattraper, les devancer. Ensuite, c’est vrai que, au sport-études, les horaires sont un peu importants, puisque l’entraînement, c’est en journée. Tu finis souvent les cours à 18 heures, dès la sixième. Tu rentres chez toi avec le bus, etc. Parfois, je voulais faire quand même l’entraînement à Marcq, donc j’avais une séance en plus, de temps en temps, le mercredi soir. Physiquement et mentalement, ce n’était pas évident, mais c’est ce qui m’a forgé. Ne pas avoir pu signer au LOSC et de jouer au LOSC pendant toutes ces années de sport-études fait que c’était un objectif de pouvoir quand même réussir et montrer qu’il n’y avait pas qu’une seule voie.

Te souviens-tu du jour où le LOSC te dit que c’est fini ?
En fait, c’était très logique. Quand tu arrives en première, la plupart des meilleurs joueurs du LOSC signent au centre de formation. Ceux qui sont un peu moins en avance font leur terminale en sport-études. Après, les meilleurs finissent par signer. Les autres changent de club. Et moi, comme je n’étais pas au LOSC, je n’ai jamais eu d’entretien ou de proposition pour éventuellement signer là-bas.
Qu’est-ce qui bloquait ?
J’étais en retard physiquement. La taille, je l’ai gagnée après la terminale. Je faisais encore 1,75 m. Quand je suis parti de ce sport-études, j’ai fait une année de U19 DH à Marcq. J’ai commencé à prendre en croissance. Puis une année en Régionale 4. Je prends dix centimètres en tout, à 18-19 ans. Je change de poste, car j’étais ailier à la section sportive du LOSC. Et quand je grandis, je passe latéral droit parce que j’ai pris dix centimètres, mais la vitesse n’a pas encore suivi, les muscles non plus… Mais je commence à avoir un gabarit.
Quand le LOSC te laisse sans rien, qu’imagines-tu pour la suite de ta vie, et notamment ta vie professionnelle ?
J’ai toujours le rêve du foot en tête. Mon père a été professionnel en National et en Ligue 2 (Frédéric Cadiou, plus de 150 matchs avec Wasquehal, NDLR). J’ai toujours aimé essayer de faire aussi bien que lui. Je me suis dit que Marcq-en-Baroeul était un très bon club quand même. J’ai la chance d’évoluer entre la B en Régional 4 et la A en National 3. À ce moment, j’ai toujours cette passion du foot. Je vais à la fac, je veux faire du sport, je veux travailler dans le sport, et j’ai cette ambition de pouvoir vivre du foot.
J’ai toujours eu la flamme. Même s’il ne fallait jouer qu’en N2, je pense que j’aurais joué au foot toute ma vie.
La flamme est toujours là ? Parce que dans nos époques, on peut se dire que si tu n’es pas passé pro à 18-19 ans, c’est déjà mort.
Je n’ai jamais eu de doute. J’ai toujours eu la flamme. Même s’il ne fallait jouer qu’en N2, je pense que j’aurais joué au foot toute ma vie, tant que le physique le permet. J’ai toujours eu cette passion, même quand c’était compliqué entre la fac et les entraînements le soir.
Donc vivre une vie d’étudiant tout en gardant une hygiène de vie impeccable…
Après, moi, franchement, j’ai eu une éducation très cool avec mon père, qui avait quand même ce côté professionnel. J’avais des habitudes de sommeil, des habitudes alimentaires, je prenais du plaisir dans le travail, d’aller à l’entraînement, aller à la fac, travailler, etc. Avoir une bonne hygiène de vie pour essayer de continuer à progresser, ce n’était pas une corvée. C’était éprouvant, mais ce n’était pas insurmontable pour moi, de part cette éducation. Et j’ai fini par valider ma licence en management du sport.
Revois-tu encore ta période en R4, si loin de la Ligue 1 ?
Depuis mes 14 ans à Marcq, c’était souvent la même équipe. On avait une super génération. Donc quand je passe en R4 et que j’évolue aussi avec la N3, je suis avec les mêmes potes. La différence, c’est que j’y suis toute la semaine. Je ne suis plus au sport-études donc je m’entraîne tous les jours avec eux. Et franchement, je me souviens de mon coach, Frédéric Advice, qui avait vraiment cette rigueur et ce professionnalisme comme dans un club pro. Je n’étais pas du tout dépaysé par rapport au LOSC et il m’a fait beaucoup progresser. Avec l’équipe réserve, j’ai un autre coach, Samuel Goethals. Il me met capitaine, il me change de poste, je passe latéral droit et on fait une super saison pour monter en R3. J’en ai des super souvenirs, j’ai progressé même cette année-là, quand j’étais en R4. C’était loin de la Ligue 1, mais c’était ma première année en senior, et je prenais ce qu’il y avait à prendre jour après jour.

Du coup, le tournant, il se situe où ?
Ma première année en N3, j’ai 19 ans, j’ai le statut de sportif de haut niveau, donc j’avais l’occasion, si je pouvais, d’aller faire des essais, tout en réussissant à valider mon année à distance. Je joue contre Boulogne-sur-Mer, en Coupe de France. Je fais un très bon match, ils me proposent un contrat fédéral en janvier. Mais au même moment, j’ai plein d’essais dans des clubs pros, dont Lens, Le Havre, le Cercle Bruges, Seraing, Reims et même le FC Lorient… Je fais une semaine ici, une semaine là-bas, je passe deux semaines à Lorient. Et tous me proposent un contrat amateur avec la réserve, et possibilité peut-être de monter avec les professionnels. Les seuls qui m’ont vraiment proposé un contrat, c’était Lorient d’ailleurs, et Boulogne-sur-Mer en National. J’allais avoir 20 ans, je me suis dit : « Bon, mon père a fait une carrière en National, en Ligue 2, il y avait cette voie-là. » Et c’était un contrat fédéral, donc j’ai fait le choix d’aller à Boulogne.
Aurais-tu accepté d’aller à Lens, toi, le Lillois ?
Oui, franchement… Lille-Lens, je sais que la rivalité est forte, mais, quand j’étais petit, je n’ai pas eu cette grosse rivalité à la maison, en regardant les matchs, etc.
Avec ma première paye ? Je paye mon loyer et j’essaie de mettre un peu de côté.
Que fais-tu avec ta première vraie paye de footballeur à Boulogne-sur-Mer ?
Je paye mon loyer, c’est mon premier appartement. Et puis j’essaie de mettre un peu de côté. Mais je ne gagne pas énormément, c’est un contrat fédéral, en plus, je suis jeune, donc… Mais je suis fier, déjà, parce que National, c’est quand même le troisième niveau français. Il y a deux ans de ça, j’étais en R4, le huitième niveau… Donc mon premier salaire, même si je faisais des petits jobs étudiants avant, il tombait tous les mois, je jouais le week-end, dans un stade où il y avait quand même pas mal de supporters. Je me disais que j’étais sur le bon chemin. J’avais deux ans. Deux ans pour m’imposer, avec autour de moi, des très bons joueurs comme Randal Kolo Muani, qui était en prêt de Nantes. Il y avait pas mal de prêtés venant de Ligue 1 et de Ligue 2. Donc je trouvais que j’étais sur la bonne voie.
Dans quel job étudiant t’es-tu essayé ?
Quand j’étais à la fac, j’ai fait vendeur à Euralille (plus grand centre commercial du centre-ville de Lille), un peu d’intérim, des déménagements…
Ta première saison à Boulogne-sur-Mer est particulière, c’est celle du Covid, mais vous performez.
Je m’impose petit à petit, on finit troisième. Le coach Laurent Guyot me fait passer au milieu de terrain. On enchaîne les victoires, je crois qu’on avait réussi à faire quatorze matchs sans défaite jusqu’au Covid. Et devant, oui, on avait Randal, qui nous faisait beaucoup de bien. À l’entraînement, on voyait tout de suite qu’il avait quelque chose de particulier. Il frappait fort des deux pieds, il courait très vite. Donc, c’était top.
Comment et pourquoi Laurent Guyot te fait passer au milieu de terrain ? Un changement qui va être décisif dans ta carrière…
À la mi-temps d’un match contre Dunkerque, le coach fait des changements. Il y a un des milieux qui pouvait aussi jouer défenseur central ou latéral droit. Sur ce match, je jouais latéral droit et il me dit alors : « Tu passes au milieu ». Et je fais une passe décisive, on va dire, pas mal. Mais c’est surtout l’attaquant qui a mis un très beau but. Le match d’après, il me laisse au milieu. On part en vacances, en décembre. Quand je reviens, on joue deux matchs : je marque deux buts contre Laval, j’en marque un contre Créteil… Je me suis senti tout de suite à l’aise au milieu de terrain. Le coach m’a dit qu’il m’avait fait passer au milieu parce qu’il sentait que dans les conservations, j’étais à l’aise, je me tournais assez bien quand j’étais dos au jeu, je me retrouvais bien dans l’espace. Donc, pour lui, c’était naturel. Je l’en remercie parce que c’est un poste que j’affectionne et sur lequel j’ai beaucoup appris sur mes quatre ans en National, puis en Ligue 2. Même cette année. C’est là où je peux exprimer mes qualités.
Quel est ton joueur-modèle à ce poste ?
Je n’ai pas de modèle, mais j’aimais beaucoup des joueurs comme Pogba ou Vieira. Mais j’apprécie beaucoup aussi les Xavi, les Iniesta, le football à la barcelonaise. Mais ce n’est pas mon profil, donc je dirais Pogba pour mon joueur préféré.
Quelle a été l’importance du Red Star, que tu rejoins après deux ans à Boulogne-sur-Mer, dans ta progression ?
J’ai Habib Beye en coach et Pierre Sage en adjoint. Ils m’ont beaucoup apporté. C’était en National, mais je considérais ça comme professionnel. Tout le staff du Red Star m’a fait progresser comme joueur et comme homme. Mon premier contrat professionnel, c’est là-bas. Dans le nouveau centre d’entraînement, avec petit-déjeuner tous les matins, la salle de musculation qui est magnifique, les deux préparateurs physiques qui bossent très bien. Des figures aussi, dans le vestiaire, comme Cheikh N’Doye, des anciens, cadres, qui m’apportent aussi. Boulogne, j’étais encore un peu proche de Lille. Paris, c’était plus loin. Derrière, je découvre la Ligue 2, à QRM, avec Olivier Echouafni, qui m’a fait confiance tout de suite. Je suis arrivé, il m’a mis titulaire directement. J’ai enchaîné, j’ai fait une première saison pleine en Ligue 2 puis je vais à Rodez où, pareil, le coach me fait confiance directement. Ce qui m’a permis d’arriver en Ligue 1. Je remercie vraiment tous les coachs que j’ai eus.
Qu’est-ce qui s’est passé dans ta tête quand tu as marqué ton premier but dans l’élite, avec ce scénario un peu fou de ce Nice-Lorient (3-3) ?
Franchement… Beaucoup d’émotions. Je sais que les buts, les stats, ça fait beaucoup dans le foot d’aujourd’hui. Surtout avec le scénario, le 3-3. Mais maintenant que je suis bien intégré dans le club, c’était surtout un but pour arracher ce point, pour récompenser les efforts de l’équipe et continuer sur notre bonne dynamique.
En Ligue 1, quand tu es au point tactiquement, tu peux exprimer tes qualités plus facilement. Parce que les joueurs autour de toi font moins d’erreurs, ils te mettent dans des meilleures conditions.
Parfois, certains disent que quand tu arrives en Ligue 1, c’est presque plus facile. Tu en penses quoi ?
Je dirais que c’est différent mais c’est vrai que quand tu es au point tactiquement, tu peux exprimer tes qualités plus facilement. Parce que les joueurs autour de toi font moins d’erreurs, ils te mettent dans des meilleures conditions. Et parce que si tu es au point tactiquement, tu vas trouver les failles et tu vas pouvoir essayer de jouer avec tes forces, tes qualités. Alors qu’en Ligue 2 ou en National, surtout, il y a quand même pas mal d’erreurs tactiques, de placements. Tu te retrouves vite dans des situations où c’est un peu plus ingérable, un peu plus incompréhensible.

Frédéric Advice, ton entraîneur à Marcq, est aujourd’hui directeur sportif de Paris 13 Atletico en National. On l’a appelé pour préparer cette interview et il avait une question à te poser : « Qu’est-ce qui est le plus difficile à apprendre dans le football pro : jouer juste ou rester juste avec soi-même quand tout va très vite autour » ?
Je dirais de pouvoir rester concentré sur ses performances, concentré sur pourquoi on est performant, et donc continuer à toujours vouloir progresser, ne pas se voir trop beau trop vite, ne pas s’enflammer et toujours vouloir progresser. Comme j’ai passé beaucoup d’étapes, on va dire que, maintenant, à cet âge-là, c’est plus facile de l’appréhender que si j’avais 20 ans.
Quel est le regard de ton père, Frédéric, sur ta trajectoire ?
Une très grande fierté. Et moi, je suis encore plus fier de pouvoir le rendre fier. J’ai mon grand-père aussi qui a joué (en équipe de France amateur). Les deux viennent à presque tous les matchs. Mon père essaie d’arranger son emploi du temps du travail pour me suivre, il est professeur à la fac de Lille, en management du sport. Ça me rend très fier.
Le rêve est-il, un jour, de jouer au LOSC ?
Ce n’est pas un rêve. Mais c’est vrai que ce serait vraiment une belle opportunité, une belle boucle. Comme je disais, j’ai toujours ambitionné de vouloir monter les niveaux. Là, je suis à Lorient, on fait une bonne saison. Je suis vraiment très content. Je suis en Ligue 1, je suis arrivé à ce niveau-là. Maintenant, les étapes du dessus, même si on peut se dire que Lille est peut-être un peu plus huppé que Lorient. Ils jouent l’Europe beaucoup plus souvent, ça peut être un objectif. Mais Lorient, c’est déjà top.
Pablo Pagis victime d’une commotion avant son carton rougePropos recueillis par Timothé Crépin






















































