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On a suivi l’étrange derby entre Oxford et Cambridge

Ce vendredi 20 mars, et comme chaque année depuis la fin du XIXe siècle, les équipes universitaires d’Oxford et de Cambridge laissaient éclater leur rivalité sur le rectangle vert. Un match ancestral, pourtant largement éclipsé par ses équivalents plus fameux en aviron et en rugby. Plongée dans un monde où le foot n’a pour une fois pas tous les honneurs.
Le Mumford Pitch est un stade au charme discret. Pour l’atteindre depuis le centre-ville de Cambridge, il faut bien compter une vingtaine de minutes de marche, le temps de sillonner entre les étudiants pressés et les groupes de touristes qui écoutent leur guide d’une oreille distraite, trop occupés à admirer la chapelle gothique du King’s College. Une fois à l’écart de ces rues pavées qu’on dit chargées d’histoire, empruntez un étroit chemin de terre. Tout au bout de cette route bucolique, vous voilà enfin devant la petite enceinte, partagée par les équipes de foot et de rugby de l’université depuis 1895.
Le stade a beau avoir été rénové cet automne, il sent bon le foot d’un autre temps. D’un côté du terrain, une unique tribune latérale, où quelques centaines de personnes peuvent s’asseoir sur des bancs en bois. En face, une sorte de pavillon blanc un poil désuet accueille joueurs et officiels. Au loin, on aperçoit une tour aux airs industriels, qui s’avère être la bibliothèque centrale de l’université. Postées à l’entrée, des buvettes distribuent leurs premières barquettes de frites. Un peu comme à l’opéra, trois étudiantes proposent à la vente le programme officiel de la journée. Avant même de le feuilleter, la couverture donne le ton. Coup d’envoi du match féminin, 16h. Pour les hommes, ce sera 19h. Et dans les coins supérieurs de la page, les blasons des deux universités en majesté.
Match à l’ombre
Oxford contre Cambridge, la rivalité a des airs d’évidence. Il faut dire que leur histoire commune remonte à 1209, quand des étudiants d’Oxford, en délicatesse avec les habitants du coin, fuient leur université pour en fonder une toute nouvelle à quelque 70 miles de là. La rupture est consommée, et voilà huit siècles que Cambridge et Oxford se disputent le titre un peu fantasmé d’université la plus prestigieuse du Royaume-Uni. Avec l’émergence du sport moderne dans le courant du XIXe siècle, les deux institutions se mettent à enfiler un short pour régler leurs comptes : le Varsity est né. L’affrontement tourne d’abord autour du cricket, puis se décline peu à peu dans tous les sports possibles et imaginables.
L’université ne nous aide pas beaucoup, elle n’en a que pour l’aviron et le rugby.
Forcément, il est aussi question de football : fondé en 1856, le club de l’université de Cambridge affirme à qui veut bien l’entendre être le plus vieux au monde – après tout, c’est ici que les règles du jeu ont été établies pour la première fois. C’est un peu moins de vingt ans plus tard, en 1874, que l’équipe commence à affronter son homologue d’Oxford. Depuis ce match inaugural, les deux universités se défient une fois par an sans discontinuer – sauf en temps de guerre mondiale ou de confinement. Du côté des femmes, la joute annuelle commence en 1986. Avec tout ça, le match Oxford-Cambridge est de fait l’une des plus rivalités les plus ancestrales que compte le football.

Seulement voilà, Varsity ne rime pas particulièrement avec ballon rond. S’il y a un affrontement du genre qui passionne toute l’Angleterre, c’est plutôt la Boat Race, cette course d’aviron à laquelle assistent près de 500 000 personnes sur les berges de la Tamise, et que des millions d’autres suivent en direct à la télévision. Ou bien même le rugby, dont le match annuel s’est joué pendant des décennies à Twickenham, avant d’être déplacé il y a deux ans au StoneX Stadium, enceinte de 10 000 places au nord de la capitale. Pour le foot en revanche, l’histoire est moins prestigieuse, toute séculaire soit-elle. Quelques rencontres ont bien été disputées dans des stades de Premier League à l’occasion, et même à Wembley dans les années 1980, mais aucune tradition ne s’est installée dans la durée. « Cette année, il y a eu des discussions pour jouer à Craven Cottage (le stade de Fulham situé dans la banlieue sud-ouest de Londres, NDLR), mais c’est tombé à l’eau, peste Tristan, arrière gauche de Cambridge aux bouclettes impeccables. Le club est en difficulté financière et l’université ne nous aide pas beaucoup, elle n’en a que pour l’aviron et le rugby. »
Tant pis, ce sera donc ce bon vieux Mumford Pitch. Dans un espace réservé en haut à droite des gradins, sorte de tribune de presse de fortune, nul envoyé de la BBC. Seul un tout jeune journaliste, chargé de couvrir les événements sportifs de la région pour une radio locale, procède à quelques réglages techniques avant le coup d’envoi. Casquette visée sur le crâne et polaire multicolore, il retire un instant son casque pour parler sport universitaire : « C’est vrai que le Varsity du foot n’est pas le plus renommé, mais c’est aussi parce que beaucoup de clubs universitaires ont un meilleur niveau qu’Oxford et Cambridge. En revanche, les deux universités savent qu’elles se démarquent en aviron, elles s’investissent donc bien plus dans ce sport. »
L’examen de passage entre deux trimestres
Reste qu’en ce beau vendredi après-midi, le niveau proposé sur la pelouse n’est sans doute pas le principal souci du bon millier de personnes qui ont acheté leur ticket. Tandis que les joueuses skyblues de Cambridge enchaînent leurs premières passes, les gradins en bois se garnissent peu à peu. Une suite ininterrompue d’étudiants fait le va-et-vient entre la tribune et le joli pub situé à l’intérieur du pavillon. Trois pintes dans les mains, chacun cherche son groupe du regard, puis s’installe enfin sur le banc visé en s’excusant au passage pour le dérangement. Entre les sourires et les gobelets en plastique qui trinquent, il règne comme un parfum de début de vacances. Le marathon du deuxième trimestre vient tout juste de s’achever et, heureux hasard, c’est le moment qu’a choisi le soleil pour réapparaître dans le ciel de Cambridge.

Alors, rien ne pourrait faire retomber la bonne humeur ambiante, pas même ce pion marqué par Oxford juste avant la mi-temps, un missile en pleine lucarne pour récompenser 45 minutes de nette domination. Grand brun rasé de près et tambour sur les genoux, Luke n’aurait raté le match pour rien au monde : « De toutes les rencontres contre Oxford, je préfère largement le foot. Les autres sont moins accessibles. Typiquement, pour voir le match de rugby, il faut se déplacer à Londres en plein milieu du trimestre, on a vite la flemme. » Assise à sa droite, sa pote Isabelle poursuit le jeu des comparaisons : « L’aviron a le prestige pour lui, mais bon, on voit des bateaux passer à toute vitesse pendant quelques secondes, et on finit par sortir nos téléphones pour connaître le vainqueur. Ici au moins, on comprend ce qu’il se passe. »
Une année, l’équipe avait pratiquement perdu tous ses matchs de ligue, mais comme elle avait battu Oxford en mars, la saison était réussie.
Aux yeux des joueurs et joueuses, la rencontre annuelle contre Oxford n’a pourtant rien d’un simple amical sous le soleil. La chose est même bien plus sérieuse que la saison régulière, pendant laquelle Cambridge se dépatouille dans sa division universitaire régionale. « On s’y prépare pendant des semaines, confirme Tristan, le latéral bouclé. Une année, l’équipe avait pratiquement perdu tous ses matchs de ligue, mais comme elle avait battu Oxford en mars, la saison était réussie. » Du côté des féminines de Cambridge, ce ne sera pas pour cette fois. Coup de sifflet final du premier match, Oxford l’emporte deux buts à un sans trop forcer.
Le songe d’une nuit de printemps
En attendant le tour des hommes, la nuit tombe tranquillement sur le Mumford Pitch. Alors que la foule ne désemplit pas devant les cabanons qui servent de toilettes, un couple de personnes âgées a déjà repris place. Sans doute ne veulent-ils pas manquer une miette du prochain match : leur fils est entraîneur de l’équipe masculine. « Je viens voir les matchs de Cambridge toutes les semaines, précise le père, emmitouflé dans un large manteau beige. D’habitude, on doit être une dizaine, grand maximum. Mais le Varsity, c’est autre chose. »

Il est vrai qu’au coup d’envoi donné, l’ambiance monte d’un cran. Les bancs en bois se chargent. Faute de place, les étudiants sont de plus en plus nombreux à s’agglutiner derrière les buts pour suivre la rencontre. En bas des gradins, un petit groupe en costume rayé et chapeau coloré dicte le rythme à grand renfort de tambours, vuvuzelas et chants intraduisibles du jargon universitaire. Ils ont été élus quelques jours plus tôt par les étudiants pour mettre l’ambiance. À vrai dire, ceux qui se définissent sans sourciller comme ultras de Cambridge ressemblent davantage à un BDE d’école de commerce, mais qu’importe, ça fonctionne. La tribune entière veut sa revanche, et cette fois-ci, les joueurs de Cambridge le leur rendent bien. Voilà les visiteurs dépassés dans tous les compartiments du jeu. L’ailier droit bleu ciel enchaîne les numéros de soliste, le gardien est dans un grand soir, les garçons de Cambridge l’emportent un à zéro.
Dans la nuit noire, alors que les joueurs fêtent leur triomphe sur la pelouse, le millier de spectateurs désormais bien amoché se dirige bruyamment vers la sortie du stade, laissant quantité de gobelets et barquettes en carton dans les gradins. La soirée commence à peine, ils s’en iront remplir les nombreux pubs que compte la cité universitaire. Seul reste encore un instant sur ces bancs de bois le couple aux cheveux blancs. Léger sourire aux lèvres face au succès de leur rejeton et l’air un peu ailleurs, comme pas tout à fait remis de ce joyeux vacarme.
L’arrêt de Téléfoot : écran noir pour le foot gratuit et populairePar Cyrus Mohammady--Foëx, à Cambridge
Photos : CMF et Lili Mohammady--Foëx.






















































