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Que reste-t-il de l’épopée des Verts, 50 ans plus tard ?

Cinquante ans se sont écoulés depuis l’épopée européenne des Verts en 1975-1976. Un anniversaire qui dépasse le simple cadre d’un tifo commémoratif à Geoffroy-Guichard. En effet, aujourd’hui, malgré le temps écoulé, les évolutions du foot et de la société, la geste stéphanoise reste profondément inscrite dans l’ADN culturel du football français, voire de la France.
« L’ASSE, ce n’est pas seulement un club : c’est un morceau d’histoire du football français. » Régis Juanico, nouveau maire de la ville, député de la Loire et grand supporter des Verts devant l’éternel et devant Marianne, ne cache pas sa fierté. « Nous parlons d’une ville ouvrière, marquée aussi par la mine, mais qui parvient malgré tout à représenter la France qui gagne, jusqu’à défiler comme des héros dans la capitale. Bref, le succès d’une cité populaire qui arrive à dépasser des métropoles plus grandes, plus bourgeoises, parfois très proches et voisines… »
Au-delà de la pique à peine voilée à l’OL, son témoignage retranscrit à quel point l’équipe entraînée par Robert Herbin a vécu plus qu’un parcours inattendu, à l’aune de ce que pesait alors notre Division 1 sur le Vieux Continent. Contrairement à Sochaux ou Bastia, et en dépit des titres de l’OM puis, plus récemment, du PSG, ces quelques mois restent gravés dans la mémoire nationale, certes comme une grande et belle occasion manquée, à l’instar de Séville 1982. Dans les deux cas, un espoir assassiné aux portes du paradis.
Pas qu’un truc de boomers
La finale du 12 mai 1976, à Hampden Park, à Glasgow, perdue 1-0 contre le Bayern Munich, en constituait le point d’orgue, avec la terrible malédiction des fameux poteaux carrés. Un exploit raté pourtant honoré d’une descente sur les Champs-Élysées, un honneur extraordinaire dans une République très parisienne et centralisatrice. Les Verts avaient été nationalisés, presque transformés en sélection tricolore bis.
Depuis, rien n’est venu égratigner ou atténuer l’aura de l’équipe de Bathenay, Ćurković ou Revelli. Avec eux, notre pays existait de nouveau en Europe. L’ASSE permettait même, sans le savoir ni le vouloir, au football français de contribuer à la pop culture. À Croydon, un groupe se formait en 1990 sous le nom de Saint-Étienne, entre délicatesse électro et réminiscences northern soul. La légende prétend que les supporters anglais dévalisaient les boutiques d’Adidas lors de leurs déplacements vers Sainté – notamment Liverpool en 1977 –, contribuant ainsi à étoffer la garde-robe casual.

Sans parler du succès jamais démenti du maillot vintage de l’époque, avec en guise d’armoiries le sponsor Manufrance, souvenir d’un pays pas totalement désindustrialisé. Timothée Chalamet mondialise désormais jusqu’aux États-Unis ce mythe tricolore : « Je suis un grand fan de Saint-Étienne. C’est probablement l’équipe que je soutiens le plus au monde. Plus que les New York Knicks. » Dernier exemple en date à l’heure des RS, l’humoriste Léandre dégaine dans ses capsules vidéo la même carte Panini nostalgique, authentique et old school, avec néanmoins beaucoup d’autodérision et d’amour vache.
@leandr_e En vert et contre tous #pourtoi #fyp #football Merci @ASSE ♬ son original - Léandre
« Une forme de résilience, qui entre en résonance avec notre histoire nationale »
Il faut se replacer dans le contexte. De nouveau comprendre comment une finale perdue face à la superpuissance bavaroise du football européen a pu à ce point s’incruster dans notre roman national du ballon rond, y compris après les succès de 1993 et surtout de 1998. Et c’est peut-être là que réside la clé du mystère. La France avait peut-être besoin de construire son amour du football à travers ce type d’odyssée inaboutie mais sublimée. « Nos réussites sportives étaient basées sur le côté collectif, des valeurs de solidarité, de travail, d’humilité. Je pense que cela parlait à nos concitoyens, peut-être encore aujourd’hui », souligne Jacques Santini, titulaire ce soir funeste en Écosse. « Saint-Étienne incarne une forme de résilience, qui entre en résonance avec notre histoire nationale », croit de son côté deviner Régis Juanico.
Quand Saint-Étienne a installé sa suprématie sur le championnat, puis a commencé à briller en Coupe d’Europe, ce fut une grande source de fierté pour les Stéphanois et pour les Français en général.
Au point d’avoir élaboré autour des poteaux carrés un étrange fétichisme légèrement masochiste. Roland Romeyer expliquait ainsi en 2013, après les avoir acquis pour le Musée des Verts : « Ces poteaux carrés sont un peu le symbole de cette finale en 1976 qui a créé un lien particulier entre les Français et l’AS Saint-Étienne. » 20 000 euros chacun : la victoire a un prix, la défaite coûte encore plus cher…

Il faut se souvenir. 1976, les années Giscard et une droite qui essaie de domestiquer la révolution culturelle de Mai-68. Les rêves d’alternance de la gauche et du Programme commun. « La France commençait à subir le choc pétrolier, les licenciements se multipliaient, les entreprises fermaient. Et Saint-Étienne était au premier rang des difficultés économiques », se rappelle Jacques Santini. Dans le domaine du foot, la situation ne se révélait guère plus reluisante. « Le foot français traversait une crise importante », continue le futur coach des Bleus, « avec les résultats quelconques des clubs et une traversée du désert pour la sélection nationale. Quand Saint-Étienne a installé sa suprématie sur le championnat puis a commencé à briller en Coupe d’Europe, ce fut une grande source de fierté pour les Stéphanois et pour les Français en général. »
Un autre football aussi, avant l’ère Bosman. L’Europe est séparée par un rideau de fer, et du camp socialiste surgissent des ogres – comme Oleg Blokhine, Ballon d’or soviétique en 1975 – qui viennent souvent détruire les lendemains qui chantent des outsiders français. Avant d’aller défier le Bayern de Beckenbauer et Rummenigge, les Verts avaient dû ainsi supplanter les Rangers écossais ou encore les Néerlandais du PSV. Jean-Michel Larqué expliquait pour sa part : « Nous étions des gens normaux. » Pas de salaires astronomiques (entre 4 000 et 9 000 euros actuels, pas mal malgré tout), ni de célébrité surdimensionnée (et encore moins de couverture médiatique en flux tendu). Juste représenter une ville laborieuse (38 % d’ouvriers encore dans le pays) et surtout laisser sa trace dans l’histoire. « Ce ne sera que du bonheur et de la joie de côtoyer des jeunes et moins jeunes supporters quand nous allons nous réunir entre anciens de 1976 », conclut Jacques Santini. « Une récompense de ce qu’on a pu apporter humainement et sportivement. »
Le Mans (presque) en Ligue 1 pour la première fois depuis 16 ans, Bastia reléguéPar Nicolas Kssis-Martov























































