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Igor Thiago, le visage du joga mochito

Par Mathieu Plasse
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Igor Thiago, le visage du joga mochito

Igor Thiago pourrait honorer à 24 ans sa première cape avec le Brésil. Deuxième meilleur buteur de Premier League, le titan de Brentford demeure un candidat sérieux pour porter le numéro 9 lors de la Coupe du monde. Mais pour ça, il faudra faire une croix sur la tradition de l’attaquant brésilien irréprochable techniquement.

Pelé, Ronaldo, Romário, Careca, Tostão… Depuis la victoire de Pelé et de ses compères au Mondial 1958, époque des télés en noir et blanc, le public a toujours attendu du Brésil de donner des couleurs au ballon. Une perception présente avant même le couronnement d’O Rei, pouvant trouver sa source dans les tours de magie noire de Leônidas vingt ans plus tôt, dont sa fameuse bicyclette au Parc des Princes contre la Tchécoslovaquie. Dribbleurs fantaisistes sur les côtés, meneurs de jeu irréprochables balle au pied, attaquants habiles et tueurs devant la cage… Des profils de magiciens que l’on réunit sous une dénomination : « joga bonito » (ou futebol-arte, pour les puristes).

Une notion élémentaire qui n’est plus vraiment au goût du jour. « Depuis quelques années, je vois qu’on a perdu ce jeu un peu à la brésilienne, comme en 2002 ou même en 2006. Ce génie, ces passes courtes, ce football régal… Quand je vois des matchs du Brasileirão, c’est de plus en plus fréquent que je me fasse chier », regrette Franck Logbi Henouda, agent implanté au Brésil depuis une trentaine d’années. À croire que la patrie de l’ordre et du progrès s’est rangée derrière sa première doctrine.

Pour l’amour du foot, mais quel foot ?

Plus en bloc et plus physiques, cette volonté d’imiter les Occidentaux a déjà fait ses preuves aux États-Unis, sous l’égide de Carlos Alberto Parreira et du double pivot Dunga – Mauro Silva (voir So Foot n°230). Les joueurs frisson ont toujours existé outre-Atlantique, qu’il s’agisse de Ronaldinho, Neymar ou dernièrement Vinícius, mais le jeu n’est plus vraiment établi autour d’eux. Une philosophie avec des séquelles pour les générations suivantes, certains gamins bossant plus le physique que le ballon, voire n’ayant aucun attrait pour le football.

C’était le cas d’Igor Thiago Nascimento Rodrigues, ayant confessé à Marca son désintérêt au premier abord : « Je n’aimais pas le foot et je ne m’étais jamais imaginé devenir footballeur, mais voir mon frère rentrer si heureux de ses matchs a éveillé ma curiosité. Je voulais comprendre sa passion, et quand j’ai commencé à jouer, j’ai compris tout ce qu’il ressentait. » Un premier déclic, suivi d’un autre bien plus dramatique. Le petit Igor perd son paternel d’un trop grand amour pour la boisson, le forçant à subvenir aux besoins de sa famille dès ses 13 ans, s’échinant dans les chantiers de Brasília. Pour passer le temps, le travailleur en intérim s’adonne au futsal aux côtés de son frère. Histoire de mettre la daronne à l’abri, celui qui va connaître une grosse poussée de croissance (1,93 m) s’aguerrit dans les ligues régionales avant d’obtenir une opportunité à Cruzeiro, alors relégué en Serie B.

Ce n’est pas forcément le profil typique du joga bonito, mais aujourd’hui le football demande surtout de l’efficacité. Et dans ce registre, il est très performant.

Claude Gonçalves

Précieux lors du retour dans l’élite de la Bestia Negra, l’attaquant de pointe se voit lourdé au printemps 2022 par le club de Belo Horizonte, dans le rouge financièrement. Premier arrivé premier servi, le grand dadais est envoyé au Ludogorets, ogre du championnat bulgare. Pas une destination de rêve pour s’acclimater au football européen, mais étant donné le contexte familial, hors de question de reculer. « Il a mis deux mois pour s’adapter, raconte Claude Gonçalves, son ancien coéquipier à Razgrad. Après un stage en Turquie lors de la trêve, on a tous vu comme un déclic. Puis ça s’est confirmé au moment où il a marqué contre Anderlecht, en Ligue Conférence. »

L’appel de Londres

Six mois de pleine bourre plus tard, c’est un transfert plus prestigieux qui l’attend, direction le Club Bruges. Cette fois, pas de round d’observation : 29 buts, une grande partie d’entre eux étant des têtes, des penaltys, des séquences où l’on lance la tour de contrôle en profondeur. Pas tellement l’ADN de son pays. « Ce n’est pas forcément le profil typique du joga bonito, mais aujourd’hui, le football demande surtout de l’efficacité. Et dans ce registre, il est très performant », assure le milieu formé à l’AC Ajaccio. Son style de jeu ne fera jamais les gros titres en somme, sauf celui de champion de Belgique reconquis par les Blauw en Zwart. Comme souvent, ce genre de profils tombe dans les mains des écuries anglaises et celui-ci n’y fera pas exception. Brentford l’attire à l’été 2024 contre 37 millions d’euros, un montant qui va ressembler à une arnaque lorsque le Brésilien se fait le genou et le ménisque en quelques mois.

À son retour, le numéro 9 fait face à l’exode des Bees, entre Bryan Mbeumo, Yoane Wissa et l’échec annoncé de Thomas Frank à Tottenham. L’occasion rêvée pour devenir un leader offensif, avec ses prérequis pour l’English Game. Véloce, solide au corps-à-corps (5,5 duels gagnés par match, le meilleur attaquant du championnat dans ce secteur) et pas manchot devant le but. Sans assurer le spectacle, cela est suffisant pour faire surnager un club dont beaucoup prédisaient la relégation, avec 19 buts, juste derrière la brute Erling Haaland. Un chiffre qui laisse songeur. « Ancelotti s’est dit qu’il plante but sur but en Angleterre, il est un peu obligé de lui donner sa chance. Ça ne lui coûte rien avec ces matchs tests. Et si jamais il a besoin d’un attaquant costaud, il se dit qu’il peut compter sur lui. D’autant plus qu’il a toujours eu tendance à jouer en 4-3-3 avec une pointe fixe », estime Henouda.

Igor Thiago, l’anti-Neymar ?

Pourtant, traiter Igor Thiago de joueur aux pieds carrés serait une insulte. L’enfant de la capitale a des qualités de pivot au-dessus de la moyenne, capable de remises bien senties pour faire jouer Kevin Schäde et Dango Ouattara. Le problème reste de l’ordre du visuel, indissociable du football samba. « Quand je vois ce qui se dit à la télé ou sur les réseaux, tout le monde préférerait que Neymar soit appelé, parce qu’il va enchaîner deux dribbles même s’il ne va pas courir du match. Alors qu’il y a déjà eu quelques joueurs comme ça, du genre de Jardel ou Luís Fabiano qui n’ont pas été adorés, mais qui servent toujours pour bouger les défenses », explique Franck Henouda.

Tout le monde préférerait que Neymar soit appelé plutôt que lui, parce qu’il va enchaîner deux dribbles même s’il ne va pas courir du match.

Franck Logbi Henouda

Un désamour qui, inconsciemment, aurait peut-être un lien avec une équipe adulée de tous. « À la Coupe du monde 1982, Telê Santana aligne un certain Serginho Chulapa. Un mec grand de taille (un mètre 88, NDLR) qui était nul partout sauf pour finir devant les buts. Lors du fameux match contre l’Italie, ce même Serginho a une balle de qualification offerte : un ballon qu’on lui met sur la tête qu’il rate lamentablement », continue l’agent. Quand on sait la rancune que peuvent avoir les Brésiliens par rapport au futebol… Mais étant donné la mentalité du bonhomme, qui sait s’il n’est pas capable de conquérir le peuple ? « C’est quelqu’un de très gentil, toujours très bien entouré, qui aimait toujours rigoler et profiter avec ses proches », se souvient Claude Gonçalves. Et ça aussi, quelque part, c’est un peu brésilien…

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Par Mathieu Plasse

Propos de Claude Gonçalves et Franck Henouda recueillis par MP.

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