S’abonner au mag
  • #FreeGleizes

Quand Christophe Gleizes racontait le foot de rue en Afrique du Sud

Par Christophe Gleizes, à Johannesburg en 2019
20' 20 minutes
1 Réaction
Quand Christophe Gleizes racontait le foot de rue en Afrique du Sud

Ce samedi, le RC Lens exprime son soutien à Christophe Gleizes à travers un match amical contre Rouen. Notre ami et confrère, aujourd’hui détenu dans une prison en Algérie, racontait en 2019 dans le magazine So Foot l’amour du dribble et du foot de rue en Afrique du Sud. Un folklore qui porte un nom, le kasi flava, soit « le goût du township », et qui est aujourd’hui dans le viseur des plus hautes instances du pays.

Retrouvez toutes les infos et la billetterie pour le match Lens-Rouen, ainsi que la pétition pour soutenir Christophe Gleizes dans son combat judiciaire.

Pour commémorer un événement tragique, certains optent pour le recueillement, les discours officiels et les minutes de silence. D’autres préfèrent le protocole des défilés militaires. Dans les allées à la fois dangereuses, vivantes et colorées du célèbre township de Soweto, à 20 kilomètres au sud-ouest de Johannesburg, on voit les choses différemment. Créés dans les années 1930 par des lois ségrégationnistes, ces quartiers sont l’apanage de la communauté noire et le cœur battant de la nation. « En matière politique ou sociale, c’est nous qui donnons le ton ! On a coutume de dire que si quelque chose marche à Soweto, ça marche dans tout le pays », assure Reggie Moloi, un sexagénaire aux lunettes rondes et au visage carré. Il fait partie des organisateurs d’un tournoi de football étalé sur quinze jours, dont l’objectif est d’honorer les mémoires des 570 étudiants qui ont perdu la vie lors des émeutes de juin 1976. « J’y ai participé. À l’époque, j’étais au lycée. Le gouvernement a voulu nous imposer l’afrikaans comme langue officielle à l’école, mais on leur a fait comprendre que nous en avions assez. » Le 16 juin, répondant à l’appel du Mouvement de la conscience noire, près de 20 000 étudiants se soulèvent et affrontent les forces de l’ordre à coups de pierres. La journée se termine dans un bain de sang. « Les policiers ont tué beaucoup de mes camarades, d’autres ont été arrêtés ou sont partis en exil, regrette Reggie. Mais c’est un événement qui, sur le long terme, a contribué à la fin de l’apartheid. C’est pourquoi il est important de rendre hommage à cette jeunesse sacrifiée. »

Près d’un demi-siècle plus tard, en ce samedi matin, ils sont donc quelques milliers de supporters à s’être donné rendez-vous autour d’un petit terrain en terre ocre, situé entre les quartiers mal famés de Dobsonville et de Meadowlands. Parmi eux, on retrouve le vieil Ezequiel, avec sa barbe blanche et son sourire édenté, qui ne rate pas une miette du spectacle. « C’est comme ça que l’on fait la fête à Soweto, présente-t-il en mâchouillant des morceaux de bœuf séché. Dans le ghetto, le football est notre langage, il nous permet de nous réunir et de passer un moment convivial tous ensemble, loin de la drogue et des problèmes. » Dernièrement, la substance à la mode dans les rues de la ville s’appelle le nyaope. Un cocktail explosif fait de mort-aux-rats, de poudre de savon et d’antirétroviraux. « Si tu as la peau claire, après deux semaines à fumer cette merde, tu deviens noir, promet l’ancien. Le nyaope détruit complètement la jeunesse du coin. »

Serviettes hygiéniques et humiliations publiques

Il est 10 heures. Entre deux nuages de poussière, les meilleurs joueurs venus de la sous-région ferraillent pour se qualifier en finale. Déjanté, le speaker hurle sans discontinuer dans son micro qui grésille, tandis que les marchands ambulants passent dans les travées en vendant des chips, de la liqueur ou des cigarettes. « Ce n’est pas un simple tournoi, c’est un événement très important pour toute la communauté, pointe Moloi. Pour s’inscrire, chaque participant doit amener un pack de serviettes hygiéniques, que nous allons ensuite distribuer aux jeunes filles dans les écoles. Cela aide beaucoup de familles sans le sou. » Les garçons ne sont pas en reste. « Les sacs de provisions que vous voyez ici contiennent de l’huile de poisson, de la farine de maïs, du riz et du savon, poursuit l’organisateur. Ils sont destinés aux meilleurs joueurs du tournoi. Ainsi, quand ils rentrent chez eux, ils peuvent prouver à leur maman qu’ils amènent quelque chose sur la table grâce à leur talent. » Une belle récompense, même si ce qui motive les participants, c’est surtout la perspective de signer dans un club pro. Au bord du terrain ocre, derrière les lignes tracées à la craie, les recruteurs pullulent, plus ou moins discrètement. C’est le cas notamment de Tesco Solani, le coach des Polokwane City Rovers, un club de troisième division venu faire ses emplettes à Soweto. L’occasion de constater que l’influence du football occidental, et plus précisément européen, est partout, malgré la distance de plus de 10 000 kilomètres. « J’adore le numéro 5, on le surnomme Zidane, parce qu’il n’a pas de cheveux, s’enthousiasme-t-il, sans jamais quitter la balle des yeux. Mais celui que je veux absolument signer, c’est le petit numéro 8, que tout le monde appelle Iniesta, il est vraiment au-dessus du lot. » Tesco a grandi dans ces rues difficiles, où un simple regard peut tuer. Le salaire de 5000 rands par mois qu’il propose aux jeunes équivaut à un peu plus de 300 euros. Ce n’est pas grand-chose, tout juste de quoi « vivre dignement », mais c’est une première étape vers les clubs de l’ABSA Premiership, auxquels il refourgue ses meilleurs éléments. « Tout le monde sait que les townships sont un réservoir de talents bruts. Ces jeunes n’ont pas encore la vision du jeu ou les connaissances tactiques, mais ils sont capables de faire des choses inimaginables avec un ballon », expose le scout. Pour taper dans l’œil de Tesco, plutôt que de marquer des buts, il faut avant tout montrer du « flair et de la personnalité ». En un mot, du kasi flava, comme on le dit ici. « Tu as vu ce contrôle du dos d’Iniesta ?, s’exclame-t-il en riant, heureux comme un enfant, tandis que le public hurle sa joie. C’est pour voir des gestes pareils que l’on s’est levés ce matin. »

Le football direct, comme vous le pratiquez en Europe, on trouve ça chiant. OK, c’est plus efficace, les résultats parlent pour vous, mais on préfère épicer les débats.

Reggie Moloi, organisateur du tournoi de Soweto

Né dans les townships de Soweto, le kasi flava est une spécialité sud-africaine, sans équivalent dans le monde. Le terme vient du mot lokasie, qui signifie « emplacement » en afrikaans. On l’utilise pour désigner les quartiers pauvres ou ruraux spécialement conçus autrefois pour accueillir les travailleurs migrants. Quant au flava, c’est un simple dérivé du mot flavour, « la saveur » en anglais. On peut ainsi traduire grossièrement l’expression kasi flava comme « le goût du township ». Dans les faits, cela se matérialise par des dribbles absolument déroutants, à mi-chemin entre la danse, l’expression corporelle et l’arrogance la plus assumée. « C’est un mix qui se rapproche du freestyle, tente d’expliquer Tesco d’un ton convaincu. L’idée, c’est d’exprimer ta personnalité, de montrer aux gens qui tu es. Tout le monde ne peut pas le faire non plus, il faut avoir du caractère, savoir prendre des risques et résister à la pression, c’est réservé aux joueurs les plus forts. » Sur le terrain de Dobsonville, on admire ainsi des joueurs s’adonnant à des gestes pour le moins loufoques et alambiqués. Il y a ceux qui s’arrêtent sur place, s’assoient sur le ballon, puis se relèvent en faisant un dab, ou ceux qui progressent en poussant la balle à cloche-pied. D’autres, encore plus téméraires, enchaînent les feintes en faisant des grands écarts dans les airs, tels des danseuses étoiles. Il n’y a pas de règles, le seul point commun étant qu’il s’agit de dribbles cosmétiques, c’est-à-dire absolument inutiles, réalisés le plus souvent loin du but adverse et qui n’ont donc aucune autre légitimité que le fait de donner du plaisir et de se faire kiffer. Apparemment, sur l’échelle des valeurs du ghetto, le style et le panache l’emportent sur le tableau d’affichage, et les provocations dignes de boxeurs arrogants sont encouragées. « C’est vraiment quelque chose qui fait partie de notre culture, pose Moloi, en s’amusant de l’incompréhension que cette futilité de la plus haute importance peut susciter. Le football direct, comme vous le pratiquez en Europe, on trouve ça chiant. OK, c’est plus efficace, les résultats parlent pour vous, mais nous, on préfère épicer les débats ! Bien sûr, on veut gagner le match, mais si on peut le faire avec des gestes qui sortent de l’ordinaire, c’est beaucoup mieux. » Pour preuve, après un nul entre les Snake Park Cheetahs et les Meadowlands All Stars sur le score enlevé de 5-5, la séance de tirs au but qui suit n’excite que modérément les spectateurs. Pas de scène de liesse au moment de la qualification, seulement des applaudissements polis, alors qu’un quart d’heure plus tôt, le public était à deux doigts du mouvement de foule à cause d’un contrôle du dos.

« Une forme d’art »

Pour mettre le feu au quartier, les organisateurs ont invité plusieurs joueurs professionnels, venus prêter main-forte à leur équipe d’enfance. C’est notamment le cas de Khethokwakhe Masuku, rutilant ailier passé par le Baberwa United et spécialiste reconnu du kasi flava. Ce dernier profite d’un temps mort dans le tournoi pour commander quelques braai vleis, ces grillades locales qui font flotter dans l’air un délicieux fumet. « Je suis venu pour faire plaisir aux gens et rendre un peu de ce qu’on m’a donné, confie-t-il la bouche pleine. Les jeunes, ça les excite de jouer contre un pro, ça leur donne du courage, ils veulent montrer qu’ils sont au niveau. » Pour Khethokwakhe, qui compte déjà plusieurs cassages de reins à son actif depuis le milieu de matinée, les choses sont claires : la pratique du kasi flava réside avant tout dans la volonté de satisfaire les fans sud-africains, friands d’humiliations publiques. « Quand tu dribbles un adversaire, tu peux entendre la clameur monter dans les tribunes. C’est plus fort que n’importe quel but ! Plus tu fais de kasi flava et plus la foule t’aime. » Pour le prouver, il montre avec fierté une compilation de ses dernières arabesques, validées par des centaines de milliers de visionnages sur YouTube pour certaines. L’une de ses plus fameuses créations, le putuku, consiste à lever le cuir via une sorte de râteau avec le pied droit, avant de rabattre sèchement la balle sur le sol, tout en maintenant sa course vers l’avant. C’est absolument inutile, évidemment, et il y a quelques années, cela lui a même valu un carton jaune en championnat, de la part d’un arbitre hermétique à ce que les Anglo-Saxons appellent le showboating. « C’est une forme d’art, insiste pourtant l’ailier. Ce que je cherche avant tout à faire, c’est exprimer ma créativité. Grâce à moi, les supporters s’amusent et repartent du stade avec des souvenirs plein la tête. »

Ancien milieu des Orlando Pirates, un des deux clubs phares de Soweto, le taciturne Xola Mlambo partage ce sentiment et insiste sur l’échappatoire que représente le football aux yeux des locaux, prêts à tout pour se faire remarquer. « Ce qui tue la jeunesse à Soweto, ce n’est pas la drogue ou la violence, mais le manque d’opportunités, affirme-t-il d’une voix grave. Quand tu n’as aucune perspective dans ta vie, cela te laisse beaucoup de temps pour cogiter et faire des conneries. Plus jeune, le football m’a sauvé, il m’a tenu loin de la rue. Mais beaucoup de mes amis d’enfance n’ont pas eu cette chance. » Dans les allées qui jouxtent le terrain, près de 3380 cas d’homicides ont ainsi été dénombrés en un an, ce qui fait de Dobsonville l’un des dix endroits les plus dangereux d’Afrique du Sud. Alors que prospère le crime organisé dans un océan de pauvreté extrême, le terrain de football fait selon lui clairement office de refuge pour la jeunesse. « Le kasi flava permet aux jeunes des ghettos de montrer leur talent aux yeux de la communauté, reprend-il. Balle au pied, ils peuvent laisser parler leur côté artistique et se montrer sous un jour digne et conquérant, ce qu’ils ont rarement l’occasion de faire en dehors. »

Motherwell paye sa tournée

Perméable à son environnement, le kasi flava puise ses origines dans la culture noire urbaine et l’histoire longtemps contrariée des townships. Dès la fin du XIXe siècle, les travailleurs pauvres qui quittaient les zones rurales pour travailler dans les mines d’or situées en périphérie des grandes villes comme Johannesburg, Le Cap ou Durban ont rapidement créé des petits clubs de football. Ces organisations sportives leur permettaient de s’identifier collectivement à leur village d’origine. Avides de contrôle, les compagnies minières encouragèrent le développement de telles pratiques, car la population noire, qui représentait alors 90 % de leur force de travail, était souvent portée sur l’alcool en raison de la précarité de ses conditions de vie. « Le football apparaissait comme un booster indirect de la production, puisqu’il permettait de canaliser les velléités des ouvriers les plus agités, éclaire Kévin Crotté-Brault, auteur d’une étude intitulée Football, nation et identités en Afrique du Sud. En sponsorisant les clubs et en organisant des compétitions, les mines espéraient aussi garder les travailleurs migrants dans les bidonvilles pendant les week-ends et les vacances, afin qu’ils se socialisent avec les résidents permanents. » Créé en 1937, le club des Orlando Pirates devient rapidement un pilier de la culture sowetane. À l’époque, il recrute des joueurs issus d’équipes plus modestes en leur procurant un emploi dans l’industrie. Ainsi, dans la poussière du ghetto, les gamins des bidonvilles se mettent à cultiver un intérêt démesuré pour ce jeu. « C’était le seul passe-temps auquel ils pouvaient s’adonner librement dans l’espace confiné du township, retrace Crotté-Brault. En raison de l’étroitesse des ruelles, on vit alors apparaître des formats de jeu privilégiant la créativité et l’improvisation. » N’ayant jamais assisté à un véritable match de football, ni même touché un vrai ballon, les enfants des townships avaient une connaissance des règles assez relative. En l’absence de terrains ou de matériel adaptés, ils ont favorisé l’émergence de styles de jeu mettant à l’honneur le contrôle du ballon et l’individualisme, bientôt regroupés sous l’appellation de football marabi, « dont le nom s’inspire du rythme et des mouvements des danses traditionnelles transportées dans ces cultures urbaines ». Ce concept devient alors le fer de lance de l’affirmation et de la revendication de l’identité noire, au contraire d’autres sports comme le cricket ou le rugby, qui sont l’apanage des Blancs.

Au début, j’ai été surpris. Si un joueur se mettait à faire du kasi flava en Europe, les gens crieraient au fou.

Milutin Sredojevic, ancien coach serbe des Orlando Pirates

Dans les années 1930, le football sud-africain n’est cependant pas imperméable aux influences extérieures. « La tournée africaine du club écossais de Motherwell, qui écrasa systématiquement toutes les équipes blanches sud-africaines rencontrées, eut un impact saisissant sur l’évolution du jeu des Africains natifs », analyse le chercheur. Ces derniers, admiratifs de ces Européens qui viennent mettre des pilules à leurs « maîtres », s’en inspirent. « Ils ont donc créé un style qui alliait à la vitesse et la puissance du jeu anglo-saxon, l’improvisation et la spontanéité du jeu des townships », décrypte Crotté-Brault. Mais en 1948, la mise en place de l’apartheid va changer la donne, en empêchant Noirs et Blancs de jouer ensemble. Dès 1964, l’Afrique du Sud est suspendue temporairement du football international, avant d’en être définitivement exclue en 1976, à la suite de la répression des émeutes de Soweto. Il faudra attendre seize longues années pour que le pays soit finalement réintégré par la FIFA, en 1992. Pendant tout ce laps de temps d’isolement, le football des townships va se perpétuer et se consolider de manière endogène, sans la moindre référence extérieure ni la moindre comparaison internationale. Libéré de toute recherche d’efficacité, il devient dès lors un moyen d’expression et d’émancipation des classes populaires, un marqueur des relations avec le pouvoir, ainsi qu’une sphère d’action où l’expression de la modernité africaine peut être forgée, testée et négociée. Une période dont se souvient parfaitement Lawrence « Skakes » Masegela, un ancien grand espoir du football sud-africain né au début des années 1980. « Enfant, on se faisait des cinq contre cinq dans la rue après l’école, c’est là que j’ai tout appris, détaille celui qui, très vite, est devenu l’incarnation du kasi flava. Entre nous, on s’en foutait complètement de marquer des buts, il n’y avait aucune restriction. On pensait d’abord à prendre du plaisir. Et sans me vanter, à ce petit jeu-là, j’étais le meilleur. » À force d’humilier ses congénères dans les ruelles, Lawrence finit par être repéré à l’âge de 12 ans par la School of Excellence, où il a été formé aux côtés de Steven Pienaar, notamment passé par Everton. « À l’époque, j’étais le plus doué de l’équipe, le plus créatif. J’inventais sans cesse mes propres dribbles pour réjouir le public. Grâce à mon style, je pouvais créer des occasions à partir de rien. » Malheureusement, de graves blessures viendront freiner la progression du magicien, qui devra finalement se contenter de sélections en équipes Espoirs avec les Bafana Bafana, sans jamais revêtir le maillot des A. Qu’importe, « Skakes » ne regrette rien, sauf le fait que « cette conception libre et heureuse du jeu est en train de se perdre, à mesure que le football devient un business fade, organisé et réglementé ».

Loin de faire l’unanimité, la pratique du kasi flava traîne avec elle son lot de polémiques au pays de Nelson Mandela et de Mike Horn. Sa persistance au plus haut niveau du football local, ambitionnant de s’internationaliser, ne fait pas que des heureux. Il y a même désormais deux camps très nets –ceux qui adorent et ceux qui détestent–, et ceux-ci se déchirent en permanence sur les plateaux télé et dans les médias. Dans le camp des anti, qui ont le vent en poupe, on retrouve les instances nationales et les entraîneurs européens, qui ont progressivement investi l’ABSA Premiership au début des années 2000 pour moderniser le championnat. Exemple avec le Serbe Milutin Sredojevic, passé deux fois sur le banc des Orlando Pirates ces dernières années. Ce dernier se souvient de sa découverte du kasi flava lors de son arrivée en Afrique du Sud. « Au début, j’étais surpris, forcément, parce que c’est quand même un phénomène assez déroutant, avoue l’actuel coach de l’ES Sétif. Si un joueur se mettait à faire ça en Europe, les gens crieraient au fou. » À la différence de beaucoup de ses collègues, Sredojevic est relativement tolérant vis-à-vis de cette pratique, qu’il assimile à une tradition à respecter. « Pour comprendre le kasi flava, il faut comprendre l’histoire du football local. Sous l’apartheid, ce dernier a été un moyen pour les Noirs de protester contre l’oppression. Pour les supporters, c’est un symbole fort de lutte, déroule-t-il, avant de nuancer. En même temps, sur un plan purement sportif, je devais faire mon possible pour diriger mes joueurs vers plus de compétitivité et leur faire comprendre les exigences du haut niveau, qui sont incompatibles avec la provocation gratuite des quartiers. Je fixais des priorités : d’abord le résultat, ensuite le style. Si on menait au score, je les laissais faire ce qu’ils voulaient dans les cinq dernières minutes, cela ne me posait pas de problème, parce qu’en Afrique du Sud, il n’y a pas de plaisir sans un peu de fanfaronnade. »

À genoux sur le ballon

Le son de cloche est un peu différent chez Neil Tovey, nommé directeur technique de la South African Football Association en 2015, et qui voit dans l’irrévérence de ce folklore un « problème éducationnel ». Depuis son bureau, situé à l’ombre du FNB Stadium, l’ancien vainqueur de la CAN 1996 étaye le fond de sa pensée : « Je n’approuve pas le kasi flava quand le but est seulement de provoquer l’adversaire, car c’est une perte de temps. On n’est pas au cirque. Mais quand c’est fait au bon endroit, au bon moment, je ne trouve pas ça inutile. Il faut seulement qu’il y ait une volonté affichée d’aller de l’avant. » Issu de la minorité blanche, l’ancien capitaine des Bafana Bafana estime d’ailleurs que le sacre de 1996, qui a uni tout un pays dans la joie, n’aurait pas été possible sans l’apport des dribbles déroutants de Doctor Khumalo et Shoes Moshoeu, tous deux originaires des townships. « Notre coach, Clive Barker, ne les empêchait pas de s’exprimer. À certains moments, quand je sentais qu’une rencontre nous échappait, je demandais moi-même à Doc de faire quelque chose de spécial, afin de chauffer le public et de nous redonner un petit coup de boost. » Il n’en reste pas moins que les comportements déviants sont désormais traqués par les instances qu’il dirige avec un zèle qui force l’admiration. Sauf peut-être chez l’ancien ailier Khethokwakhe Masuku, qui affirme s’être tout simplement senti victime de censure ces dernières années : « Très honnêtement, ça m’a frustré, mon entraîneur m’interdisait de recommencer après avoir pris un carton. » Autre artiste contrarié, l’ancien joueur du Baroka FC Sipho Moeti, qui avait lui aussi écopé d’une biscotte lors d’un match contre les Platinum après s’être agenouillé par deux fois sur le ballon en fin de match. « Cela m’a beaucoup déçu d’être averti, déclarait-il à l’époque. Mon adversaire était loin de moi, je crois que j’étais dans mon droit d’étaler mes capacités. » Cette sévérité extrême envers la culture des natifs navre l’ex-espoir Lawrence Masegela, pour qui le kasi flava est avant tout un « facteur d’union et de joie, capable d’attirer des familles entières au stade ». Hasard ou coïncidence, depuis sa mise au ban et la retraite d’artistes plébiscités comme Mark Mayambela ou Scara Ngobese, les tribunes n’ont jamais sonné aussi creux en ABSA Premiership, malgré un niveau de jeu global en hausse.

Je n’approuve pas le kasi flava quand le but est seulement de provoquer l’adversaire, car c’est une perte de temps. On n’est pas au cirque.

Neil Tovey, DTN de la fédé sud-africaine

Face aux reproches, les autorités rétorquent que l’heure est à la modernité, et pointent deux arguments massue : l’absence de trophées internationaux depuis trente ans, ainsi que la faible exportation des joueurs sud-africains en Europe. En comparaison aux Sénégalais, Camerounais, Ivoiriens et autres Nigérians, les joueurs de la nation arc-en-ciel sont assez peu représentés sur le Vieux Continent, considéré comme le modèle à suivre. « Ils payent aujourd’hui leur approche du football qui se revendique ouvertement des bidonvilles, résume Kévin Crotté-Brault. Leur style de jeu est jugé trop personnel, sensationnaliste et inefficace par les experts européens. » En France, les récents passages de Lebo Mothiba, Lyle Foster ou Keagan Dolly indiquent peut-être un renversement de tendance. À moins que le problème soit en fait à prendre dans l’autre sens. « Si on ne voit pas beaucoup de joueurs sud-africains à l’étranger, c’est d’abord à cause de la bonne compétitivité du championnat local, juge Milutin Sredojevic. C’est une ligue stable, où il est possible de bien gagner sa vie, un luxe que n’ont pas les Nigérians ou les Sénégalais, qui sont obligés de partir pour réussir. Les Sud-Africains, en revanche, ont le choix entre devenir les rois chez eux ou être des seconds couteaux en Europe. Pour la majorité, le choix est vite fait. » À en juger par la joie du petit Iniesta, à qui Tesco Solani vient de filer discrètement son numéro, il est possible que le coach serbe soit dans le vrai. Dans quelques années, le jeune insolent fera sans doute les beaux jours des Kaizer Chiefs ou des Orlando Pirates, où il pourra faire admirer avec modération ses contrôles du dos, porté par les clameurs de la foule. En attendant, il est l’heure pour lui de rentrer à son domicile avec son huile de friture, son savon, ses kilos de riz et sa farine de maïs, pour faire comprendre à sa maman qu’il est sur la bonne voie. « C’était une belle journée pour la communauté, conclut Reggie Moloi, en regardant le jeune garçon s’éloigner dans le soleil couchant de Soweto, qui semble coloré par l’esprit rebelle de 1976. Certains ne nous comprendront jamais, mais on s’en fout. L’argent, les titres et le business, on laisse ça aux autres. Aussi longtemps que le football sera joué dans les townships, jamais la flamme du kasi flava ne s’éteindra. »

Sera-t-il un jour possible de jouer au football sur la Lune ?

Par Christophe Gleizes, à Johannesburg en 2019

Tous propos recueillis par CG. Tiré du SF n°168

À lire aussi
Les grands récits de Society: Les multiples visages de Corinne Berthier
  • Grand Récit
Les grands récits de Society: Les multiples visages de Corinne Berthier

Les grands récits de Society: Les multiples visages de Corinne Berthier

Ces 40 dernières années, sa photo a été utilisée pour représenter la France, son nom pour usurper des identités et détourner des millions d’euros, sans que personne ne sache vraiment qui était Corinne Berthier, ou même si elle avait jamais existé. Jusqu’à cette enquête.

Les grands récits de Society: Les multiples visages de Corinne Berthier
Articles en tendances

Votre avis sur cet article

Les avis de nos lecteurs:

Nos partenaires

  • #Trashtalk: les vrais coulisses de la NBA.
  • Maillots, équipement, lifestyle - Degaine.
  • Magazine trimestriel de Mode, Culture et Société pour les vrais parents sur les vrais enfants.