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Zed Yun Pavarotti : « L’épopée de Saint-Étienne en 1976, c’est un truc absurde »

Qu’est-ce que grandir dans un Saint-Étienne qui ne gagne plus grand-chose ? Est-ce que l’ombre du foot influence l’adolescence ? Né 20 ans après la finale de ses aînés, le chanteur Zed Yun Pavarotti s’est posé un après-midi pour répondre à ces questions. Spoiler : avant son retour sur scène, son cœur est vert.
Avant de devenir artiste, tu as grandi à Saint-Étienne dans les années 2000. C’était comment ?
Que dire… J’y suis resté jusqu’à mes 21, 22 ans. J’en ai 29 et déjà, je n’ai pas du tout le même souvenir. Je me souviens d’une ville à l’ancienne, avec son centre très investi. Devant l’hôtel de ville, il y avait plein d’arbres. C’était vert. Les gens sortaient le week-end, pour ne rien faire, mais il fallait être au centre-ville. Il y avait un fourmillement infini. J’adorais. Aujourd’hui, le centre-ville a été bien déserté, des centres commerciaux ont ouvert plus loin. Ça a tué le cœur du truc, c’est dommage.
Tu allais au stade ?
Ado, oui. Après, la passion de la musique m’a un peu déconnecté, mais j’ai repris. C’est important pour moi de dire que je suis stéph’. Une défaite, ça me fait chier. Cette saison, quand on perd 3-0 contre Troyes, chez nous, ça m’énerve…
Quel est ton meilleur souvenir de supporter ?
J’avais kiffé un match amical contre Bordeaux. J’avais fait le déplacement. Avec mes potes, on avait pris les billets tard, donc on s’était retrouvés avec un kop bordelais. Je me souviens d’un flashmob avec des sacs plein de pigments. Tout le stade avait explosé. C’était un super moment.
La chance de vivre à Saint-Étienne, c’est que tu es tellement en dehors du système que tu peux faire ce que tu veux et rien n’est ridicule. Il n’y a pas de contrainte morale.
Tu grandis dans les années 2000 et 2010, à une époque où l’ASSE est le club de Ligue 1 moyen par excellence.
On grandit quand même avec le glorieux passé en tête. À l’école, le foot est partout. J’en ai fait à l’UNSS, un peu en club. Si tu ne sais pas quoi faire, avec n’importe qui, tu fais du foot. C’est une institution totale.
Si tu n’aimes pas le foot, tu as quand même ta place ?
Si tu ne montes pas dans le train, c’est chiant. Le stade Geoffroy-Guichard, et les résultats de manière générale, conditionnait l’ambiance de la ville. Tu le sens. C’est compliqué de faire un lien direct, mais il y a un truc ésotérique : quand ça se passe bien dans le stade, les vibrations restent et créent un bon mood. C’est vérifiable chaque week-end.

Il fallait s’ennuyer ?
Oui, c’est primordial. Rêver, c’est gratos. La chance de vivre à Saint-Étienne, c’est de ne pas être mis en rapport de concurrence avec qui que ce soit. Tu es tellement en dehors du système que tu peux faire ce que tu veux et rien n’est ridicule. Il n’y a pas de contrainte morale. Tu t’ennuies, donc tu cultives ce rapport au vide. Grandir à Sainté, c’est comme un choc thermique : il vaut mieux mettre de l’eau tiède sur des plaques de cuisson.
Cuvette, ciel bas, pluie… La Loire n’est pas très propice au rêve…
C’est enfermant, mais ce qu’il se passe humainement est tellement infini. Notre jeunesse était extraordinaire : des liens humains indestructibles, parce que plus tu es éloigné, plus tu peux créer une unicité, un truc exclusif. Quand j’ai déménagé à Paris, j’avais du mal à bosser. Être dans la gueule du monstre, ou du monde, ça me castre. Ça vient de Sainté : cette autarcie forcée permet une liberté absolue.
Le côté prolétaire et la grisaille obligent à cultiver des passions gratos : l’humour, le rendez-vous, l’amitié, le foot.
La vie de l’usine peut aussi enfermer, non ?
Elle n’est plus aussi centrale qu’avant, où il y avait un revers : la souffrance, la désertion de la population. Sainté m’a jeté au monde, et c’est le meilleur cadeau.
Il te reste quoi de Saint-Étienne aujourd’hui ?
Cette ville forge une personnalité atypique, j’en suis assez fier. C’est rude, les gens sont mis à l’épreuve mais ils sont relâchés, flegmatiques. Il y a un rapport à l’anglaise, ils traînent une sorte de stoïcisme élégant. C’est aussi une ville entourée de beaucoup d’humour : rien n’est grave, tout est absurde. Le côté prolétaire et la grisaille obligent à cultiver des passions gratos : l’humour, le rendez-vous, l’amitié, le foot.
Aujourd’hui, le foot est devenu un élément de pop culture. Tu as ton maillot Manufrance ?
Le club fait un bon taf de marketing, de popification des maillots, de réhabilitation de ses grandes heures. C’est très stylé, les maillots sont sympas et on voit fleurir des gens avec des maillots de Sainté. On a même Timothée Chalamet… Quand je dis que c’est absurde, c’est ça : la plus grosse star mondiale du ciné a une obsession totale pour ce club. Il en parle de son propre chef, personne ne lui met le couteau sous la gorge.
Pourtant, le club végète en Ligue 2…
Le côté Ligue 2 a fidélisé des choses et permet tout. Porter un maillot de Sainté aujourd’hui, c’est comme avoir son maillot de la Thaïlande dans les années 2010. C’est extraordinaire.
Toi, ça t’inspire ? Tu parles de « défense et de pressing » dans ta dernière musique.
C’est intrinsèquement lié. J’aurais du mal à parler uniquement de foot dans mes paroles, mais il a forgé ma personnalité. J’avais fait un clip dans le stade. Je voulais arriver à mêler la narration hors sport, avec des images, des symboles de vie quotidienne de Sainté, ce qu’on voit beaucoup quand ils sortent un nouveau maillot. Après, je recherche plutôt la poésie. J’aime bien inverser le rapport à l’icône, en prenant des choses qui n’ont pas de valeur à première vue pour devenir un symbole. On avait créé un groupe sur ce sujet avec d’autres artistes de Sainté, on l’avait appelé l’Épopée. C’était ça : une grandeur absurde. Tout se relie.
Avant, tu as fait des études de théologie.
La musique est primordiale dans l’accompagnement de l’existence. Ce n’est pas qu’une hallucination auditive. Le sport, c’est pareil. Il y a la même magie dans la grande musique et dans le grand match. Je cherche à comprendre ce qui rassemble, ce qui passionne les humains pour rien, pourquoi on regarde des gens faire des trucs avec leurs jambes, être tactiques, mettre des buts. Ça nous fait un truc. C’est une passion de l’âme. Les animaux ne se rassemblent pas pour regarder des animaux faire des trucs. Donc c’est lié à une forme de liberté. C’est un grand mystère. On ne sait pas pourquoi on est là ni où ça va, mais un match ou un concert nous donnent des indices.
Tu n’as jamais eu envie de déconstruire ton rapport à Saint-Étienne ? De dire qu’elle t’avait enfermé plus que libéré ?
Non, parce que ma mission était individuelle. Il fallait que je me barre. Et c’était logique, j’ai juste grandi là-bas, et je me rends compte que ça a fait de moi quelqu’un de différent. Si j’y étais resté, ça aurait été impossible. Aujourd’hui, regarder les matchs me permet de revenir chez moi, même en étant à des milliers de kilomètres ou n’importe où.
C’est Sainté : un truc absurde, improbable. Soit tout est gigantesque et l’histoire est énorme, comme cette année-là, soit rien du tout.
Quel est ton rapport à l’équipe des Verts de 1976 ?
Elle avait un côté très humain. C’est Sainté : un truc absurde, improbable. Soit tout est gigantesque et l’histoire est énorme, comme cette année-là, soit rien du tout.
Est-ce que cette équipe a ouvert la voie au voyage ?
Possiblement. Après, il y a un gros décalage entre ces années d’or et ma naissance, mais elle a nourri la conviction que quelque chose est possible. En venant de Saint-Étienne, il y a cette mission naturelle : rester soi-même, rester un représentant de la ville par le discours. Garder l’identité ouvrière est une forme de chance aujourd’hui, une sorte d’armure sociale.
Tu t’es intéressé aux mecs identifiés à leurs villes, comme Oasis ?
Les frères Gallagher, au départ, je connaissais leurs gros tubes mais pas leurs personnalités. Un jour, je suis tombé sur une interview d’eux. Elle m’a fasciné. Chez eux, plus la vie s’endurcit et plus le discours s’adoucit. Je trouve ça beau. Je me suis reconnu à mort dans cette absence de concession, ce non-jeu médiatique. Ils me font penser à des mecs de Saint-Étienne. Leur rapport à City est mimétique.
Bernard Lavilliers, par exemple, ne parle pas trop de Saint-Étienne
À part sa très belle chanson qui s’appelle « Saint-Étienne », non. Mais ça ne sert à rien d’être dans l’obsession totale pour une ville, ça devient un cache-misère d’une absence de discours. Avoir un maillot qui traîne, c’est cool, mais c’est tout.
Quels joueurs t’ont fait rêver ?
Un milliard de joueurs, mais jeune, Pierre-Emerick Aubameyang représente une période forte : on redevenait un très grand club. Il y a aussi Bafé Gomis, forcément. Là, Lucas Stassin, je trouve qu’il déchire. On le sent investi, étonnant, il est dans l’émotion par rapport au public, mais ce n’est plus pareil. Loïc Perrin aussi me faisait délirer, avec ses cheveux gris. Il avait un truc très populaire, très fidèle.

Sinon, tu regardes d’autres matchs ?
J’ai du mal à regarder les matchs si je ne supporte personne, mais la Ligue des champions, c’est marrant : Paris est tellement énorme par rapport au reste. Et propose des maxi beaux matchs. Le très très haut niveau, c’est fantastique à regarder. Je kiffe. J’adore la performance, voir jusqu’à quel point tu peux devenir excellent. Un Sainté-Annecy, ce n’est pas le même sport. Le niveau est traumatisant. Il n’y aurait pas eu match une seule seconde avec aucun club des années 1970 sur terre. C’est un délire. C’est le niveau athlétique, la stratégie. Le foot, c’est devenu de la Formule 1. Pas un truc n’est laissé à l’abandon, tout est maximisé.
Ça t’ennuie ?
Par rapport à l’équipe de 1976, aujourd’hui, on peut regretter ça. Même au début des années 2000, on avait encore des personnalités, des Samuel Eto’o… Ça coûtait moins cher d’être toi-même. Aujourd’hui, on ne sait pas qui est qui, ils parlent tous pareil. Ce serait plus fun de laisser plus de place à la personnalité des joueurs. Jack Grealish me fait marrer. Il n’y a pas une semaine où je ne le vois pas des photos de lui où il dort sur des chaises parce qu’il est arraché. En Angleterre, en vrai, il reste des personnalités. L’Angleterre ne veut pas de trucs plats, ça ne les intéresse pas. La performance passe par l’amusement. Même en étant seul, tu peux t’amuser en te prenant pour quelqu’un. Me prendre pour McCartney, ça me fait rire.
En musique, c’est pareil ? Un concert dure 1h30, pas une minute de plus.
Ouais, mais il reste encore de la place pour faire des choses différentes. Ce sont des cycles. Le foot s’hermétise parce que la performance est liée à cet hermétisme. C’est une règle du foot : si tu es rigoureux, tu es récompensé. Le rock ne fonctionne pas comme ça. En musique, quand ça s’hermétise, c’est qu’on est à la fin d’un truc.
Que reste-t-il de l’épopée des Verts, 50 ans plus tard ?Propos recueillis par Ulysse Llamas
Le single "Si Dieu Fume" est disponible, avant un nouvel album en octobre.
En concert à l’Olympia le 17 Février 2027.

















































