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Touré et Irankunda : les nouveaux visages de l’Australie

Depuis toujours, la sélection australienne repose sur un vivier issu de ses populations immigrées. À l’image de Mohamed Touré et de Nestor Irankunda, deux jeunes joueurs au parcours atypique qui représentent la nouvelle génération australienne, les Socceroos s’appuient désormais sur des joueurs d’origine africaine. Ce changement symbolise aussi bien l’évolution des vagues migratoires dans le pays au cours des décennies, que celle d’une sélection en quête d’une nouvelle identité.
Mohamed Touré. Nestory Irankunda. Deux noms au destin étroitement liés qui symbolisent à beaucoup d’égards la sélection des Socceroos. Deux attaquants explosifs de 22 et 20 ans qui ont dynamité les pelouses de Championship cette saison pour se faire une place dans la liste de Tony Popović pour le Mondial. Le premier est issu d’une fratrie de six frères, dont deux sont aussi joueurs professionnels, a tâté les pelouses du championnat de France et a explosé du côté de Norwich en cette deuxième partie de saison. Le second a tapé dans l’œil du Bayern Munich et offre des célébrations rocambolesques à base de saltos et de petits pas de danse façon Michael Jackson.
Mohamed et Nestory, ce sont aussi deux « frères », nés dans des camps de réfugiés en Afrique, qui ont grandi ensemble du côté d’Adélaïde. « Je crois que je l’ai rencontré pour la première fois lors d’un match de foot à l’école, et on les a battus. À partir de là, je lui ai dit que c’était un bon joueur et qu’il pouvait venir jouer avec nous au parc. C’est comme ça qu’on est devenu amis », raconte Touré, originaire de Guinée, à propos de son collègue né en Tanzanie de parents ayant fui le Burundi. Un parcours représentatif de la sélection et même de la société australienne, reflet intemporel des différentes vagues migratoires qui ont façonné son identité au fil des décennies. Selon le statisticien du football australien Andrew Howe, douze joueurs d’origine africaine ont honoré une sélection avec les Socceroos ces cinq dernières années, contre un seul il y a vingt ans sur une période équivalente. Si bien que ce véritable cocktail multiculturel représente cette nouvelle Australie, sur et en dehors du terrain.
La fin de l’Australie « blanche »
Pour comprendre l’évolution du football en Australie (laissons le footy en dehors de tout ça), il faut reprendre le cours de l’histoire des populations venues peupler l’île au cours des différentes décennies. « À partir des années 1940 est né le slogan « populate or perish (peupler ou périr) » en Australie, où l’enjeu était clairement de ne pas disparaître », explique David Camroux, chercheur en science politique et Australien de naissance. Le pays est à l’époque en décroissance démographique et met ainsi en place un vaste programme d’accueil pour les Européens. « Le premier acte du Parlement en 1901 a été fait contre une immigration non-européenne. C’est ce qu’on appelle la White Australian Policy, autrement dit une politique pour une Australie blanche qui était raciste et discriminatoire. Elle a duré jusqu’aux années 1960-1970 », raconte Camroux.
L’Australie est le pays qui m’a donné la chance de vivre, alors je pense que la meilleure façon de lui rendre la pareille, c’est simplement de faire ce que j’aime au plus haut niveau.
Parmi ces populations, un grand nombre d’Italiens et de Croates débarquent sur ce territoire insulaire et amènent véritablement le football en Australie, qui existait déjà partiellement depuis la colonisation britannique. Ils créent leurs propres clubs, à l’image d’Adelaide Croatia Raiders, fondé en 1952. Une empreinte clairement perceptible dans les noms passés par la sélection australienne ces dernières décennies : Mark Viduka, Mile Jedinak, Mark Bresciano, et plus récemment Milos Digenek, Ajdin Hrustic ou le fraîchement naturalisé Cristian Volpato. La fin de la White Australian Policy permet l’arrivée progressive de populations depuis l’Asie du Sud-Est, puis l’Afrique. Une étude réalisée par les démographes et sociologues australiens Tom Wilson et James Raymer indique que la proportion d’immigrés d’origine européenne dans la population australienne est passée de 87 % à la fin des années 1970 à 50 % au début des années 2000. La tendance se confirme dans la liste des Socceroos.
Un symbole fort contre l’extrême droite
Comme des centaines de gosses, Mohamed Touré et Nestory Irankunda ont tapé le ballon dans les quartiers d’Adélaïde. Dans le sud de l’Australie, l’implantation de communautés africaines a vu naître un nouveau vivier de talents. Beaucoup de villes d’Australie méridionale organisent aujourd’hui leur propre Coupe d’Afrique des nations, parmi lesquelles celle d’Adélaïde reste la plus réputée. Bruce Djite est l’un des précurseurs du football africain en Australie. D’origine ivoirienne, l’ancien avant-centre d’Adelaide United, avec qui il a disputé 135 matchs et pour lequel il est désormais dirigeant, voit en cette nouvelle génération de Socceroos une source d’inspiration pour les jeunes de la ville. « Si Irankunda et Touré venaient y jouer, je dirais que 99 % des joueurs présents les considéreraient comme leurs idoles », raconte-t-il dans les colonnes du Guardian.

Comme « Mo » Touré, cinq autres membres de la liste de Tony Popovic pour la Coupe du monde sont d’origine africaine. Un symbole fort dans une Australie où l’extrême droite a gagné du terrain au cours de la dernière décennie. « Ce qui embête l’extrême droite aujourd’hui, c’est que l’équipe nationale dépend beaucoup des migrants, et notamment de plus en plus d’origine africaine ou asiatique. De la même manière que le meilleur argument contre Jean-Marie Le Pen, c’était l’équipe de France », raconte David Camroux. « L’Australie est le pays qui m’a donné la chance de vivre, alors je pense que la meilleure façon de lui rendre la pareille, c’est simplement de faire ce que j’aime au plus haut niveau », répond simplement Mohamed Touré.
Parmi cette diaspora africaine, Awer Mabil est également né dans un camp de réfugiés, au Kenya, après que ses parents ont fui les conflits qui font rage au Sud-Soudan. Lui aussi a fait ses gammes dans les quartiers d’Adélaïde et est considéré comme un mentor par les deux étoiles montantes de la sélection australienne. Le trio symbolise les changements de la société australienne, mais aussi de l’identité de sa sélection sur le terrain. Exit un jeu basé sur les phases arrêtées reposant avant tout sur une base arrière solide, l’Australie dispose désormais de nouveaux profils. Si les tours de contrôle comme Harry Souttar sont toujours là, les hommes de Popović ont gagné en verticalité avec des joueurs plus explosifs comme Touré ou Irankunda. Ce mélange des styles et des cultures a façonné la nouvelle identité des Socceroos. Reste à voir jusqu’où elle peut les emmener dans ce Mondial.
Quand la Coupe du monde voit triplement rougePar Oscar Crassous
Propos de David Camroux recueillis par OC.




















































