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Dans les secrets de Bodø/Glimt

Cela se passe au-delà du cercle polaire arctique, au nord de la Norvège : un club de foot, le FK Bodø/Glimt, encore en deuxième division il y a quelques années, enchaîne les exploits sur la scène européenne. Et rêve d'éliminer l'Inter en Ligue des champions, ce mardi soir. Le tout sans aucun investisseur extérieur, avec des joueurs locaux, un ancien instituteur comme coach, des sponsors écolos, et un message pour le reste du monde : le Grand Nord, c’est le turfu.
Comme tous les matins, Arild Jensen avale son café, enfile son imperméable rouge et rejoint à pied le port de Bodø pour retrouver son bateau de pêche et s’enfoncer dans la glaciale mer de Norvège. C’est la fin du mois d’août, il est trois heures du matin et Grand Nord oblige, il fait jour. Un spectacle aussi beau que perturbant pour le premier touriste venu, mais on ne peut plus classique pour ce quinqua de 1,90 mètre – la taille moyenne dans ce coin-là du globe –, pêcheur de crevettes depuis toujours, et pour qui la navigation dans le cercle polaire arctique n’a plus aucun secret. L’homme évite donc les eaux du Saltstraumen, le plus gros courant marin du monde, et zigzague entre les fjords, où il remplit ses filets de crevettes roses, qu’il revient vendre à la criée quelques heures plus tard sur le très tranquille port de Bodø.
Ce samedi matin, les rues sont vides, les restaurants encore fermés, et seul un groupe de locaux vêtus de jaune s’approche pour accompagner leurs bières de quelques poignées de crustacés. Un avant-match habituel pour ces supporters du FK Bodø/Glimt. Leur club s’apprête à accueillir le « voisin » de Tromsø – les deux villes sont distantes de 500 kilomètres – pour l’un des nouveaux grands rendez-vous de l’Eliteserien, la première division norvégienne : le derby du Grand Nord. Derrière les phares Erling Haaland, Martin Ødegaard ou Alexander Sørloth, c’est bien là, loin de tout – Oslo, la capitale, se trouve à 20 heures de train –, où la nuit ne tombe jamais l’été et le jour ne se lève jamais l’hiver, que brille désormais le football norvégien.
Le club n’est autorisé à disputer le championnat norvégien que depuis les années 1970. À cette époque, quand des gens de la Norvège du Nord allaient s’installer dans le Sud, ils se faisaient insulter. Certains posaient même des panneaux : interdit aux chiens et au Nord.
Pas de quoi bouleverser l’impassible Arild Jensen, qui pour la première fois de sa vie va pouvoir vendre ses crevettes aux supporters de l’AS Monaco, de la Juventus ou de Manchester City, ni les joueurs maisons, visiblement pas plus impressionnés que ça par le pedigree de leurs nouveaux adversaires. « Ici, personne ne voit ça comme quelque chose de dingue, hausse les épaules Ulrik Saltnes, milieu de terrain du club depuis ses débuts en pro en 2012. Ça nous paraît normal. On n’a pas gravi de montagne. C’est ça le foot : on commence à un bas niveau, et on voit qu’on arrive d’abord à faire des matchs nuls, puis à gagner, puis à éliminer des équipes européennes. Tout ça petit à petit. »
ENCORE UN BIJOU DE JENS PETTER HAUGE ✨ Bodø/Glimt repasse devant l'Inter, grosse fin de match à venir sur CANAL+ 😍#BODINT | #UCL pic.twitter.com/Gsyh3t3eOc
— CANAL+ Foot (@CanalplusFoot) February 18, 2026
En attendant Bodø
Il faut dire qu’avant de découvrir cet automne les soirées étoilées de la Ligue des champions, le FK Bodø/Glimt s’était déjà offert la saison dernière la plus grosse performance d’une équipe scandinave en Europe depuis le début du siècle : une demi-finale de Ligue Europa. Du jamais vu pour un club norvégien. Porto, Besiktas, Twente, l’Olympiakos et la Lazio se sont cassé les dents sur la pelouse synthétique chauffée de l’Aspmyra Stadion, enceinte dont les 8270 fidèles ne s’attendaient pas à voir défiler un jour ce genre de grosses écuries du continent. « Pour vous rendre compte, le club n’est autorisé à disputer le championnat norvégien que depuis les années 1970, situe Frode Thomassen, directeur général de Bodø – à prononcer ‘Boudeuh’. À cette époque, quand des gens de la Norvège du Nord allaient s’installer dans le Sud, ils se faisaient insulter. Ils n’étaient pas prioritaires pour habiter dans les appartements. Certains posaient même des panneaux : interdit aux chiens et au Nord. »
Une discrimination avec laquelle se sont construits les habitants de Bodø, une ville créée il y a seulement deux cents ans suite à un vote du Parlement dans le but de diversifier l’exportation nationale de poisson, et pas passée loin d’être rayée de la carte en pleine guerre froide. « C’était en 1960, remet Aleksander Talgø, historien de cette ville qui a franchi ces dernières années la barre des 50 000 habitants. Nikita Khrouchtchev avait menacé de bombarder Bodø. Au petit matin du 1er mai, un avion U-2 américain avait décollé d’une base américaine ultra secrète au Pakistan. Il devait photographier plusieurs sites au-dessus de l’URSS, puis rallier Bodø, où l’attendaient des experts de la CIA, pressés d’exploiter les photos. Sauf que l’avion a été abattu au-dessus de l’URSS. »
On est dans un pays social-démocrate, on a tous la même façon de voir les choses. Ça nous aide à avancer ensemble.
C’est à cette période de pleine course aux armements nucléaires que le FK Bodø/Glimt fait parler de lui pour la première fois, en s’adjugeant à la surprise générale la coupe de Norvège 1975. Un exploit suivi d’un autre l’année suivante : la première accession à l’élite pour un club du Nord. S’enchaînent des années d’ascenseur, des séjours en troisième division, un deuxième exploit – la coupe de Norvège 1992 –, et un quasi-dépôt de bilan au tournant des années 2010, évité de justesse grâce à une campagne de dons des habitants de la ville.
Kjetil Knutsen, le papa de la hype
Pour la « Horde Jaune », la révolution a lieu en 2017. Elle porte un nom, celui du coach, Kjetil Knutsen, un ancien instituteur arrivé dans l’anonymat de Åsane, un club du sud-ouest du pays qui milite à l’époque en deuxième division. Huit ans, une montée et quatre titres de champion de Norvège plus tard, on ne jure plus à Bodø que par ce quinqua aux airs de cadre sup’ avec sa trottinette électrique, sa houppette poivre et sel, sa barbe de trois jours et son amour pour les doudounes sans manche. « Kjetil est merveilleux, s’extasie Frode Thomassen. Tous les matins, il arrive en premier. L’après-midi, il fait son footing ici, sur l’allée du parking. Sa famille est restée à Bergen, au sud du pays, donc il est entièrement dédié au club. Il est pour beaucoup dans notre succès. »

Depuis, on défile dans le Grand Nord pour comprendre la recette de ce “Jürgen Klopp norvégien”. Après quatre défaites lors de ses cinq premiers matchs à la tête de l’équipe, Knutsen remplace le kick-and-rush maison pour un 4-3-3 fait de transitions rapides, et opte pour la répétition des séances d’entraînement plutôt que pour les fractionnés dans les bois. Tout le reste est synthétisé en un concept : Vårres Måte. « Notre propre voie », en VF. Celle-ci consiste essentiellement à tout miser sur l’identité locale.
Hormis le gardien russo-israélien Nikita Hakin, au club depuis début 2019, tous les cadres de l’équipe actuelle –Patrick Berg, Ulrik Saltnes, Håkon Evjen, Jens Petter Hauge– sont arrivés adolescents à Bodø et ont grandi avec Kjetil Knutsen et son fidèle préparateur mental, Bjørn Mannsverk, un ancien ponte de l’armée de l’air norvégienne. « Les mêmes personnes étaient ici il y a dix ans, résume Havard Sakariassen, le directeur sportif, en naviguant sur son ordinateur dans la plateforme de datas Fokus, inventée par des étudiants locaux. Notre courbe d’apprentissage est toute droite, rectiligne. Et puis, on est dans un pays social-démocrate, on a tous la même façon de voir les choses. Ça nous aide à avancer ensemble. »
L’Atalanta du Nord
Et voilà comment le FK Bodø/Glimt, fort de ses premiers succès sur la scène nationale, a commencé à construire son image de club modèle, naviguant à l’écart des affres du foot business. « Au niveau marketing, on ne s’associe qu’avec des marques durables, peu importe ce qu’elles nous rapportent financièrement, se gargarise le DG Frode Thomassen. On veut montrer à la planète foot que ce n’est pas une question d’argent. » Depuis l’arrivée de Knutsen en 2017, le budget du club est passé de 4 à 30 millions d’euros, et ce sans aucune injection de capitaux extérieurs. Mieux : il effectue de nombreuses opérations à portée humanitaire, d’un soutien assumé au mois des fiertés à la conception d’un maillot pour sensibiliser à la fonte des glaces, en passant par le reversement des recettes de leur billetterie à une association palestinienne après leur match contre le Maccabi Tel-Aviv au mois de janvier dernier.
Les gens commencent à se fatiguer de nous en Norvège. Ils nous voient comme l’équivalent de Pogacar dans le cyclisme.
Les nouveaux revenus, dont ceux des droits télé, multipliés par quatre depuis 2021, sont réinvestis dans les infrastructures. Une ancienne piste de bowling a ainsi été transformée en salle de presse et de yoga, et le club vient de racheter une auto-école pour la transformer en bureaux à destination des entraîneurs du centre de formation. Sans oublier la construction d’un nouveau stade de 10 000 places, l’Artic Arena. « C’est un peu l’équivalent nordique de l’Atalanta de la période Gasperini, compare Malaury Martin, ancien espoir français passé entre autres par le championnat norvégien. Ils ont créé une identité centrée sur le Nord, la communauté et le collectif. Ce n’est pas évident d’aller jouer là-haut. Ils sont une grosse partie de l’année dans le noir, il y a très souvent de la neige, leur terrain est difficile à jouer. Aujourd’hui, ils ont trouvé leur équilibre. »

Désormais régulier sur la scène européenne, après une première campagne remarquée en ligue Europa Conférence en 2021, au cours de laquelle la Roma de José Mourinho – future championne – s’était mangé un 6-1 en poule dans le Grand Nord, le FK Bodø/Glimt a décidé de passer à la vitesse supérieure sur la com’. Pour alimenter leur récit hors des frontières nationales, les Norvégiens ont fait appel à Empower Sports, une boîte de communication sportive au service de l’image et de la renommée des clubs. « Notre partenariat permet au club d’avoir une expertise internationale en communication et visibilité, et pour nous, d’élargir notre clientèle », se contente de préciser Pedro Pinto, le patron de l’entreprise qui vend aussi les mérites du Shakhtar Donetsk et de l’Udinese. Du win-win qui dans le cas de Bodø inclut des voyages de presse all inclusive pour des journalistes venus de toute l’Europe, à qui on fait admirer la beauté des fjords et la paisibilité d’un centre-ville qui prospère lui aussi, dans le sillage du club de foot.
Touristes, OTAN et Pogacar
Entre le port, la médiathèque et le vaste quartier pavillonnaire avec bougies aux fenêtres, tondeuses robotisées et SUV garés devant les portes, il est facile de croiser les joueurs de la Horde Jaune, en train de promener leurs chiens au milieu des maisons en bois blanc, quand ils ne sont pas au golf ou à la pêche, les rares distractions du coin. « Bodø a beaucoup changé depuis ma jeunesse, constate Patrick Berg, fils, petit-fils et neveu de footballeurs de Bodø/Glimt. Grandir ici il y a vingt ans est très différent de maintenant. Aujourd’hui, les enfants ne supportent plus Rosenborg, Molde ou les autres clubs. Même les jeunes du sud de la Norvège nous adorent ! Ils nous associent aux matchs contre Tottenham et la Roma de Mourinho. »
Beaucoup de problèmes et de défis vont trouver leurs solutions dans le Nord et en Arctique.
Une belle revanche pour ce Nord discriminé, qui surfe logiquement sur la hype pour faire parler de lui au-delà du football, et autrement que pour la pêche intensive du saumon ou le réchauffement climatique. Bodø est devenue capitale européenne de la culture l’année dernière, un centre de commandement et de contrôle des opérations aériennes de l’Otan est en cours de construction, tout comme une nouvelle piste sur la mer à l’aéroport local. L’objectif ? S’ouvrir aux touristes étrangers adeptes de coolcation, ces vacances d’été au frais, à une époque où le sud de l’Europe crame sous la chaleur. « Beaucoup de problèmes et de défis vont trouver leurs solutions dans le Nord et en Arctique, croit savoir Steven, un ingénieur fraîchement diplômé venu s’installer à Bodø. Ici, au-delà de la pêche, beaucoup travaillent dans les mines. On trouve du nickel, de l’uranium et du fer. » Et donc des footballeurs, qui promettent aux hordes de journalistes venus les voir qu’ils sont moins là pour performer que pour « devenir des meilleures personnes aujourd’hui qu’hier ».
Un beau discours et une success story qui commencent à en agacer quelques-uns dans le reste du pays. « On se met à gagner d’année en année, nos salaires sont plus élevés, donc maintenant, on est moins mignons, s’ouvre Ulrik Saltnes, milieu de terrain allergique aux Iphone et amateur de podcasts sur l’histoire. Les gens commencent à fatiguer en Norvège. Ils nous voient peut-être déjà comme l’équivalent de Pogacar dans le cyclisme, ou comme dopés économiquement parce qu’on ne jouerait pas dans la même cour que les autres équipes du championnat. » Insuffisant, selon lui, pour égratigner l’image du club sur le reste du continent : « Personne ne se lasse des histoires de petits qui gagnent contre les gros. »
Bodø/Glimt éblouit l’InterPar Ulysse Llamas, à Bodø
Tous propos recueillis par UL
Article publié dans le magazine SO FOOT de novembre 2025
























































