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À Rome, tous les chemins ne mènent plus à l’Olimpico

Par Cyrus Mohammady--Foëx
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À Rome, tous les chemins ne mènent plus à l’Olimpico

Colocataires du stade olympique de Rome depuis le début des années 1950, l’AS Roma et la Lazio veulent changer d’air. Chacun de leur côté, les deux clubs de la capitale italienne ont annoncé leur volonté de construire leur propre stade. Une réponse à des enjeux de modernisation et de rentabilité, mais l’essentiel est peut-être ailleurs. Pour comprendre cette fièvre constructrice, sans doute faut-il se plonger dans le lien affectif fragile qu’entretiennent les tifosis romains avec l’Olimpico, comme dans celui qu’ils imaginent déjà tisser avec l’enceinte de leurs rêves.

On entendrait presque les mouches voler, ce soir de fin janvier au Stadio Olimpico de Rome. Alors que la Lazio affronte le Genoa dans une rencontre qui sent bon le ventre mou de la Serie A, seuls 2 000 supporters sont venus garnir les tribunes. Autant dire pas grand monde, dans un stade qui compte plus de 72 000 places. Si la désertion faisait suite à l’appel au boycott des ultras laziali, en conflit ouvert avec leur président Claudio Lotito, elle pourrait en préfigurer une autre, celle-là bien durable. En l’espace de quelques semaines, la Roma et la Lazio ont chacune déposé leur projet de nouveau stade. Tandis que le club de la Louve entend construire un écrin flambant neuf à Pietralata, dans la périphérie nord-est de la capitale, la Lazio rêve de réhabiliter le Flaminio, une enceinte historique de la ville aujourd’hui à l’abandon. Si l’idée de quitter son stade de toujours suscite souvent des levées de boucliers, les projets semblent ici trouver un écho largement positif parmi les supporters des deux clubs. La maison commune des clubs romains n’a-t-elle donc aucune valeur sentimentale ?

L’Olimpico ou l’amour flou

Drôle de stade que l’Olimpico. Niché au pied du Monte Mario, plus haute des collines de Rome, il constitue le cœur du Foro Italico, vaste complexe sportif érigé du temps de Benito Mussolini. Initialement pensée comme vitrine du régime fasciste, l’enceinte n’est inaugurée qu’après la guerre. Théâtre des Jeux olympiques de 1960 dont il tire son nom, l’Olimpico devient alors le symbole du dynamisme de l’Italie d’après-guerre. Bref, une histoire sans grand rapport avec la chose football, si ce n’est que la Lazio et la Roma y posent conjointement leurs valises en 1953. Tout en horizontalité, marqué par son interminable piste d’athlétisme séparant la pelouse des gradins, l’Olimpico est un antre difficile à manier.

L’Olimpico n’a pas été conçu pour offrir une expérience de supporter hors du commun.

Garry Morra, auteur d’une thèse sur le foot à Rome

Comment transformer un tel stade en cocotte-minute les soirs de grands matchs ? « L’Olimpico n’a pas été conçu pour offrir une expérience de supporter hors du commun, confirme Gary Morra, docteur en histoire et auteur d’une thèse sur le football à Rome. Comparé aux autres stades italiens, ce n’est vraiment pas celui qui met le plus en valeur les tifosis, ce n’est pas son objectif. » L’Olimpico n’est pas non plus de première fraîcheur : comme la plupart des stades de la péninsule, il souffre de sa vétusté. « À cet égard, les raisons de la Lazio et de la Roma sont identiques et partagées, poursuit Garry Morra. Les clubs souhaitent avoir leur propre stade moderne et en être les propriétaires. » Un mouvement observé partout en Italie, où les projets d’enceintes flambant neuves se multiplient à l’approche de l’Euro 2032, coorganisé dans la péninsule.

Certes, l’Olimpico se fait vieux et n’a rien d’une Scala du football. Mais tout de même. Peut-on vraiment quitter un stade qu’on occupe depuis plus de sept décennies sans se retourner ne serait-ce qu’une fois, rattrapé un instant par l’émotion ? À moins que les supporters de la Lazio et de la Roma n’aient déjà fait leur deuil d’une certaine idée de l’Olimpico. Il faut dire qu’en 1990, dans la perspective du Mondiale italien, le stade a été rénové de fond en comble. Son aspect actuel n’a donc plus grand-chose à voir avec l’enceinte qu’ont connue les tifosis des années 1970 : « Le vieil Olimpico était un très beau stade. Il était totalement ouvert et intégré à son environnement naturel, raconte Marco Impiglia, journaliste et auteur de plusieurs ouvrages sur le football romain. On sentait le vent, il y avait le ciel bleu au-dessus de nos têtes, la verdure tout autour, et on voyait au loin la Madonnina sur la colline [petite statue de la Vierge perchée au sommet du Monte Mario, NDLR]. Tout cela créait une vraie harmonie avec la nature. » Journaliste suiveur de la Lazio, Stefano Greco évoque avec un même plaisir cet Olimpico d’un autre âge : « C’était comme un théâtre antique, le soleil illuminait la pelouse et se reflétait sur le travertin blanc. »

Ah, cette finale Roma-Liverpool en 1984.
Ah, cette finale Roma-Liverpool en 1984.

Des considérations esthétiques auxquelles les architectes chargés de la reconstruction n’ont visiblement pas été très sensibles : la nouvelle structure préfère le béton armé à la légèreté du travertin et se dote d’un toit suspendu pour couvrir les tribunes. Et ce n’est pas tout : afin d’endiguer le phénomène ultra, les gradins sont remplacés par des sièges numérotés, tandis que le muret sur lequel s’asseyait le chef de la Curva Sud est entièrement détruit. « Les ultras de la Roma cultivent une nostalgie pour ce vieux stade, certains ont même gardé des morceaux du muret, comme une relique », explique Marco Impiglia. Paradoxalement, c’est donc précisément au moment où l’Olimpico a été restructuré en vue d’une Coupe du monde que le lien affectif s’est comme distendu. Or, c’est aussi à cet instant qu’émergent les premiers projets de stades alternatifs : chacun de leur côté, voilà que Romanisti et Laziali se mettent à rêver d’une enceinte plus conforme à l’idée qu’ils se font de leur club.

La Roma à la recherche de sa grandeur

Populaire président de l’AS Roma, sénateur démocrate-chrétien, Dino Viola se sait écouté. Alors que les discussions autour du chantier de l’Olimpico s’accélèrent en cette fin des années 1980, le dirigeant giallorosso lance pour la toute première fois l’idée d’un Megastadio de 100 000 places. Déterminé à aller au bout de son rêve, Viola reçoit même le soutien de Giulio Andreotti, inoxydable parrain de la vie politique italienne. En vain : au conseil municipal, l’opposition communiste pose son veto, préférant la reconstruction de l’Olimpico. Depuis, on ne compte plus les projets de « Maracanã romains » et autres « nouveaux Colisée » annoncés en grande pompe par le club de la Louve, sans qu’aucun n’aille au-delà de la modélisation 3D. « Il y a un certain orgueil chez les supporters de la Roma, éclaire Marco Impiglia. Dans leur logique, puisque Rome est au centre du monde et que leur club est la véritable équipe de la ville, elle devrait avoir un stade à la hauteur de sa grandeur. Cet égocentrisme n’existe pas chez les supporters de la Lazio. »

Il y a un certain orgueil chez les supporters de la Roma. Dans leur logique, puisque Rome est au centre du monde et que leur club est la véritable équipe de la ville, elle devrait avoir un stade à la hauteur de sa grandeur.

Marco Impiglia, auteur de plusieurs ouvrages sur le foot romain

Propriétaire de la Roma depuis 2020, le groupe américain Friedkin sait à quoi s’en tenir. Selon ses plans présentés en décembre 2025, le nouvel antre giallorosso compterait environ 60 000 places, avec une Curva Sud pouvant à elle seule accueillir 23 000 tifosis – soit presque autant que le Mur jaune de Dortmund. Depuis son dépôt officiel, le projet valide au fil des semaines les différentes étapes administratives. Et contrairement à Paris, où l’idée même d’un nouveau stade pour le PSG hérisse les poils de tout l’Hôtel de Ville, le projet a le plein soutien du maire de Rome, Roberto Gualtieri : « L’objectif est de doter Rome d’un stade moderne et durable, à la hauteur de son histoire et de sa beauté », s’exclamait-il au début du processus administratif. Si tout se passe comme prévu, le chantier pourrait commencer en 2027, à l’occasion du centenaire du club. « Beaucoup de supporters se disent qu’avec les Américains, ce stade fantasmagorique verra enfin le jour. De là, chacun s’imagine que la Roma pourra bientôt rivaliser avec le PSG ou le Bayern », conclut Marco Impiglia.

Le mirage du Flaminio

Du côté des voisins biancocelesti, c’est encore une autre histoire. Loin de ces rêves de grandeur, la Lazio cherche surtout une enceinte moins démesurée que l’Olimpico, le club affichant une affluence moyenne de 40 000 spectateurs. « Les supporters de la Lazio sont persuadés qu’avec un stade plus petit et des tribunes moins éloignées de la pelouse, ils pourraient mettre une vraie ambiance et ainsi influer positivement sur les performances de l’équipe », explique Stefano Greco.

Petit bijou de stade à l’anglaise, le Flaminio semble la solution toute trouvée. Mais si l’enceinte fait tant rêver les tifosis de la Lazio, ce n’est pas seulement pour des questions de commodité : « Dans les années 1920, alors que la Roma n’était pas encore née, la Lazio jouait déjà au Stadio della Rondinella, ancêtre du Flaminio », rappelle Stefano Greco. Située au nord de Rome, la zone compte aussi davantage de supporters laziali. Sans oublier que c’est non loin de là, Piazza della Libertà, que le club a été fondé, un jour de janvier 1900. « Il n’y a aucune comparaison possible avec l’Olimpico. Pour les supporters, le Flaminio est le vrai stade de la Lazio », affirme sans sourciller le journaliste.

Pour les supporters, le Flaminio est le vrai stade de la Lazio.

Stefano Greco, journaliste suiveur de la Lazio

Pourtant, cet attachement au Flaminio doit sans doute moins à l’histoire ancienne qu’à la saison 1989-1990. Cette année-là, alors que les architectes italiens sont occupés à massacrer le travertin de l’Olimpico, les deux clubs de Rome jouent au Flaminio le temps du chantier. Un souvenir lumineux pour les Laziali. « D’un point de vue affectif, cette saison au Flaminio est peut-être la plus belle des 30 dernières années, raconte Stefano Greco. Sportivement, la Lazio n’a pas fait un exercice extraordinaire, mais tous les cadors du championnat ont été battus au Flaminio. » Championne d’Italie en titre, l’Inter est ainsi défaite 2 buts à 1 par les Biancocelesti. Quant au Naples de Diego Maradona, il est balayé 3-0 dans une ambiance incandescente. « Cela a renforcé l’idée que si la Lazio jouait au Flaminio, elle compterait dix points de plus en Serie A. »

À la mi-février, c’est donc avec un grand sourire que Claudio Lotito présente aux journalistes son projet de réhabilitation du Flaminio, dont il aimerait porter la capacité de 21 000 à 50 000 places. Si l’idée poursuit là aussi son bonhomme de chemin administratif, d’importants obstacles subsistent. À commencer par l’emplacement du stade : le quartier compte peut-être beaucoup de supporters de la Lazio, mais il est surtout résidentiel et cossu. Pas particulièrement le genre de riverains enthousiastes à l’idée de voir débarquer 50 000 tifosis un week-end sur deux.

La reconstruction elle-même pose aussi question : le stade actuel est l’œuvre de l’architecte Pier Luigi Nervi, sorte de Le Corbusier transalpin. Gardienne de son patrimoine, la Fondation Nervi freine alors des quatre fers, craignant qu’une modernisation ne défigure complètement l’œuvre originale. Pour ne rien arranger, une nécropole antique a été découverte sous le stade il y a une quinzaine d’années : dans ces conditions, difficile d’imaginer investir le site à coups de pelleteuses. Quant à Claudio Lotito, on le soupçonne de vouloir acquérir le complexe sportif en son nom propre pour continuer à en tirer des bénéfices en cas de vente future de son club. Une idée pas franchement au goût des supporters laziali, qui rêvent du Flaminio, moins de sa version à la sauce Lotito.

« À court terme, il y a peu de chances que ce stade voit le jour », reconnaît Stefano Greco. Douce ironie : si les rêves de la Roma se concrétisaient, voilà que la Lazio pourrait occuper seule l’Olimpico. Mais qui sait ? Une fois débarrassés de leur encombrant voisin, peut-être les Biancocelesti parviendront-ils à s’approprier ce grand stade si imparfait. Et ce, malgré cette fichue piste d’athlétisme.

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Tous propos recueillis par CMF.

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