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Sous la baguette de Graham Potter

Par Maxime Brigand
Sous la baguette de Graham Potter

Choisi pour succéder à Thomas Tuchel sur le banc de Chelsea, Graham Potter, 47 ans, s'apprête à changer de bain après une aventure mythique à Östersund, un passage à Swansea et plusieurs saisons enthousiasmantes à Brighton. Mais pourquoi a-t-il été élu ? Retour sur la construction d'un type unique.

Il y a d’abord eu le silence, un jour d’hiver, au volant d’une voiture dévorant à toute allure l’autoroute M62 pour se garer, au bout du chemin, sur un parking de Wigan, devant un hôtel. Fin 2009, Graham Potter a 34 ans, il vit à Leeds avec sa femme et travaille à l’université de la ville. Sans le savoir, il s’apprête à prendre un uppercut envoyé par un drôle de type, Daniel Kindberg, venu jusqu’en Angleterre lui parler d’un drôle de coin : Östersund, une ville plantée au milieu des grands plateaux, des massifs et des lacs de la Suède sauvage, où, l’hiver, le soleil ne se lève que deux petites heures par jour. Si Kindberg a grimpé dans un avion, c’est aussi parce que Potter est un drôle de bonhomme, un type à part, un ancien joueur « moyen, quelconque » qui a enchaîné les clubs avant d’être diplômé d’un master en leadership et intelligence émotionnelle. Employé à l’université de Leeds, le natif de la banlieue de Birmingham teste depuis plusieurs mois ses idées, « sans vivre avec la peur de faire des erreurs ». C’est justement ce qui intrigue Daniel Kindberg, venu à Wigan pour lui offrir quelques mois plus tard un cadeau : un laboratoire géant, l’Östersunds FK, dont Kindberg s’apprête à prendre les commandes alors que le club vient de tomber en division régionale, section Norrland. Son message est le suivant : « Graham, notre mission est de rendre fiers les gens de la ville et les habitants du comté de Jämtland, mais je ne veux pas le faire n’importe comment. Je veux le faire avec une approche particulière, une identité, un style. »

J’ai compris qu’il y avait une certaine conventionnalité dans le football suédois autour de la rigueur, d’une base défensive solide. Nous, on n’avait pas beaucoup d’argent, donc on s’est ensuite posé la question : comment peut-on faire différemment ?

Potter hésite. Puis il plonge : en décembre 2010, alors que sa femme est enceinte de leur premier enfant, le voilà à son tour dans un avion qui atterrit à Östersund. Quelques années plus tard, assis dans un vestiaire de la Jämtkraft Arena, il rembobinera : « Östersund, ce n’est pas Monte-Carlo. Je pense qu’il n’y a aucun homme normal qui se dit un jour :« Allez, je plaque tout et je viens ici. »Puis, lors de la première séance, en janvier 2011, je me suis rendu compte de l’ampleur de l’affaire. En réalité, on était au point zéro. Il fallait discuter avec les joueurs, voir leurs aspirations, comprendre le fonctionnement du club, ce qu’il y avait derrière l’environnement sportif. » Alors, Potter a pris la route, a parcouru la Suède, a mangé des matchs dans tout le pays et a vu sa femme le prendre pour un « fou ». « Elle me disait que tout ça était insensé, mais j’y croyais. Pendant mes dix-huit premiers mois au club, je cherchais des matchs à Göteborg et dans les environs. J’ai compris qu’il y avait une certaine conventionnalité dans le football suédois autour de la rigueur, d’une base défensive solide. Nous, on n’avait pas beaucoup d’argent, donc on s’est ensuite posé la question : comment peut-on faire différemment ? » Et tout a brutalement basculé.

Vision holistique et Barça de Scandinavie

En quelques années, l’Östersunds FK a alors retrouvé l’élite du football suédois et a même été jusqu’à disputer les seizièmes de finale de la Ligue Europa, en 2018, face à Arsenal (0-3, 2-1). Au moment d’enfiler la veste de président du club en 2010, Daniel Kindberg, un ancien lieutenant-colonel de l’armée suédoise qui a notamment vécu de nombreuses opérations au Congo, en Bosnie ou encore au Liberia, rêvait tout haut de Ligue des champions alors que sa boutique n’intéressait personne. Convaincu de son coup, Kindberg, qui au cours du parcours en C3 de son équipe a profité d’une réception du PAOK Salonique pour s’offrir une partie de chasse à l’ours avec son homologue grec, Iván Savvídis, a mis les moyens d’atteindre son fantasme.

 On a donné aux joueurs des outils de réflexion, d’ouverture… C’est une vision holistique des choses : grâce à ça, le joueur n’a ensuite plus peur de jouer, de prendre des décisions dans des situations de pression extrême, il a développé du courage.

S’il s’est depuis brûlé les ailes (il a été condamné à trois ans de prison pour blanchiment d’argent, et l’ÖFK a depuis explosé sous les dettes, NDLR), il faut surtout retenir dans cette aventure les méthodes de Potter, qui a rapidement vu une responsable culturelle – Karin Wahlén – rejoindre son staff afin d’ouvrir les méninges de ses joueurs. Fin 2017, lors d’un voyage à Östersund, Kindberg expliquait la démarche : « Un jour, Karin m’a exposé son projet et m’a fait comprendre que l’expression culturelle pouvait être bénéfique pour l’éducation sociale des joueurs. Puis j’ai rencontré l’écrivaine Martina Haag lors d’une conférence littéraire, qui m’a posé une question simple :« Daniel, est-ce que tu sais, selon les recherches scientifiques, ce qui fait le plus peur aux Suédois ? »J’ai répondu :« Oui, c’est simple : la mort. »Elle m’a dit :« Non, non, ce n’est même pas en deuxième position. »J’ai relancé :« La maladie d’un proche alors, non ? »Elle m’a répondu :« Non, toujours pas. Les Suédois sont absolument terrifiés à l’idée de monter sur une scène et de parler à une foule. »Sur le coup, ça m’a surpris. Je venais de sortir de l’armée, où j’avais connu des milieux hostiles, où l’on décide, dans des situations extrêmes, de la mort, de la vie, où il faut prendre la bonne décision au bon moment. Toute cette réflexion m’a ramené au foot, à la façon de prendre des décisions sur un terrain dans une situation sous pression. »

Alors, plusieurs choses ont été mises en place pour que Potter puisse créer un environnement de travail favorable à l’expression individuelle dans un cadre collectif. Début 2013, il a alors vu son président débouler dans le vestiaire pour annoncer au groupe la mise en place d’un atelier théâtre pour tous les membres du club. Derrière, chaque saison a eu son projet culturel avec l’organisation d’un événement annuel en novembre. Il y a eu une pièce de théâtre en 2013, une exposition de peintures en 2014, un spectacle de danse en 2015 sur le Lac des Cygnes où on a vu Graham Potter ramper contre les planches et, en 2016, le groupe est venu chanter devant 1600 personnes. Le technicien anglais, vainqueur de la Coupe de Suède en 2017, a alors noté : « On a donné aux joueurs des outils de réflexion, d’ouverture… C’est une vision holistique des choses : grâce à ça, le joueur n’a ensuite plus peur de jouer, de prendre des décisions dans des situations de pression extrême, il a développé du courage. » Il a aussi construit son effectif avec des profils finement choisis – exemple de Brwa Nouri, devenu capitaine après avoir dû suivre un traitement pour lutter contre sa toxicomanie et qui a, ensuite, lancé un groupe de lectures au sein du club – qu’il a fait grandir et mûrir afin de proposer une approche révolutionnaire qui a temporairement valu à l’ÖFK le surnom de « Barça de Scandinavie ». Potter a ensuite logiquement été traqué : il y a d’abord eu Swansea, en 2018-2019, puis Brighton, où il n’a cessé de faire des miracles et d’attirer la lumière.

Le foot aux joueurs

Mais pourquoi ? Comment ? Tout simplement car chez les Seagulls, Graham Potter, régulièrement cité depuis quelques mois comme potentiel sélectionneur de l’Angleterre et loué comme « meilleur entraîneur anglais » par Pep Guardiola, a de nouveau réussi le tour de force de renverser les objectifs fixés par ses dirigeants sans jamais cesser d’innover. Lui reste en dehors de tout ce bruit, de ces discussions permanentes sur lesquelles aucun entraîneur n’a de prise. Potter est un type normal, calme, qui cherche au maximum à trouver un équilibre entre sa vie de coach et sa vie d’homme, et qui ne demande qu’une chose : développer ses hommes en paix. Au Guardian, fin 2021, celui qui a notamment affiné un Marc Cucurella qu’il s’apprête à retrouver et qui a fini de construire Yves Bissouma disait : « Vous devez toujours donner une raison aux joueurs de venir jouer dans votre club. Si ce n’est que pour l’argent, alors nous atteindrons rapidement notre plafond, car 95% du championnat est déterminé par l’argent. Il faut apporter autre chose : une identité, un style auquel les joueurs peuvent s’identifier. Tariq Lamptey, Rob Sánchez, Jakub Moder, Leandro Trossard, ils ont tous eu la possibilité de développer leur carrière à Brighton, d’améliorer leur situation.(…)Finalement, le football est fondamentalement quelque chose qui appartient aux joueurs. En tant que coach, vous ne pouvez pas tout arrêter toutes les cinq minutes pour faire des ajustements. Vous pouvez faire certaines choses sur le bord de la touche, mais c’est uniquement pour le spectacle. C’est avant tout aux joueurs de prendre leurs responsabilités. » Graham Potter aime avant tout travailler sur la structure – la création d’un ensemble qui permet d’engendrer le maximum de connexions entre les profils – et sur les têtes de ses joueurs. Ça a jusqu’ici toujours fonctionné avec brio et avec style.

Finalement, le football est fondamentalement quelque chose qui appartient aux joueurs. Vous pouvez faire certaines choses sur le bord de la touche, mais c’est uniquement pour le spectacle.

Après deux saisons compliquées sur le plan comptable, malgré un exercice 2020-2021 qui a vu Brighton, 17e budget de Premier League, marquer l’histoire des expected goals (lesSeagullsont terminé 16es de Premier League, mais auraient dû terminer 5e si l’on regarde les xPoints, la faute à 40 buts marqués seulement pour 53.82xG et à 46 buts encaissés pour xGA, NDLR), Potter a été récompensé la saison dernière par une neuvième place plus conforme aux qualités de sa clique et plusieurs performances notables (un 4-0 collé à Manchester United ou un nul assez formidable face à Chelsea en janvier 2022, pour ne citer qu’eux, NDLR). Ce qui a marqué les esprits est surtout la flexibilité du technicien, qui a utilisé pas moins de treize animations différentes l’an passé et trois schémas principaux (le 3-5-2, le 3-4-3 et le 4-2-3-1) avec des éléments (Trossard, Mac Allister) jonglant entre les positions. C’est aussi l’esprit dégagé par son Brighton, deuxième équipe qui a le plus pressé dans le dernier tiers adverse la saison dernière en Premier League derrière Liverpool (42 fois par match en moyenne), formation qui a le plus taclé dans cette zone du terrain tout en ayant le quatrième taux de possession moyen du championnat (54,7%) et gang dont le contre-pressing a plusieurs fois été érigé en exemple. Lorsqu’on y regarde de près, les statistiques brutes du Brighton de Potter, qui a complètement renversé le style d’un club promu avec Chris Hughton au printemps 2017 en faisant notamment débarquer Robert Sánchez dans le but pour gagner en fluidité à la construction (le gardien espagnol est le deuxième portier qui a effectué le plus de passes la saison dernière en Premier League, NDLR), ne sont pas vraiment si éloignées de celles du Chelsea de Tuchel, et il n’est donc pas surprenant de voir aujourd’hui le premier faire le grand saut en venant remplacer le second sur le banc des Blues. À l’heure d’écrire un nouveau chapitre à cette aventure débutée dans un hôtel de Wigan, une question : Graham Potter, qui a toujours su donner un style net à ses formations au point de ramener régulièrement des curieux devant leurs rencontres, a-t-il les épaules pour un tel poste ? Il n’y a qu’une seule façon de le savoir.

Par Maxime Brigand

À relire : le reportage à Östersund, publié dans le SO FOOT #152.

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